Interdiction des produits des colonies israéliennes : au boulot, Monsieur Clarinval !

Carton rouge. Manifestation nationale #Palestine, Bruxelles 06/09/2025
Carton rouge. Manifestation nationale #Palestine, Bruxelles 06/09/2025
© Florence Platteau

La Belgique s’est engagée à interdire l’importation des produits des colonies israéliennes. Six mois plus tard, cette mesure se fait toujours attendre. Plusieurs organisations de la société civile interpellent le gouvernement, en particulier le vice-Premier ministre et ministre de l’Economie, David Clarinval. Elles soulignent qu’il ne s’agit pas d’un retard technique, mais d’un manque de volonté politique.

Juin et septembre 2025. A deux reprises, après plusieurs mois d’intense mobilisation, plus de 110.000 personnes défilent dans les rues de Bruxelles pour exiger des responsables politiques qu’ils et elles prennent enfin des mesures concrètes face au cataclysme imposé par Israël à Gaza et dans le reste du territoire palestinien occupé. Depuis des mois et des mois, nous assistons en effet à un génocide diffusé en direct sur nos écrans et, depuis mars 2025, le gouvernement israélien empêche l’aide humanitaire d’entrer à Gaza, étape supplémentaire dans l’affamement de la population palestinienne qui y vit. L’inaction politique belge et européenne est devenue littéralement insupportable.

Début septembre, enfin, le gouvernement belge annonce un paquet de mesures. Parmi celles-ci, l’élaboration d’un « arrêté royal prévoyant une interdiction nationale d’importation des marchandises produites, exploitées ou transformées dans les territoires occupés illégalement par Israël ». En outre, des « contrôles nécessaires pour garantir le respect de l’interdiction d’importation » seront mis en place. Six mois plus tard, pourtant, toujours aucune interdiction en vue. Une étude menée début février 2026 par CNCD-11.11.11 et son homologue flamand a montré que, si des avancées significatives ont été relevées sur une série de dossiers, plus d’un tiers des mesures promises en septembre, dont une interdiction nationale des importations, n’ont toujours pas été mises en œuvre.

Une politique appliquée en Espagne. Pourquoi pas en Belgique ?

Commençons tout d’abord par tenter d’y voir clair dans les responsabilités. Trois ministres sont chargés du dossier : Maxime Prévot, ministre des Affaires étrangères ; Jan Jambon, ministre des Finances et David Clarinval, ministre de l’Economie. Les deux premiers ont récemment assuré que leurs services avaient effectué leur part du chemin. La finalisation du travail serait donc aujourd’hui entre les mains du ministre Clarinval. Interpellé sur le sujet au Parlement fin janvier 2026, ce dernier invoque la complexité juridique du dossier pour justifier le délai d’attente.

Pourtant, l’exemple espagnol montre que la volonté politique peut se traduire rapidement en actes. En effet, quinze jours après avoir annoncé une interdiction d’importation des produits des colonies, l’Espagne adoptait formellement cette mesure, qui entrait en vigueur dès le lendemain. Ce contraste interroge. Pourquoi ce qui est possible à Madrid deviendrait-il si complexe à Bruxelles ? Le modèle espagnol propose des solutions concrètes aux principaux obstacles techniques et juridiques liés à l’introduction d’une interdiction nationale des importations. La Belgique peut s’inspirer de ces solutions. Ce qui manque, ce n’est pas l’expertise, c’est la volonté politique.

Une obligation au regard du droit international

Or, il ne s’agit pas d’un débat technique sur des flux commerciaux marginaux. Il s’agit du respect du droit international et des droits humains. Le 19 juillet 2024, la Cour internationale de justice a rendu un avis sans ambiguïté : les Etats ont l’obligation de « prendre des mesures pour empêcher les échanges commerciaux ou les investissements qui aident au maintien de la situation illicite créée par Israël dans le territoire palestinien occupé. » Cette obligation découle du droit. Elle engage la responsabilité de la Belgique, comme celle de tous les Etats.

