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Regard sur le monde

L’Eldorado occidental et le désir d’ailleurs

Jean-Claude Mullens Jean-Claude Mullens
1er février 2013

Les images idylliques projetées par le Nord sont-elles une cause supplémentaire qui encourage les migrations ? Les migrants du Sud sont-ils assez naïfs pour croire en l’Eldorado occidental ?

Lorsqu’on envisage les causes des migrations Sud-Nord, on évoque souvent l’existence de facteurs multiples et complexes d’ordre politique, économique, social et culturel. Cependant, la plupart des analyses mettent généralement l’accent sur les facteurs politiques et économiques des migrations. Quand les analyses portent sur les causes culturelles des migrations, elles visent le plus souvent à dénoncer les images idylliques des pays riches diffusées par les médias auprès des habitants des pays moins favorisés : « Les médias ont tendance à rendre attrayants certains pays par des données et des images ne reflétant pas la réalité sociale de ces pays. Ceux-ci sont donc considérés faussement comme des modèles idylliques par les habitants de pays moins favorisés et les poussent à faire le grand saut de la migration pour rejoindre ce qu’ils espèrent être le paradis » (Centre Avec, 2005).

Position sociale déterminante

Pour mieux comprendre l’impact des représentations de l’Occident véhiculées par les médias, on peut citer une enquête menée dans le courant des années 90 à Brazzaville auprès de lycéens issus d’écoles privées et publiques. L’auteur de cette recherche, Valérie Kinzounza (ULB,1997), montre que pour les lycéens, les feuilletons américains ou français représentent un rêve par rapport au quotidien (évasion) et suscitent aussi la curiosité pour un monde inconnu ou mal connu (référence). Le monde du Blanc est ainsi source de fantasmes et d’éblouissements. Les étudiants sont néanmoins conscients du décalage entre ces représentations de l’univers du Blanc et la réalité. L’intérêt pour l’Occident se double également d’un rejet des valeurs, surtout perceptible dans les lycées publics. Quant aux élèves du privé, qui évoluent dans un environnement proche de celui des Occidentaux en ce qui concerne l’éducation, les moyens matériels et financiers, ils ont généralement une représentation beaucoup plus réaliste de l’Occident et des Occidentaux que leurs collègues des lycées publics. Les élèves du public oscillent ainsi entre occidentalité et tradition, entre admiration et rejet du Blanc. Ces observations conduisent à penser que la représentation de l’ailleurs dépend essentiellement de la position sociale que les personnes occupent dans leur propre société.

La diffusion du mythe de l’Eldorado occidental n’est bien entendu pas uniquement le fait des médias. Lors de leurs séjours dans les pays du Sud, les visiteurs occidentaux alimentent aussi le mythe : « Lieux de contacts et de passages privilégiés, dans un contexte de fermeture des frontières, les lieux touristiques constituent des plates-formes qui reçoivent des flux variés de touristes et de travailleurs à partir desquelles s’établissent de nouvelles trajectoires migratoires ». Pour Olivier Dehoorne, « l’observation, voire la rencontre avec ces visiteurs vivant leur moment privilégié, hors de leur quotidien, va renforcer les clichés de cet ‘ailleurs’, synonyme de prospérité et de liberté, et alimenter durablement les désirs de départ » (Revue européenne des migrations internationales, 2002).

Déculturation et uniformisation

Par ailleurs, comme le note Aminata Traore à propos du Mali, les valeurs prônées par le libéralisme économique (libre échange, consommation, rentabilité économique et financière, compétition, satisfaction des besoins individuels) priment également de plus en plus sur le souci de l’autre, sur la convivialité et la spiritualité : « Peu de lieux échappent au maillage, à la déculturation et à l’uniformisation des attitudes et des comportements. Des villages qui manquent d’eau potable, d’écoles, de centres de santé et d’électricité disposent parfois de magnétoscopes qui marchent sur groupe électrogène. Ce sont les derniers types de cadeaux des migrants, qu’ils soient à Paris ou à Bamako, à leurs parents, au village. Les images et les idées diffusées sont lues et interprétées comme des modèles à suivre » (L’Etau. L’Afrique dans un monde sans frontières, 1999).

