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Congo

Kivu : minerais sous contrôle

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
22 décembre 2015

Imagine demain le monde - Au Kivu, dans l’est du Congo, la contrebande de minerais entretient depuis 20 ans une guerre interminable. Progressivement, le gouvernement congolais reprend le contrôle de ces mines, coupant ainsi les milices de leurs financements et libérant enfants et femmes enceintes du lourd travail de creuseur.

Il faut emprunter un sentier qui dévale la colline escarpée, franchir un pont de bois rudimentaire, puis remonter une ruelle qui surgit de nulle part, avec des étals chargés de produits de base : savons, piles, biscuits, lampes frontales, etc. Au bout de cette allée si étroite que deux hommes ne peuvent s’y croiser apparaît la mine d’or de Kadumwa, l’une des principales exploitations artisanales du Sud-Kivu, située à 80 kilomètres de bukavu, une capitale régionale du Congo.

Des dizaines d’orpailleurs s’affairent sur les terrasses boueuses du site. Certains sont très concentrés, arc-boutés sur une bassine qu’ils vident consciencieusement de sa glaise jusqu’à obtenir par décantation quelques paillettes d’or. D’autres peinent visiblement à la tâche, soulèvent leur pelle en grimaçant, exaspérés par la chaleur et la boue qui imprègne leurs vêtements. D’autres enfin, toisent le visiteur et rient bruyamment.

La mine laisse s’échapper une nuée de porteurs partis rejoindre, un sac de boue sur la tête, le centre de nettoyage installé dans une vallée parallèle. L’ambiance électrique qui règne sur le site est encore accentuée par la musique techno qui monte d’un commerce situé dans la minuscule ruelle. Une mine d’or avec ses premiers de classe, ses boute-en-train et ses souffre-douleur qui offrent les mille visages de l’adolescence.

Car ici, à Kadumwa, pratiquement personne n’a plus de 18 ans. « Un creuseur, même très jeune, peut se faire entre 100 et 200 dollars par mois, explique Rodrigue Chubaka, juriste à l’ONG Commission justice et paix. En comparaison du salaire moyen congolais de 75 dollars, c’est une belle somme. Toutes les familles envoient donc un des leurs à la mine. De toute façon, c’est le seul travail disponible par ici.  »

Dans l’est du Congo, face au Rwanda et au Burundi, la région du Kivu, livrée à la loi des milices, reste minée par la guerre. L’insécurité y est telle qu’elle paralyse l’activité agricole et affame la région. Un comble quand on sait qu’elle regorge de richesses : de l’or, comme à Kadumwa, mais également les très recherchés « trois T » – tantale, tungstène et étain –, des minerais indispensables à la fabrication des ordinateurs, tablettes et autres GSM.

Loi Dodd-Franck

Dans le chaos congolais, ces richesses se sont retournées contre les populations, lorsque les milices se sont emparées des mines. Le sous-sol est alors devenu la première source de financement d’une guerre sans fin et le tombeau des creuseurs. « Non loin d’ici, il y a une mine d’or que l’on appelle Maroc, poursuit Rodrigue Chubaka, c’est une sorte de bout du monde d’où l’on ne revient pas. Les creuseurs vont y travailler, sous le regard des militaires, pour le compte de “PDG”, comme on appelle les propriétaires de ces parcelles aurifères. Ceux-ci fournissent la nourriture, le logement et tous les services, même les femmes. Tout cela est bien entendu payant et beaucoup de creuseurs se retrouvent avec une dette impossible à éponger qui ne leur permet plus de rentrer au village.  »

Pendant des années, ces « minerais du sang » ont alimenté une guerre sans fin : 60 % des 6 millions de victimes des conflits congolais ont perdu la vie au Kivu.
En 2010, le législateur américain a décidé de réglementer l’importation. Entrée en vigueur en janvier 2013, la loi Dodd-Frank contraint les entreprises américaines à déclarer l’utilisation de minerais importés d’Afrique centrale. « Cette loi a poussé le gouvernement congolais à suspendre durant six mois toutes les exportations de minerais pour reprendre le secteur en main, explique Florence Furaha, coordinatrice de l’Observatoire des ressources naturelles à Bukavu. Ce fut douloureux pour toutes les familles de la région qui furent privées de revenus. »

