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L’aquaculture, un élevage en eaux troubles

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
31 août 2018

Imagine demain le monde - Abus d’antibiotiques et de pesticides, rejets massifs de déjections, destruction du milieu marin : l’aquaculture pèse de tout son poids sur l’environnement. Aujourd’hui, il serait cependant difficile de s’en passer : un poisson sur deux consommés dans le monde est issu de l’élevage. L’avenir réside dans l’évolution des pratiques aquacoles.

Pour la première fois de son histoire, l’homme consomme autant de poissons d’élevage que de poissons sauvage. Et le recours à l’aquaculture est devenu désormais inéluctable.

En effet, depuis 1985, le volume des captures stagne suite à l’épuisement des océans, alors que la demande, elle, ne cesse d’augmenter, passant de 14,4 kilos consommés en moyenne par an et par personne dans les années 90, à 20 kilos aujourd’hui (voir graphique ci-contre), selon la Food and Agriculture Organization (FAO), l’organisation des Nations unies spécialisée dans l’alimentation.

production halieutique et aquacole mondiales  (Crédit : FAO )

« Depuis l’Europe, on mesure mal l’importance de l’aquaculture, observe Fabrice Teletchea, maître de conférences à l’Université de Lorraine, auteur de Demain, quels poissons dans nos assiettes (Belin, 2016), car les élevages sont essentiellement localisés en Asie qui concentre 90 % de la production. » Forte d’une très ancienne tradition aquacole, la Chine propose à elle seule 60 % de l’offre mondiale. « Les Chinois produisent essentiellement de la carpe, un poisson omnivore qui se nourrit de végétaux et de plancton. Ils utilisent des techniques élaborées qui associent plusieurs espèces dans un même bassin afin de combiner leur alimentation. Les unes mangent les plantes, les autres le phytoplancton et ainsi la concurrence est moins forte », explique le chercheur.

La plus surprenante success story asiatique reste cependant celle du pangasius, le poisson-chat du delta du Mékong au Vietnam. Pratiquement inconnu il y a dix ans, ce poisson à chair blanche figure aujourd’hui parmi les cinq espèces les plus cultivées dans le monde avec la carpe, le chano, le tilapia et le saumon. Pour un total de 420 tonnes produites en 2015, essentiellement au Vietnam (75 %) et dans les pays alentours : Cambodge, Thaïlande et Laos. « Lorsqu’il est parvenu à maîtriser la reproduction du pangasius en captivité, le secteur a franchi un cap important, constate le scientifique. Ensuite, tout est allé très vite, et des écloseries sont apparues, ainsi que des fermes d’élevage. Le pangasius a l’avantage d’être omnivore et d’être capable de respirer l’air atmosphérique, ce qui permet des élevages très concentrés. »

Le Bangladesh est le cinquième producteur aquacole mondial avec 2 060 408 tonnes en 2015. Ce pays, situé au delta du Gange et du Brahmapoutre, s'est spécialisé dans l'élevage de crevettes.  (Crédit : Worldfish et Finn Thilsted/Worldfish )

Produit à bas prix grâce au coût très faible de la main-d’œuvre vietnamienne notamment, le filet de pangasius s’est vite imposé sur les tables européennes qui absorbent aujourd’hui plus de la moitié de la production (250 000 tonnes par an), le reste étant essentiellement exporté vers les Etats-Unis. « A un moment, explique Fabrice Teletchea, la pollution des eaux du Mékong et la densité des élevages avaient soulevé une série de questions autour de la qualité de la chair, mais jusqu’à présent ces soupçons n’ont été validés par aucune étude. »

Petit acteur aquacole

De son côté, l’Europe, qui s’est convertie tardivement à l’aquaculture, s’est spécialisée dans les poissons à haute valeur ajoutée. Dans le Nord, la Norvège et l’Ecosse produisent, à l’échelle industrielle, des saumons. Dans le Sud, l’Espagne et la France produisent des dorades et du bar. Résultat, l’Europe est un très petit acteur avec seulement 5 % de la production aquacole mondiale. Les consommateurs européens sont devenus totalement dépendants de l’exportation. Ainsi, en France, sur dix poissons mangés, deux seulement sont produits ou pêchés localement. En Belgique, la proportion est de moins d’un poisson sur dix – selon la Commission européenne, la production belge avoisinait, en 2014, les 24 000 tonnes par an (essentiellement des soles, des plies et des truites) pour une consommation nationale de près de 280 000 de tonnes, soit 25,1 kilos par personne et par an.

