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Introspectus

L’altermondialisme au-delà de la crise

Geoffrey Pleyers Geoffrey Pleyers
16 février 2011

Comment des citoyens peuvent-ils avoir un impact dans la résolution de problèmes globaux ? C’est là l’un des défis majeurs de notre temps et le cœur même de l’altermondialisme. À l’occasion du Forum social mondial de Dakar, regard sur un mouvement qui n’a pas fini de faire parler de lui.

Le mouvement altermondialiste a émergé il y a une quinzaine d’années, lorsque, dans différentes régions du monde, des acteurs locaux et des réseaux d’experts engagés se sont insurgés contre les politiques néolibérales. Ils sont parvenus à ouvrir des espaces de débats sur des questions techniques jusque-là réservées à quelques experts des institutions internationales : la dette du Tiers Monde, une taxe sur les transactions financières, les paradis fiscaux,…

La crise économique et financière qui a commencé en 2007 a levé le voile sur l’ampleur des dégâts causés par trois décennies dominées par le néolibéralisme. Elle est largement venue confirmer les analyses altermondialistes, au point que leurs slogans soient repris bien au-delà des clivages politiques traditionnels. En octobre 2008, Nicolas Sarkozy affirmait par exemple que « L’idéologie de la dictature des marchés et de l’impuissance des pouvoirs publics est morte avec la crise financière ». A cette époque, les traders et les fonds spéculatifs étaient montrés du doigt et les premières réunions du G20 désignaient les paradis fiscaux comme leurs premières cibles.

Un peu plus de deux ans plus tard, les principaux paradis fiscaux ne semblent guère avoir été inquiétés. Le « retour des États » proclamé à l’automne 2008 a surtout bénéficié aux banques et a engendré un endettement aujourd’hui invoqué pour justifier des plans d’austérité et remettre en cause certains acquis sociaux. Plutôt que de se voir contesté, Le Fonds monétaire international, considéré par les altermondialistes comme l’un des principaux vecteurs des politiques néolibérales, a vu son budget tripler. Les plantureux bonus des traders ont fait leur retour dès la fin 2009 et à l’automne 2010, le Parlement européen a rejeté la motion en faveur d’une taxe sur les transactions financières.

Au-delà des discours de quelques leaders du G20, on constate aujourd’hui que peu de choses ont changé depuis la crise et que les principaux facteurs qui y ont conduit sont toujours en place [1]. Certes, certaines analyses économiques altermondialistes ont été confirmées par la crise et nul ne nie aujourd’hui le rôle déstabilisateur de la spéculation financière, mais ceux qui pensaient qu’une crise décrite comme « la plus importante depuis 1929 » allait « forcément » conduire à la mise en œuvre de politiques économiques alternatives semblent en être pour leur frais. Et pour cause : une crise, même lorsqu’elle se développe au cœur du système, n’est pas une condition suffisante pour changer les règles du jeu. Aussi profonde soit-elle, la crise ne génère pas d’elle-même un changement de société. Celui-ci dépend de la capacité des acteurs sociaux à lui donner un sens, à soulever les questions posées par la conjoncture historique et à avancer des visions politiques et une rationalité économique alternatives. Au cours des deux ans qui ont suivi la chute de la banque d’investissement Lehman Brothers, les altermondialistes n’ont pas été capables de le faire avec suffisamment de force.

La crise ne génère pas d’elle-même un changement de société

Faut-il pour autant proclamer l’échec du mouvement altermondialiste ? Ses réalisations concrètes et les expériences historiques d’autres courants d’idées et de mouvements émancipateurs nous invitent à nuancer le propos et à considérer l’altermondialisme comme un mouvement émancipateur à plus long terme.

Un mouvement de fond

Si les altermondialistes ne sont pas parvenus à imposer une réforme drastique de la gouvernance internationale, ils ont parfois eu un impact considérable au niveau local, dans les quartiers ou les communautés. C’est par exemple le cas de nombreux mouvements indigènes en Amérique latine, dont les zapatistes (Mexique), qui poursuivent l’expérience d’une autonomie locale et d’une démocratie participative. Plus près de chez nous, les « groupes d’achat commun » combinent un soutien aux petits agriculteurs, l’accès à une alimentation de qualité et le renforcement des liens sociaux locaux. Ces acteurs qui mettent en œuvre un changement à partir de la vie quotidienne et du niveau local ne retiennent pas l’attention des théoriciens à la recherche d’un changement « global ». Mais leur impact sur la qualité de vie de millions de personnes de par le monde ne doit pas être sous-estimé.

Par ailleurs, la qualité de l’expertise de certains altermondialistes est aujourd’hui reconnue par des décideurs politiques. Ils ont modifié, parfois radicalement, la conception de certains problèmes ou de solutions qui y étaient proposées. C’est par exemple le cas des agrocarburants, annoncés il y a quelques années comme « l’alternative verte au pétrole ». François Houtart fut l’un des premiers à développer un discours critique qui a progressivement trouvé un écho. Aujourd’hui, nul n’ignore la face cachée des agrocarburants, les dangers qu’ils font peser sur l’environnement ou leur impact sur le prix des aliments et les terres des petits paysans du Sud [2]. Certains discours sur la fiscalité sont également en train de changer, notamment grâce à un travail de sensibilisation de la population et des responsables politiques menés d’abord par le réseau ATTAC (Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne) et plus récemment par le Tax Justice Network [3].