Le gouvernement congolais a ensuite mis en place un système de labellisation qui distingue les mines selon trois couleurs. Les mines « vertes », les seules licites, sont contrôlées par l’armée congolaise et n’utilisent ni enfants, ni femmes enceintes. Les sites « jaunes » ont engagé une transition en vue de remplir à l’avenir ces trois conditions, tandis les sites « rouges » n’ont entrepris aucune démarche. « En pratique, poursuit Florence Furaha, seules les mines de cassitérite (le minerai d’étain) sont concernées par ce système, car on en tire un minerai pas cher (5,6 dollars du kilo, soit 5,1 euros) qui implique, pour être rentable, des chargements volumineux et donc très visibles. »

La mine de Kalimbi fait partie des 129 mines « vertes » recensées par l’International Peace Information Service, le centre de recherche de référence basé à Anvers. Installée dans le creux d’un large vallon, la mine présente une ambiance nettement moins survoltée qu’à Kadumwa-la-Rouge. Même si à notre arrivée trois silhouettes déguerpissent au loin, probablement des gamins qui n’ont rien à faire sur ce site et fuient ce qui leur semble être un contrôle inopiné. Dans un paysage de douces collines couvertes de maïs, d’ignames et de bananiers, des dizaines de creuseurs trient la cassitérite de la pierraille. Etalés sur plusieurs centaines de mètres le long d’un minuscule cours d’eau, ils exécutent seuls ou en groupe une besogne de patience qui leur fournira au bout d’une journée de dix heures un kilo de minerai.

En bordure du site, deux femmes chargées de pagnes les observent avec attention. Lorsque l’un d’eux sort de la mine avec des quantités importantes de cassitérite, elles s’en rapprochent dans l’espoir que ce mineur acceptera de dépenser sans attendre sa paye en achetant une pièce de tissu pour sa femme. « Les jours de bonne récolte, nous vendons beaucoup », explique l’une d’elles, ravie de détailler sa stratégie de vente.

Le minerai extrait est répertorié et étiqueté par deux fonctionnaires du ministère des Mines qui distribuent directement sur le site le précieux sésame de la certification. Un détachement de l’armée congolaise, commandé par deux colonels, contrôle la mine depuis Nyabibwe, le village attenant. « La présence de l’armée et de fonctionnaires d’Etat tient du miracle, confie le père Honoré Mwilarhe, curé de Nyabibwe. Les milices villageoises maï-maï ont longtemps pullulé dans la région. La certification nous a finalement apporté la paix et la sécurité, malgré notre éloignement de Bukavu, située à 100 kilomètres, soit trois grosses heures de route, vu l’état de celles-ci. »

La voie de la paix

A l’image du législateur américain,le Parlement européen a également réglementé, le 20 mai dernier, l’importation de minerais susceptibles d’alimenter des groupes armés. Le règlement européen se base sur la « diligence raisonnable » qui invite les entreprises européennes à tout faire pour s’assurer que leurs fournitures ne proviennent pas de zones de guerre. « La législation américaine contraint les entreprises à déclarer les minerais qui viennent d’Afrique centrale, analyse Santiago Fischer, chargé du dossier mine à la Commission justice et paix. Le règlement européen propose quant à lui un processus. Il ne faut pas certifier que l’on n’utilise pas de minerais ’conflit free’, mais dire qu’on a fait tout les efforts possibles pour assurer que la chaine d’approvisionnement est propre. Et cela c’est très fort car les entreprises ne voit pas cette législation comme quelque chose d’agressif. C’est une réglementation tout à fait positive. Elle n’est pas stigmatisante comme la législation américaine qui cible les seuls minerais d’Afrique centrale. Et elle a un réel impact puisqu’elle touche un potentiel de 880 000 entreprises installées en Europe. » Le vote du Parlement représente une avancée supplémentaire vers la délicate pacification de l’Afrique centrale. Le contrôle des minerais assèche les finances des milices, pacifie les villages du Kivu et renforce les caisses de l’Etat congolais, offrant par ailleurs un autre apaisement, budgétaire celui-là.

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