L'égalité des genres : un défi mondial face aux crises et à la montée des autoritarismes
Le constat est sans appel. Malgré les luttes historiques et les progrès acquis grâce à celles-ci, l’égalité des genres se révèle inaccessible pour des milliards de personnes à travers le monde. Selon les dernières données [1], aucun pays n’est en passe d’atteindre le cinquième Objectif de développement durable d’ici 2030 [2]. Plus de 2,4 milliards de femmes et filles, soit la majorité d’entre elles, vivent dans des pays où l’indice d’égalité de genre est considéré comme mauvais ou très mauvais. De plus, près de 40 % des pays ont stagné ou reculé en matière de droits des femmes entre 2019 et 2022.
Ces chiffres atteignent des niveaux alarmants dans les zones de conflit où les violences basées sur le genre sont immenses. Parmi les Etats à l’indice de genre le plus bas, on retrouve notamment la République démocratique du Congo, le Tchad ou l’Afghanistan. La situation est d’autant plus préoccupante que les autres crises actuelles – dérèglement climatique, pandémies et déplacements forcés – exacerbent les inégalités et entravent les avancées sociales, le tout menant à une vague de régression mondiale.
Des progrès ont pourtant été réalisés en termes de lutte contre les discriminations, de droits et d’autonomisation des femmes et des filles dans de nombreux pays. Mais le contexte international est de plus en plus polarisé, avec un durcissement du débat social menant au repli sur soi et à la montée de l’autoritarisme dans de nombreux États.
La montée des mouvements anti-genre
Dans les pays dirigés par des régimes autoritaires comme l’Afghanistan, l’Arabie Saoudite ou encore l’Iran, l’oppression des femmes et des minorités sexuelles est systématique. Ces régimes se caractérisent par des restrictions sévères des libertés individuelles et des droits humains fondamentaux, dans une logique où le contrôle de la société et des comportements est central. Les droits des femmes et des personnes LGBTQI+ y sont largement bafoués, voire inexistants.
Ce phénomène ne se limite pas aux régimes strictement autoritaires, mais se manifeste également dans des pays qui affichent des tendances répressives et conservatrices, souvent sous l’influence de partis populistes ou de la montée de l’extrême droite. Il s’agit de terrains particulièrement propices à la montée des mouvements anti-genre, une dynamique préoccupante qui menace de remettre en cause des décennies de progrès en matière de droits des femmes, des droits sexuels et reproductifs, ainsi que des droits des personnes LGBTQI+.
Ces Etats propagent des politiques régressives telles que l’opposition à l’avortement, aux droits LGBTQI+, à l’éducation, et à la santé sexuelle et reproductive. Des exemples comme la Pologne, la Hongrie et les États-Unis illustrent ces tendances inquiétantes, tout comme l’influence grandissante des groupes religieux dans certains pays d’Amérique latine et en Afrique, qui freinent la reconnaissance des droits des femmes et des personnes LGBTQI+.
Les mouvements anti-genre ne se contentent pas de représenter un conservatisme moral ; ils sont soutenus par des campagnes organisées et des groupes stratégiquement positionnés, parfois soutenus par des acteurs étatiques. Dans des pays comme le Brésil, la Hongrie et plus récemment les USA [5], ces mouvements ont trouvé un écho politique dans des programmes gouvernementaux qui visent à restreindre les droits sexuels et reproductifs, en particulier l’accès à l’avortement, ainsi que la protection des droits des personnes LGBTQI+.
La transnationalisation des campagnes anti-genre, couplée à leur professionnalisation, a conduit à la création de nouvelles ONG et de groupes de pression spécialisés. Ces mouvements sont devenus des acteurs puissants sur la scène politique et médiatique, bénéficiant de financements privés et publics qui leur permettent d’influencer les débats à l’échelle mondiale [6].
Un contexte ultra tendu pour l’anniversaire de la Conférence de Beijing
La Commission de la condition de la femme (CSW) est le principal organe intergouvernemental mondial dédié à l’égalité des sexes
égalité des sexes
égalité de genre
et à l’autonomisation des femmes. Créée en 1946 par le Conseil économique et social des Nations Unies, cette commission rassemble des représentants des États membres, d’organisations de la société civile et d’entités des Nations Unies. Elle se rassemble annuellement autour du 8 mars pour traiter des nouveaux enjeux liés à l’égalité de genres. Depuis trente ans, elle évalue la progression dans la réalisation de la Déclaration et du Programme d’Action de Beijing.