L’impact croissant d’une nouvelle génération d’experts altermondialistes issus de la « Génération Seattle » mérite également d’être souligné. Moins polémiques et moins marqués par une « grande idéologie » que leurs aînés, ils articulent une connaissance pointue de quelques domaines avec une vision du monde dans laquelle une multiplicité de mesures alternatives conduiraient à un monde « centré sur l’homme plutôt que sur la finance ». Plus pragmatiques, ils n’hésitent pas à entrer en dialogue avec les acteurs politiques, « partenaires indispensables pour faire changer les choses » mais excluent pour la plupart d’intégrer un parti. Une décennie après leurs engagements dans des réseaux « alter-activistes », ils n’ont plus forcément le temps de parcourir le monde pour manifester contre les sommets internationaux, mais les positions qu’ils occupent à présent dans la société civile (on les retrouve à la tête de consortiums d’ONG ou de réseaux militants), dans l’enseignement ou dans les médias permettent à leurs idées de toucher une audience bien plus vaste.

Le mouvement altermondialiste attire moins l’attention des médias, se fait plus discret, mais n’est pas toujours moins efficace pour autant

Désormais inscrit dans le paysage socio-politique, le mouvement altermondialiste attire moins l’attention des médias, se fait plus discret, mais n’est pas toujours moins efficace pour autant. Il est en quelque sorte devenu un « mouvement de fond », dont les idées continuent de susciter l’intérêt d’un grand nombre de citoyens, comme en témoignent par exemple les 40 000 exemplaires du « Manifeste des économistes atterrés » [4] vendus en France en 2010.

Le temps long des mouvements

L’expérience de courants d’idées et de mouvements émancipateurs du siècle dernier nous invite par ailleurs à inscrire l’altermondialisme dans une perspective historique plus longue. Un changement significatif dans les visions économiques dominantes est probablement le défi d’une génération plutôt que d’une décennie. Entre l’origine du néolibéralisme, que l’on date souvent de la première réunion d’un groupe d’économistes et d’intellectuels autour de Friedrich von Hayek au Mont-Pèlerin (Suisse) en 1947, et l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan, trois décennies se sont écoulées, celle des trente glorieuses et puis des premières limites du modèle keynésien [5]. A cette échelle, l’altermondialisme reste un jeune mouvement.

Par ailleurs, que signifierait la « victoire » du mouvement altermondialiste ? Et à l’inverse sur quelle base peut-on estimer qu’il aurait « échoué » ? L’expérience du mouvement ouvrier en Europe occidentale nous engage quant à lui à éviter toute évaluation dichotomique d’un mouvement social en termes de succès ou d’échec. Malgré des grèves importantes et des alliances parfois productives, le mouvement ouvrier ne l’a jamais « emporté » face aux patrons. Ses luttes ont par contre débouché sur des transformations sociales conséquentes qui ont eu un impact considérable sur la vie des travailleurs. De même, le mouvement altermondialiste n’a pas « gagné » contre les néolibéraux à la faveur de la crise. Il exerce cependant une influence sur l’évolution de certains débats et contribue à construire le monde de demain aux côtés d’autres acteurs, alliés ou adversaires.

Il est cependant au moins un point sur lequel l’altermondialisme semble indéniablement avoir fait une différence. Dans le contexte des années 1990 au cours desquelles l’idéologie dominante limitait le rôle des États à « s’adapter » à la mondialisation et aux conditions du marché, les altermondialistes ont fait entendre un message différent : les « simples citoyens » ne sont pas que des spectateurs ou des victimes de la mondialisation, ils peuvent en devenir des acteurs, faire entendre leurs voix face aux enjeux globaux. Ils ont voulu peser sur le cours des choses, en s’opposant au néolibéralisme, en développant des alternatives dans leurs espaces quotidiens ou en ouvrant des espaces publics de débat sur des sujets dont dépendent parfois le destin commun de l’humanité. En affirmant cette possibilité d’agir, le mouvement altermondialiste a transformé le cours de la mondialisation et a ouvert une brèche dans laquelle d’autres mouvements se sont engouffrés depuis, notamment autour de la question du changement climatique.

[1Voir par exemple le texte d’Arnaud Zacharie « Crise financière. Tout reste à faire », Imagine demain le monde, n°71, 2009.

[2Voir F. Houtart, L’agroénergie, Couleurs livre, 2009.

[3Voir l’important ouvrage de Francine Mestrum et Matti Kohonen, Tax Justice. Putting Global Inequalities on the Agenda, Pluto Press, 2009.

[5Doctrine tirée des travaux de l’économiste anglais John Maynard Keynes, partant du principe que l’économie de marché n’aboutit pas spontanément au plein emploi, que la monnaie joue un rôle dans l’influence des acteurs économiques et que la demande peut être relancée par la politique budgétaire.

Source : article publié dans dlm, demain le monde, n°6, mars-avril 2011.

Qui ? Geoffrey Pleyers
Adresse Quai du Commerce, 9 - 1000 Bruxelles
Téléphone +32 250 12 30

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