«  Le manque de place et la sévérité des normes environnementales permettent d’expliquer le nombre limité d’élevages en Europe, explique Fabrice Teletchea. Entre les espaces occupés par les ports, les infrastructures industrielles et les bases de loisir, ainsi que les espaces sanctuarisés en zones préservées et les réserves marines, il ne reste pas beaucoup de côtes naturelles disponibles. De plus, il est très difficile d’obtenir des autorisations pour implanter une exploitation. En France, on ne délivre plus aucun permis. »

Il est vrai que l’aquaculture est loin d’être une activité anodine : par exemple, 200 000 saumons rassemblés dans de gigantesques filets génèrent, selon Greenpeace, une pollution équivalente aux eaux usées rejetées par une ville de 62 000 habitants. En outre, fragilisés par la promiscuité, les poissons doivent être protégés par des antibiotiques et des pesticides.

« La filière a commis beaucoup d’erreurs, reconnaît Fabrice Teletchea, mais elle a aussi fait de gros progrès depuis sa création. Désormais, les vaccinations remplacent les antibiotiques. Les poux de mer, les premiers parasites des élevages, sont éliminés par laser. La vie sauvage autour des élevages est beaucoup mieux protégée. »

Mangroves menacées

Chargé de campagne « Océan » chez Greenpeace, François Chartier assiste avec inquiétude à l’évolution des pratiques aquacoles. « On a désormais déplacé les problèmes, dénonce l’expert. Les opérateurs norvégiens se sont installés au Chili où la législation est moins stricte. Ils ont fait de ce pays le second producteur mondial de saumon (28 %) en développant là-bas ce qui est interdit en Norvège.  » Résultat : les élevages chiliens utilisent cinq cents fois plus d’antibiotiques que la Norvège, selon les estimations de l’antenne locale de l’organisation écologique Oceana. « La pollution générée détruit les côtes chiliennes sans aucune retombée pour la population et l’économie locale puisque les saumons sont ensuite vendus aux Etats-Unis. »

Mais l’énorme point noir du secteur et la principale source d’inquiétude des défenseurs des océans reste l’élevage de crevettes (7,4 millions de tonnes produites en 2015), essentiellement concentré au Bangladesh, en Equateur et en Indonésie. « Les conditions de travail y sont proches de l’esclavage, poursuit le militant. Ensuite, les exploitations détruisent les mangroves. » Ces écosystèmes situés entre terre et mer sont très fragiles et jouent un rôle écologique majeur pour stabiliser les berges et servir de « pouponnière » à de nombreux organismes marins. Aujourd’hui, ces mangroves disparaissent à toute allure, très souvent défoncées au bulldozer, pour céder la place à des bassins aquacoles. Ainsi, l’île indonésienne de Java a perdu 70 % de ses mangroves à cause du développement de l’aquaculture, dont il est devenu le troisième producteur mondial, avec 4,3 millions de tonnes de poisson produites en 2015.

Du bio et de l’élevage off shore

« On a cru que l’on passerait de la pêche à l’aquaculture, comme on est passé de la chasse à l’élevage, poursuit François Chartier. C’est une illusion. L’aquaculture industrielle est aussi polluante qu’un élevage intensif et ne parvient même pas à limiter la surpêche. Nos poissons de prédilection, le saumon, la dorade, la truite et la crevette, sont carnivores. Il faut donc pêcher du poisson- fourrage pour les nourrir. » Ainsi, en 2014, 21 millions de tonnes de poissons ont été sortis des mers (essentiellement des anchois du Pérou, des capelans et des merlans bleus) pour nourrir d’autres poissons.

Face à cette aqua-industrie, un élevage durable de poissons est-il possible ? « Bien sûr, insiste l’expert de chez Greenpeace, et elle existe, sous le label bio, notamment. Les poissons sont moins concentrés, les pesticides et les antibiotiques sont bannis. Dans cette filière, il y a moins de problèmes sanitaires et environnementaux. Une autre alternative consiste à favoriser les poissons herbivores et à les associer à d’autres cultures comme le riz (voir encadré). » L’autre piste consiste à améliorer les techniques d’élevage. « En filtrant l’eau des bassins, on économise de l’eau et on obtient des scories exploitables pour la fertilisation des champs, poursuit Fabrice Teletchea. Et puis il y a d’autres pistes comme l’élevage off shore inspiré des plateformes pétrolières, ce qui permet de pêcher du poisson en haute mer. Des essais sont actuellement menés en Norvège. » Enfin, ultime solution : consommer des algues, plutôt que du poisson. Près de 30 millions de tonnes d’algues ont ainsi été produites en 2015, essentiellement en Asie, ce qui représente 30 % de la totalité de la production aquatique.

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