L'Europe prise au piège du basculement du monde
© Julie Graux.

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L'Europe prise au piège du basculement du monde

Imagine demain le monde - Prise au piège du basculement du monde, l’Union européenne ne peut plus compter sur l’alliance privilégiée avec les Etats-Unis et s’avère incapable de définir une politique cohérente envers la Chine. La survie de l’UE en tant que puissance mondiale dépend de sa capacité à dépasser ses divisions internes et à jouer un rôle central dans le monde multipolaire et l’économie digitale du 21e siècle.

« Avec de tels amis, on n’a pas besoin d’ennemis ». Cette phrase diffusée en mai dernier sur les réseaux sociaux par Donald Tusk, le président du Conseil de l’Union européenne, pour déplorer les décisions unilatérales des Etats-Unis, en dit long sur la dégradation des relations transatlantiques. Après avoir dominé le monde pendant plusieurs siècles, suite à l’expansion coloniale et à la Révolution industrielle, l’Europe s’est reconstruite et intégrée après les deux guerres mondiales avec l’aide des Etats-Unis, qui ont financé le Plan Marshall et déployé leur parapluie militaire pour assurer la Pax Americana. Aujourd’hui, cet axe transatlantique, sur lequel a reposé l’ordre international libéral dominé par l’Occident, est sérieusement mis à mal par l’unilatéralisme américain et le basculement du monde vers l’Orient.

Depuis le début des années 2000, un double phénomène bouleverse l’ordre mondial centré sur l’Occident. D’une part, les Etats-Unis, qui représentaient depuis plusieurs décennies le principal garant du système multilatéral, ont évolué vers une approche de plus en plus unilatéraliste – d’abord sous l’administration Bush dominée par les néo-conservateurs [1], puis après l’intermède Obama, sous l’administration Trump et son slogan America First. D’autre part, la montée en puissance de la Chine et des autres pays émergents asiatiques a entraîné un transfert progressif du centre de gravité de l’économie mondiale de l’Occident vers l’Asie orientale. Il en résulte des relations internationales de plus en plus polarisées autour d’un « G2 » : les Etats-Unis, qui cherchent à se retirer des accords multilatéraux pour mieux défendre leurs intérêts nationaux, et la Chine, qui cherche à dominer la mondialisation du 21e siècle en construisant une Nouvelle Route de la Soie.

Prise au piège du basculement du monde, l’Union européenne ne peut plus compter sur l’alliance privilégiée avec les Etats-Unis et s’avère incapable de définir une politique cohérente envers la Chine. Si elle n’y prend pas garde, l’Europe risque non seulement d’être une victime collatérale des rivalités entre les Etats-Unis et la Chine, mais aussi de perdre le rôle central qu’elle a joué durant des siècles dans les relations internationales.

Trois facteurs défavorables

Bien qu’elle comporte certains Etats parmi les plus développés au monde, l’UE fait face à des tendances démographiques, socioéconomiques et géostratégiques défavorables.

Premièrement, l’UE fait face à un bouleversement démographique, suite au ralentissement de la croissance de sa population et à son vieillissement. Cela engendre non seulement une remise en cause de son modèle social, essentiellement financé par le travail des « actifs », mais aussi une baisse mécanique du poids démographique et économique de l’UE dans le monde.

Deuxièmement, l’UE connaît, suite à l’impact de la crise bancaire de 2008 et aux politiques d’austérité qui ont suivi, une croissance parmi les plus faibles de l’économie mondiale. En outre, la divergence croissante des revenus entre Etats membres de la zone euro entraîne à la fois la montée de l’euroscepticisme dans les pays à plus faible revenu et le rejet de la solidarité fédérale dans les pays à revenu plus élevé [2]. Or c’est précisément cette solidarité fédérale qui permettrait de résorber les divergences internes qui menacent la stabilité de la zone euro – et au contraire le repli nationaliste qui l’exacerbe. Les pays de la zone euro semblent ainsi piégés dans un cercle particulièrement vicieux.