En effet, en 1995, 17 000 personnes venues du monde entier célébraient la naissance de la Plateforme d’Action de Beijing et ses 12 domaines d’action [7]. Pour les défenseuses et défenseurs des droits humains, cet événement reste, encore aujourd’hui, un tournant pour l’agenda mondial de l’égalité de genres. Le texte issu de la Conférence de Beijing fait partie des engagements internationaux essentiels en matière d’égalité des genres, au même titre que la Convention sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique (Convention CEDAW), ou la Convention d’Istanbul au niveau européen, ainsi que les Objectifs de développement durable
Objectifs de Développement Durable
Objectifs de développement durable
ODD
SDG
Les objectifs de développement durable (ODD), adoptés en 2015, constituent le cadre de référence des Nations unies pour le développement international. Ils remplacent les 8 objectifs du Millénaire pour le développement (OMD), qui se focalisaient sur les seuls symptômes sociaux de la pauvreté dans les pays en développement, sans en interroger les causes structurelles. Principaux changements ? Tous les pays sont concernés et les objectifs, désormais au nombre de 17, sont déclinés en 169 cibles précises. Les ODD sont donc, en bref, l’horizon que s’est fixé l’ONU pour un développement harmonieux.
Ce programme est ambitieux, puisqu’il vise à généraliser à l’ensemble du monde le développement économique et social, tout en réduisant drastiquement les émissions de gaz à effet de serre et l’utilisation des ressources naturelles. Une perspective illusoire sans une transition rapide et radicale vers de nouveaux modèles de développement, à la fois plus pauvres en carbone, moins gourmands en matières premières et plus équitablement répartis.
(ODD), dont le cinquième est dédié à l’égalité des sexes. Cette année, comme tous les cinq ans, la CSW est l’occasion d’un état des lieux plus approfondi de chacun des 12 domaines d’action.
En 2020, l’évaluation quinquennale de la Plateforme d’Action de Beijing par la CSW s’est tenue en pleine pandémie de Covid-19
Covid-19
Coronavirus
covid-19
coronavirus
. Cette 64e session de la CSW n’a débouché que sur une déclaration limitée lors d’une réunion formelle étant donné la situation critique. Cette déclaration mettait en évidence le fait qu’aucun pays n’était en voie de réaliser ses engagements. Entretemps, le contexte de crise s’étant renforcé, l’évaluation quinquennale de 2025 sera un moment important pour dresser le bilan et surtout identifier des leviers d’action afin d’atteindre les ODD, dont le cinquième vise l’égalité des genres, à l’horizon 2030.
Le contexte international tendu est aujourd’hui au cœur des discussions de la CSW et se reflète dans les différentes négociations. Le refus de l’utilisation des divers termes tels que « droits sexuels », « éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle » (EVRAS), et la résistance contre des engagements pour l’autonomisation des femmes et des filles de certains Etats rendent pratiquement impossible l’adoption de positions fortes. Si l’on compare les décisions prises au fil des années, il est frappant de constater que même si les textes sont toujours aussi étoffés, ceux-ci contiennent de moins en moins d’engagements concrets.
L’Arabie Saoudite a été désignée pour présider la session, un rôle qu’elle occupe pour la première fois depuis 1946. Cette nomination a suscité des réactions contrastées. D’un côté, le gouvernement saoudien la considère comme une reconnaissance de ses efforts pour améliorer les droits des femmes, citant des réformes telles que l’autorisation pour les femmes de conduire et d’assister à des événements sportifs. D’un autre côté, des organisations de défense des droits humains, comme Amnesty International [8], ont exprimé des préoccupations. Elles soulignent que, malgré certaines réformes, des pratiques discriminatoires persistent, notamment le système de tutelle masculine et des restrictions sur la liberté d’expression des militantes. Classé 131ᵉ sur 146 en matière d’inégalités de genre à l’échelle mondiale, l’Arabie Saoudite demeure le seul pays au monde à ne pas avoir ratifié la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, rendant son rôle à la tête de la CSW d’autant plus surprenant et soulevant des interrogations quant aux résultats attendus pour l’édition 2025.
