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Portrait

Julio Prieto, l’avocat qui fait trembler Texaco (Chevron)

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
20 mai 2015

Julio Prieto défend les 30 000 victimes du désastre environnemental causé par Texaco (Chevron) au cœur de l’Amazonie équatorienne. En 2011, il a fait condamner la multinationale. Un jugement qui doit encore être exécuté. Non sans mal.

« Vous voulez savoir pourquoi je défends les victimes de Texaco ? Ma femme aussi me pose souvent cette question.  » Le visage de Julio Prieto se fend alors d’un grand sourire. Avant de nous rappeler combien sa vie de famille n’a pas toujours été tranquille. « Nous avons été cambriolés. Le mobilier a été complètement retourné. Ils voulaient m’intimider. Ensuite, des hommes se sont planqués devant chez nous. Ils prenaient des photos. Et puis nous avons reçu des menaces par téléphone, tandis que notre courrier était systématiquement lu.  »

Julio Prieto aurait pu partager la vie (relativement) paisible de la plupart de ses confrères avocats, mais il a fallu qu’il réponde à l’appel de 30 000 victimes de l’un des plus grands désastres écologiques de l’histoire.

Diplômé en droit (2004) de l’Université de Quito, la capitale équatorienne, Julio Prieto est très tôt repéré par un de ses professeurs, Alexandro Ponce, qui le fait entrer dans son prestigieux cabinet. Il se voit d’abord confier de petites affaires jusqu’au jour où il se penche sur le dossier Texaco : le géant américain du pétrole est accusé d’avoir délibérément dévasté des pans entiers de la forêt amazonienne.

Julio Prieto s’est justement spécialisé dans le droit de l’environnement auquel il a consacré son mémoire de fin d’études. « Un héritage familial, nous explique-il. A la maison, on triait déjà les déchets. On parlait de la protection des forêts, de la cosmogonie des Indiens qui ont appris à vivre avec la nature.  » Il accepte alors de prendre la défense des 30 000 victimes. Celles-ci ont déjà un défenseur, l’avocat Pablo Fajardo. Mais la tâche est trop lourde pour un seul homme, il s’associe donc à Julio Prieto avec lequel il forme un improbable duo.

Pablo Fajardo, c’est le gamin des bidonvilles, l’ex-ouvrier qui a étudié le droit par correspondance. Il vit sur le terrain avec les victimes, écoute leur douleur, recueille leur récit. Il est le cœur et les jambes du duo. Julio Prieto, l’avocat élégant venu d’un cabinet prestigieux de la capitale, sera lui le stratège, le préposé aux « effets de manche » et à la course aux prétoires. Ce duo de choc va entamer une incroyable épopée judiciaire pour dénoncer l’un des crimes les plus scandaleux contre l’environnement.

Forages et boues toxiques

L’histoire de Texaco en Equateur, c’est le récit d’un gâchis qui dépasse l’entendement, le fruit malheureux d’un mélange de cupidité aveugle, d’incompétence criminelle et de mépris de la forêt et des hommes.

En 1964, Texaco creuse son premier puits au cœur de la forêt amazonienne d’Equateur. Le territoire autour du puits n’est habité que par quelques familles indiennes, l’entreprise ne prend donc aucune précaution particulière. Les boues toxiques dégagées par les forages sont simplement stockées dans des bassins non couverts. Une solution normalement provisoire mais qui dure. Aussi, lorsqu’il pleut, les bassins débordent et rejettent leur mortel contenu dans la forêt et ses cours d’eau. Au total, la firme creusera 356 puits et quatre fois plus de bassins. Elle ouvrira également des routes pour évacuer le pétrole. Sa technique ? Raser les arbres, puis arroser le sol de pétrole et étaler une sorte de macadam qui doit être réguliè- rement renouvelé.
Résultat, en 26 ans d’activité, Texaco déversera au cœur de l’Amazonie pas moins de... 100 millions de litres de pétrole, ainsi que 64 milliards de litres d’eau toxique, anéantissant 450 000 hectares de forêts. C’est 30 fois la marée noire provoquée par l’Exxon Valdez qui s’échoua en Alaska en 1986 !

En 26 ans d'activité, Texaco a déversé au cœur de l'Amazonie pas moins de... 100 millions de litres de pétrole . En 26 ans d'activité, Texaco a déversé au cœur de l'Amazonie pas moins de... 100 millions de litres de pétrole (Crédit : © Caroline Bennett - chevroninecuador.com )

Cette catastrophe va pousser des milliers de riverains à l’exil... du moins quand ils le peuvent. Plusieurs milliers d’autres personnes continueront à vivre dans la forêt malgré l’air vicié, l’eau impropre et les sols stériles. Des centaines d’entre elles mourront de cancer, de maladies pulmonaires. Deux peuples indigènes, les Tetetes et les Sahsahuaris, disparaîtront totalement. Anéantis par la maladie et dispersés par l’exode...