Troisièmement, l’UE, qui s’est habituée à bénéficier du parapluie militaire américain, n’est qu’une puissance civile qui ne dispose pas d’une Défense commune. En outre, les divergences croissantes entre Etats membres, exacerbées par la montée du national-populisme, empêchent l’UE de s’accorder sur une politique extérieure adaptée aux enjeux du basculement du monde. Il en résulte que l’UE n’est capable ni d’infléchir l’agenda unilatéraliste de son allié traditionnel américain, qui exacerbe les tensions dans le voisinage européen et met en péril l’ordre multilatéral dominé par l’Occident, ni de s’accorder sur une stratégie cohérente envers la montée en puissance de la Chine, qui considère l’Europe comme un marché prioritaire pour son développement technologique.

L’UE victime collatérale du G2

Selon Brahma Chellaney, la stratégie « America First » du président Trump et le « rêve chinois » du président Xi Jinping relèvent d’une logique commune : « Les deux plus importantes puissances mondiales ont totale latitude pour agir dans leurs propres intérêts » [3]. Face aux stratégies du « G2 », l’UE risque de se retrouver marginalisée dans les relations internationales.
D’une part, l’UE représente une des principales victimes collatérales de l’unilatéralisme américain. C’est notamment le cas suite à la sortie des Etats-Unis de l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien. Comme le résume Jean-François Bayart : « Politiquement, la subalternité des Européens par rapport aux Etats-Unis éclate au grand jour. Ils sont impuissants face à l’extra-territorialité des sanctions décrétées par la Maison Blanche parce que les entreprises sont dans une situation de vulnérabilité intégrale face à la justice américaine et au statut de monnaie internationale du dollar. (…) Sur le plan économique, la peine est double. Outre le manque à gagner commercial en termes d’investissements directs, la crise diplomatique provoque une hausse des cours des hydrocarbures dont les Etats-Unis, autosuffisants grâce au pétrole et au gaz de schiste, n’ont cure, et même se félicitent puisque son allié saoudien en tire profit. (…) Par ailleurs, l’Europe, qui déjà ne parvient pas, moralement et politiquement, à absorber les réfugiés afghans et syriens, verra arriver une nouvelle vague de fugitifs si les conditions de vie se détériorent en Iran du fait de la reprise des sanctions, ou pis, si les Etats-Unis, Israël, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis lancent des opérations militaires contre celui-ci » [4].

C’est également le cas suite à la « guerre commerciale » lancée par l’administration Trump. Alors que l’UE espérait négocier un traité transatlantique, elle s’est retrouvée ciblée par les tarifs douaniers américains, en étant condamnée à rester spectatrice du bras de fer commercial entre les Etats-Unis et la Chine dont elle risque d’être la victime collatérale. En effet, l’UE pourrait se voir inondée de produits réorientés vers son marché pour compenser la baisse des exportations vers les Etats-Unis engendrée par les tarifs douaniers, tandis qu’elle pourrait voir baisser ses exportations vers la Chine si cette dernière accepte d’augmenter ses importations de produits américains et décide en compensation de réduire celles de ses autres partenaires commerciaux comme l’UE.

D’autre part, les intérêts divergents des Etats membres envers l’émergence de la Chine, qui vise une plus grande intégration économique de l’Eurasie, empêchent l’UE de se positionner clairement. Lorsqu’en 2013, la Commission européenne a proposé des mesures anti-dumping de 47% contre les importations de panneaux solaires chinois, l’Allemagne y a mis son veto pour protéger ses intérêts économiques en Chine. Après avoir été très ouverte aux investissements chinois, du fait que les Etats membres voyaient d’un bon œil les investissements étrangers pour atténuer la stagnation économique faisant suite à la crise de 2008, l’UE est de plus en plus préoccupée par les acquisitions chinoises d’entreprises stratégiques en matière d’innovation technologique. Toutefois, une divergence existe entre les Etats membres qui ont conservé des champions nationaux – comme l’Allemagne et la France – et ceux qui n’en disposent plus et se sont fait à la présence de firmes étrangères dans les secteurs stratégiques – comme la Belgique, l’Irlande, le Portugal ou la Finlande. En outre, l’UE est divisée par l’initiative « 16+1 » lancée en 2012 en vue de renforcer les liens économiques entre la Chine et seize pays d’Europe centrale et orientale – dont onze Etats membres de l’UE.

