Tribune

L’aide au développement s’effondre et, avec elle, des millions de vies

Les organisations de solidarité internationale présentes à la manifestation syndicale contre les mesures du gouvernement Arizona le 14 octobre 2025 à Bruxelles.
Les organisations de solidarité internationale présentes à la manifestation syndicale contre les mesures du gouvernement Arizona le 14 octobre 2025 à Bruxelles.
Florence Platteau, CNCD-11.11.11

L’aide publique au développement mondiale a chuté de 23 % en un an. Derrière ces chiffres, des millions de vies menacées —et des choix politiques qu’il est encore temps de corriger. Une carte blanche d’Arnaud Zacharie, secrétaire général du Centre national de coopération au développement (CNCD-11.11.11).

Il y a des chiffres qui font mal. Ceux publiés par l’OCDE le 9 avril 2026 en font partie. En une seule année, l’aide publique au développement mondiale a chuté de 23%. Il s’agit de la plus forte baisse annuelle de l’aide au développement jamais enregistrée. A eux seuls, les Etats-Unis sont à l’origine des trois quarts de ce recul, avec une aide en baisse de près de 57% à la suite de la fermeture de l’USAID par l’administration Trump. Il s’agit de la plus forte réduction en volume jamais enregistrée par un pays donateur. La Belgique n’est pas en reste : -21%, ramenant sa contribution à 0,37% de son revenu national brut. Un niveau qu’on n’avait plus vu depuis 2001 —il y a 25 ans.

Prenons un instant la mesure de ce que cela signifie concrètement. Ce ne sont pas des lignes budgétaires abstraites qui disparaissent. Ce sont des dispensaires qui ferment dans des zones rurales où il n’y a pas d’alternative. Des programmes de vaccination interrompus, laissant des enfants exposés à des maladies que nous avons depuis longtemps oubliées sous nos latitudes. Des agricultrices privées de semences, condamnées à regarder leurs champs rester vides. Des enfants qui décrochent de l’école, faute d’enseignants payés, faute de manuels, faute d’infrastructures. Derrière chaque dixième de pourcentage supprimé d’un budget national, il y a des destins brisés.

Et il y a des morts. Selon une étude parue dans The Lancet en février 2026, les coupes dans l’aide au développement —américaines et européennes— pourraient coûter la vie à 22 millions de personnes d’ici 2030, dont plus de cinq millions d’enfants. Ces vies ne sont pas des dommages collatéraux abstraits. Elles sont la conséquence directe de choix politiques délibérés.

Comment en est-on arrivé là ?

Le discours national-populiste, qui a fait de la solidarité internationale l’une de ses cibles favorites, a gagné du terrain dans les pays donateurs. Dans sa rhétorique du repli sur soi, il cherche à présenter l’aide au développement comme une dépense inutile et inefficace. Nul n’illustre cela mieux que Donald Trump, qui a délibérément décimé l’USAID, l’agence américaine de développement, en quelques semaines à peine. Une décision aux conséquences sanitaires et humanitaires dévastatrices.

Il est profondément regrettable que la Belgique, loin de faire exception, ait choisi d’emboîter le pas. Le gouvernement Arizona a en effet annoncé une coupe de 25% dans le budget de la coopération belge au développement sur la durée de la législature. Une décision qui propulse notre pays parmi les plus mauvais élèves européens, et qui rompt avec des décennies d’engagement —imparfait, certes, mais réel— en faveur d’un monde plus juste.

On nous dit que nous n’avons plus les moyens. Que la priorité, c’est ici. Que la solidarité internationale est un luxe en temps de contrainte budgétaire. Cet argument mérite d’être confronté aux faits.

Depuis les années 1990, la coopération au développement a permis de réduire de moitié la mortalité infantile à l’échelle mondiale. Elle a contribué à l’éradication ou au contrôle de maladies qui décimaient des populations entières —poliomyélite, variole, onchocercose. Elle a financé l’accès à l’éducation pour des millions d’enfants, augmenté l’espérance de vie dans les pays les plus pauvres, renforcé la résilience d’Etats fragiles. Ces résultats ne sont pas des abstractions : ce sont des vies allongées, des potentiels libérés, des sociétés stabilisées.

Et la stabilité, justement, a un prix. Dans un monde où les conflits se multiplient, où les migrations justice migratoire
migrations
forcées s’accélèrent, où les pandémies ne connaissent pas les frontières, couper dans l’aide au développement n’est pas une économie : c’est un report de coûts autrement plus lourds. Les crises humanitaires que nous refusons de prévenir, nous finissons par les gérer —dans l’urgence, dans le chaos, et à bien plus grande échelle.

Se tirer une balle dans le pied, tout en tirant sur les autres : voilà ce que représentent ces coupes dans les budgets d’aide publique au développement.

D’autres choix sont possibles

L’Espagne, la Suède, le Danemark, le Luxembourg ont tous augmenté leur aide au développement en 2025. Ces pays ont fait des choix fondés sur une vision à long terme de leurs intérêts et de leurs responsabilités. Ils démontrent que la solidarité internationale est compatible avec des finances publiques saines. Elle est un investissement dans la prospérité partagée et dans la stabilité mondiale.

Les crises humanitaires que nous refusons de prévenir, nous finissons par les gérer —dans l’urgence, dans le chaos, et à bien plus grande échelle.

L’Union européenne, qui se targuait d’être le plus grand donateur mondial, voit l’aide de ses Etats membres reculer de 10%. Ils ne contribuent plus qu’à hauteur de 0,42% de leurs richesses nationales à la coopération au développement, très loin de l’objectif international de 0,7%.

Le gouvernement belge devrait revenir sur sa décision de couper un quart du budget de la coopération au développement, et s’engager au contraire sur une trajectoire budgétaire ambitieuse, menant progressivement vers l’objectif de 0,7% du revenu national brut. Parce que les crises mondiales qui se succèdent —sanitaires, climatiques, alimentaires, sécuritaires— nécessitent non pas moins, mais davantage de solidarité internationale.

Tribune publiée sur LeVif.be le 28 avril 2026.