Importer et commercialiser des produits issus des colonies, c’est contribuer économiquement à leur viabilité. C’est participer, même indirectement, à un système qui viole massivement les droits fondamentaux de la population palestinienne sous occupation : droit à la terre, à l’eau, à la liberté de circulation, à l’autodétermination.

Des colonies toujours en expansion

Depuis la mise en place de l’actuel gouvernement israélien, la colonisation du territoire palestinien occupé se développe de manière exponentielle. L’année 2025 a été celle de tous les records, selon l’ONG israélienne Peace Now. Cinquante-quatre nouvelles colonies ont été approuvées, ce qui représente six fois plus que le précédent record annuel atteint en 2023. Le nombre de plans de nouveaux logements approuvés dans les colonies a quant à lui plus que doublé par rapport à 2023. Derrière ces chiffres, c’est du déplacement forcé de dizaines de milliers de Palestiniennes et des Palestiniens qu’il est question. Les démolitions de maisons, d’écoles et autres infrastructures palestiniennes essentielles se poursuivent sans relâche. La violence des colons, pratiquée avec le soutien de l’armée israélienne, terrorise la population partout en Cisjordanie.

Montrer l’exemple

Des voix clameront que la Belgique ne peut pas, à elle seule, infléchir la réalité sur le terrain. C’est vrai. Mais la question n’est pas de savoir si une mesure suffira à transformer la situation. Elle est de savoir si nous acceptons de tirer profit d’une violation du droit international. Or, ce droit n’est pas une option que l’on applique quand cela arrange. Le respect du droit international est censé représenter une valeur cardinale de la politique étrangère belge, comme l’a encore rappelé l’accord de coalition du gouvernement Arizona. Par ailleurs, la Belgique, l’Espagne, et les autres pays qui étudient actuellement une interdiction d’importation des produits des colonies peuvent avoir un effet d’entraînement pour le reste de l’Union européenne, soit le premier marché de débouché de ces produits dans le monde.

Passer de la parole aux actes

Le 8 février dernier, le gouvernement israélien a annoncé de nouvelles mesures destinées à faciliter encore davantage l’annexion du territoire palestinien, notamment en autorisant l’achat direct de terres en Cisjordanie par des colons. Le ministre des Affaires étrangères, Maxime Prévot, a condamné ces mesures, les qualifiant de « contraires au droit international, à la résolution 2334 du Conseil de sécurité des Nations unies et à l’avis consultatif de la Cour internationale de Justice. » Condamner la colonisation tout en maintenant des relations économiques qui l’alimentent affaiblit le même droit international que l’on prétend défendre. Par ailleurs, annoncer une interdiction des produits des colonies et ne pas la mettre en œuvre risque fort de porter atteinte à la crédibilité de la Belgique sur la scène internationale.

L’actualité récente l’a montré : le droit international nous protège toutes et tous. Le respecter pour le renforcer est donc nécessaire.

La Belgique a annoncé une interdiction des produits des colonies. Le gouvernement fédéral doit respecter cet engagement. Des centaines de milliers de Belges attendent que le gouvernement trace enfin une ligne rouge contre l’escalade de l’occupation israélienne de la Palestine.

Bref, au boulot, Monsieur Clarinval !


Signataires : Wies De Graeve, directeur d’Amnesty international Vlaanderen ; Axelle Fischer, secrétaire générale d’Entraide et Fraternité ; Pierre Galand, président de l’Association Belgo-Palestinienne ; Lieve Herijgers, directrice de Broederlijk Delen ; Els Hertogen, directrice générale de 11.11.11 ; Fanny Polet, directrice de Viva Salud ; Eva Smets, directrice exécutive d’Oxfam Belgique ; Carine Thibaut, directrice générale d’Amnesty international Belgique francophone ; Luc Van Haute, directeur général de Caritas International ; Veronique Wemaere, directrice de Solsoc ; Arnaud Zacharie Arnaud Zacharie , secrétaire général du CNCD-11.11.11.

Carte blanche sur LeSoir.be le lundi 2 mars 2026.