Le plus grave est sans doute que l’UE est à la traîne dans la compétition que se livrent les géants du tech américains et chinois pour exercer le leadership technologique et dominer l’économie digitale du 21e siècle [5]. Quasi tous les géants du numérique en Europe sont des entreprises américaines, du fait que l’UE n’a pas développé une stratégie de développement technologique comme l’a fait la Chine avec sa stratégie « Made in China 2025 ». Comme le souligne Nicolas Colin : « Contrairement à la Chine, qui a su concilier protectionnisme vis-à-vis de l’extérieur et bienveillance réglementaire sur son marché intérieur, l’Europe semble forcée de jouer un jeu où la victoire est impossible : soit elle durcit la régulation et empêche l’émergence de champions européens ; soit elle lâche la bride et contribue à consolider la position déjà dominante des entreprises américaines » [6].

Le fait que ces géants du numérique ne soient pas physiquement établis dans l’UE leur permet en outre d’éviter d’y payer des impôts, ce qui a incité la Commission européenne à proposer en mars dernier une taxe de 3% sur le chiffre d’affaires des services numériques d’une centaine d’entreprises comptant plus de 750 millions d’euros de chiffre d’affaires. Toutefois, plusieurs Etats membres comme l’Irlande, le Luxembourg ou Malte refusent une telle option, tandis que les Etats-Unis, qui ont dénoncé cette mesure, ont adopté des mesures en vue d’enrayer l’évasion fiscale des entreprises numériques américaines – impliquant un rapatriement des bases fiscales aux Etats-Unis dont plusieurs Etats membres de l’UE seront victimes [7].

Compter sur ses propres forces

La crise de la coopération multilatérale qui résulte du basculement du monde n’est pas seulement dangereuse pour la stabilité mondiale, mais elle remet également en cause les fondements-mêmes de la construction européenne, qui représente à ce jour le modèle d’intégration supranationale le plus avancé dans le monde [8]. Les divisions d’une Europe vieillissante pourraient se révéler fatales, tant la montée du national-populisme et de l’euroscepticisme menace l’UE de paralysie, voire de désintégration.

Face au repli des Etats-Unis et à l’expansionnisme chinois, la survie de l’UE en tant que puissance mondiale dépend de sa capacité à enrayer ses divisions internes et à adopter une stratégie cohérente pour tirer profit du basculement du monde. Cela implique notamment d’abandonner le suivisme traditionnel envers les Etats-Unis, de s’impliquer dans la construction d’un nouveau système multilatéral centré sur l’Eurasie et de définir une stratégie commune pour opérer les transitions énergétique et numérique.

[1R. Kagan, La puissance et la faiblesse. Les Etats-Unis et l’Europe dans le nouvel ordre mondial, Plon, 2003.

[2P. Artus, « La divergence des niveaux de revenu entre les pays de la zone euro a les conséquences attendues : l’euroscepticisme et le populisme dans les pays à revenu relatif faible, le rejet du fédéralisme dans les pays à revenu relatif élevé », Natixis, 30 mai 2018.

[3B. Chellaney, « The World According to Trump and Xi », Project Syndicate, 22 mai 2018.

[4J.-F. Bayart, « Trump et l’Iran : le grand plongeon dans le vide », Mediapart, 14 mai 2018.

[5A. Zacharie, « USA-Chine : le choc des puissances », Imagine Demain Le Monde, mai-juin 2018.

[6N. Colin, « Peut-on réguler le numérique ? », L’Economie Politique, n°77, janvier 2018.

[7La réforme fiscale de l’administration Trump de décembre 2017 prévoit, outre la baisse de l’ISOC de 35% à 21%, une taxe (Base Erosion and Anti-Abuse Tax) appelée à augmenter de 5% en 2018 à 12,2% après 2025 sur la moitié des échanges des entreprises de plus de 500 millions de dollars avec leurs filiales à l’étranger, ainsi qu’un taux minimum d’impôt (Global Intangible Low-Tax Incomes) de 13,125% sur les revenus de propriété intellectuelle sous-taxés à l’étranger (comme en Irlande où Apple n’a été imposée qu’à 0,05%), dans le but de rapatrier la base fiscale des géants américains du numérique aux Etats-Unis. C. Chavagneux, « Multinationales : Le bras de fer fiscal a commencé », Alternatives Economiques, mars 2018.

[8M. Telò, Relations internationales : une perspective européenne, Editions de l’ULB, 2010.

Imagine demain le monde, juillet/août 2018.