Une « architecture de l’impunité »

« J’ai passé du temps avec les victimes, poursuit Julio Prieto. J’ai mangé avec eux, partagé un moment de leur vie, c’était très dur. Il y avait beaucoup d’émotion durant les réunions.  »
En 1993, 30 000 victimes décident de traîner Texaco devant la justice des Etats-Unis. L’entreprise, qui croit que la justice équatorienne sera plus clémente, demande à être jugée en Equateur. Demande acceptée... et qui au final, va s’avérer être un très mauvais calcul. « Texaco avait récolté 14 déclarations d’experts qui affirmaient que la justice équatorienne était compétente pour juger cette affaire, sourit l’avocat. Maintenant, la société dit que notre justice est corrompue. »

En février 2011, après 18 ans de procédure, le tribunal de la province de Sucumbíos, en Equateur, va finalement trancher. Et son jugement se révèle particulièrement sévère. Texaco est reconnue responsable sur toute la ligne : la multinationale est condamnée à payer 9,5 milliards de dollars de réparation et à présenter ses excuses endéans les 15 jours sous peine de voir le montant des indemnisations doubler. Texaco, qui entre temps a été absorbé par un autre géant du secteur, Chevron, décide d’interjeter appel. Deux ans plus tard, le tribunal d’appel confirme la première décision, mais, la firme ayant présenté ses excuses, les indemnités ne sont pas doublées. « Nous avons démonté une véritable architecture de l’impunité, se félicite l’avocat. Jusqu’ici le capital avait plus de droits que les êtres humains. Avec ce jugement, qui condamne une transnationale, nous assistons à un retournement de la jurisprudence. Un retournement qui sera cependant boiteux, si on ne parvient pas à faire exécuter le jugement. »

Car l’entreprise refuse de payer les faramineuses indemnités. Après la confirmation de la sentence par la Cour nationale (équatorienne) de justice, Texaco, désormais Chevron, s’est déclarée victime d’extorsion de fonds auprès d’un tribunal de New York, qui lui a donné raison l’année dernière, empêchant la saisie des biens de Chevron aux Etats-Unis. La firme est donc condamnée par la justice équatorienne à verser de lourdes indemnités, mais la justice étatsunienne s’oppose à toute saisie de biens aux Etas-Unis.

L’affaire se complique car il faut alors aller chercher les indemnités partout où la firme est active. Après avoir fait geler les biens de Chevron en Equateur, pour une valeur estimée à quelques millions de dollars, le duo entame un marathon juridique qui le conduit dans tous les pays qui reconnaissent les décisions de la justice équatorienne : l’Argentine, le Brésil, la Colombie et bientôt le Canada.

Julio Prieto, de passage à Bruxelles . Julio Prieto, de passageà Bruxelles (Crédit : © Jean-François Pollet )

« La justice colombienne a accepté en première instance de saisir les biens de Chevron, reprend Julio Prieto. Mais la société a ensuite promis d’investir deux milliards de dollars dans l’exploitation du gaz de schiste si le gouvernement levait l’embargo sur ses biens, ce qu’il a accepté. Nous aurons du mal à obtenir quelque chose en Colombie.  »

Les avocats se sont également tournés vers l’Argentine. Là, c’est le procureur qui, à la demande de la présidente Cristina Kirchner, a estimé que les actions contre Chevron risquaient de troubler l’ordre public. Le duo se tourne maintenant vers le Brésil et le Canada où Chevron détient plus de 20 milliards de dollars de biens, de quoi largement effacer l’ardoise. A condition d’obtenir une décision de justice.

Chevron reconnaît utiliser plus de 2 000 avocats. En face, Julio Prieto et Pablo Fajardo se débrouillent avec une poignée d’assistants recrutés dans les différents pays où ils ont ouvert des procédures. Un combat inégal. « A deux, on s’adapte plus vite à l’évolution de l’affaire, se console le juriste, et puis la vérité est avec nous. En face, c’est une machine de guerre qui doit chaque fois se réformer et se casser la tête pour trouver des parades à nos attaques. Nous, finalement, nous dormons de manière plus sereine.  »

Pétrole, gaz et plantureux bénéfices

Active dans l’industrie du pétrole et du gaz, Chevron Corporation est la 6e compagnie pétrolière mondiale. Elle est le fruit d’une fusion, en 2001, entre les sociétés Chevron et Texaco. La multinationale a son siège social en Californie (Etats-Unis) et au Brésil. Elle est présente dans plus de 180 pays et emploie environ 67 000 travailleurs. Son slogan ? « Human Energy » (L’énergie humaine). A quel prix ? Chevron affichait en 2013 un chiffre d’affaires de 220,264 milliards de dollars, la classant parmi les plus grandes entreprises mondiales. La même année, le groupe a réalisé un résultat net de 21,423 milliards de dollars et signé un contrat de 50 ans sur l’exploitation du gaz de schiste en Ukraine pour un montant de 10 milliards de dollars.

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