Drames évoqués

Pour des raisons multiples et complexes, mais aussi pour atteindre ces modèles de réalisation de soi, certains migrants sont prêts à risquer leur vie. Ainsi, « depuis 1992, les plus basses estimations chiffrent à 4000 le nombre de noyés dans la traversée du détroit de Gibraltar (certaines ONG marocaines très sérieuses estiment que ce chiffre devrait être au moins multiplié par deux) et au moins autant dans le désert du Sahara, ce qui ferait officiellement pour cette région de la Méditerranée occidentale un total de 8000 morts. Ces chiffres, pourtant minimum et consensuels, font froid dans le dos ! Mais le plus impressionnant c’est leur augmentation constante : rien que depuis 2006 il y aurait eu 3000 morts, dus à l’augmentation de la traversée vers les Canaries, plus longue et plus dangereuse » (Mehdi Alioua, Cafés géographiques, 2006).

Ces drames sont évidemment évoqués dans les cultures populaires des pays d’émigration, à travers des histoires, des chansons, des proverbes, ou des anecdotes. Cependant, ces récits coexistent avec un certain mythe de l’Eldorado occidental. Les candidats à l’émigration n’ignorent donc pas les dangers qu’ils encourent en quittant leurs pays, mais ils n’ignorent pas non plus les opportunités que pourrait leur offrir une émigration « réussie ».

L’Occident comme utopie

L’Occident est ainsi devenu un lieu d’utopie. A cet égard, il est intéressant de rappeler la définition que proposait Michel Foucault des utopies. Selon lui, les utopies sont des emplacements sans lieu réel. Ce sont des emplacements qui «  entretiennent avec l’espace réel de la société un rapport général d’analogie directe ou inversée. C’est la société elle-même perfectionnée ou c’est l’envers de la société, mais, de toute façon, ces utopies sont des espaces qui sont fondamentalement, essentiellement irréels  » (Dits et écrits, Des espaces autres, 1984)

Les mythes du Bon sauvage ou du Paradis perdu pourraient être considérés comme des représentations inversées de nos sociétés de consommation

Le mythe de l’Eldorado occidental constituerait ainsi une représentation (positive) inversée des sociétés dont sont originaires les migrants. Dans le même ordre d’idées, les mythes du Bon sauvage ou du Paradis perdu pourraient être considérés comme des représentations inversées de nos sociétés de consommation (« Là-bas, ils sont pauvres, mais ils ont des valeurs, ils savent profiter de la vie, ils sont proches de la nature... »).

Le discours sur la croyance en l’Eldorado occidental nous pose toutefois quelques problèmes. Ce discours ne véhicule-t-il pas une certaine condescendance à l’égard des migrants originaires du Sud ? « Nous savons que l’Occident n’est pas un Eldorado, alors qu’eux y croient encore naïvement ». Une manière d’éviter ce grand partage entre eux qui croient et nous qui savons, serait peut-être d’envisager les imaginaires associés à la mobilité internationale d’une manière plus symétrique, en s’intéressant par exemple aux liens qui peuvent exister entre tourisme et migration internationale, ou en posant le problème anthropologique plus large du désir d’ailleurs. Ainsi, on pourrait considérer que le désir d’ailleurs présente de grandes similitudes d’une société à l’autre, même si la manière de le réaliser dépend de notre position sociale et des rapports de domination économique et symbolique qui s’expriment partout.

Source : article publié dans Antipodes « Migrants d’hier et d’aujourd’hui », Iteco.be, n°13, 2012 ; et repris dans Demain le monde, n°17, janvier-février 2014.

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