Et la Belgique ?
Chaque jalon quinquennal de la Déclaration de Beijing permet une réaffirmation de l’engagement réalisé en 1995 aux femmes et aux filles du monde entier. Cette réaffirmation a lieu au niveau international et au sein de chaque État signataire. La Belgique a toujours été plutôt bonne élève sur la scène nationale et internationale en matière d’égalité de genres. Elle a mis en place une série de mesures et d’instruments [9] visant à la réalisation de l’égalité de genres ainsi que dans le suivi et la mise en œuvre de ses engagements internationaux. Depuis 1995, les évolutions en termes de droits et de mesures spécifiques et transversales ont été importantes dans l’agenda international et la Belgique y a, en partie, contribué.
Pourtant, bien que l’on n’assiste pas à un recul brutal comme celui observé aux États-Unis, les récentes décisions gouvernementales de l’Accord Arizona concernant les droits sociaux nourrissent des craintes de régressions en matière d’égalité des genres.
Outre le durcissement des mesures sociales (pensions, chômage, assurance maladie, etc.), qui aura un impact direct sur les droits des femmes, l’Accord Arizona affectera de manière disproportionnée les droits des femmes migrantes, notamment en durcissant les politiques de regroupement familial et de maintien du séjour.
La Belgique influence également les droits des femmes et des filles dans le monde à travers sa participation aux décisions européennes. Ainsi, le paquet Omnibus, visant entre autres à vider de sa substance la directive sur le devoir de vigilance devoir de vigilance aurait des conséquences dramatiques, notamment dans les filières de l’habillement où les femmes sont surreprésentées. De même, l’accord entre l’UE et le Mercosur pourrait menacer les avancées en matière d’accès des femmes à la terre au Brésil, en exacerbant les risques liés à l’expansion de l’agro-business. Il est donc important que la Belgique s’oppose à ces projets.
Bien que la Belgique ait été, jusque-là, un acteur important dans l’avancement des droits des femmes et de l’égalité des genres au niveau international, il est essentiel de se rappeler que ces progrès dépendent non seulement de la volonté politique, mais aussi de la mise en œuvre effective des engagements pris dans le cadre d’accords, de traités et conventions au niveau européen et international.
Œuvrer pour une égalité effective
Malgré l’adoption de nombreuses conventions et traités internationaux visant à promouvoir les droits des femmes et l’égalité des genres, l’effectivité de ces textes demeure largement insuffisante. En effet, bien que les principes énoncés soient reconnus par de nombreux États, leur mise en œuvre reste fragmentée et inégale, souvent en raison du manque de mécanismes de suivi et de sanctions efficaces. Si des rapports périodiques sont demandés aux pays signataires, ceux-ci sont parfois incomplets ou ignorés, et les recommandations des comités de suivi peinent à se traduire par des actions concrètes. De plus, dans plusieurs régions, l’absence de lois nationales adaptées ou leur faible application limite fortement l’impact des engagements internationaux.
Par ailleurs, la question de la ratification des traités elle-même reste un obstacle majeur, certains États n’ayant toujours pas signé ou ratifié des conventions clés. Par exemple, les États-Unis n’ont toujours pas ratifié la CEDAW, et plusieurs pays du Moyen-Orient ou d’Afrique du Nord n’ont pas ratifié la Convention d’Istanbul, entravant ainsi des avancées cruciales contre les violences faites aux femmes.
Les résistances culturelles et politiques jouent un rôle central dans ce manque d’effectivité. Les normes patriarcales profondément ancrées dans la plupart des sociétés, ainsi que les pressions sociales et politiques, rendent difficile l’application de l’égalité des genres, même lorsque des réformes législatives sont en place. Le manque de ressources financières et humaines pour mettre en œuvre des politiques publiques efficaces accentue également les inégalités persistantes. Si des textes existent pour lutter contre les violences faites aux femmes, l’impunité des auteurs de violences sexistes, comme le harcèlement sexuel, les abus sexuels ou les violences domestiques, demeure une réalité dans de nombreux pays. Face à cette situation, il est crucial de pousser à la ratification universelle de ces instruments internationaux, afin que tous les États prennent part à cet engagement global pour l’égalité des genres.
L’indispensable rôle des mouvements de défense des droits des femmes
Dans le contexte international actuel, soutenir les mouvements de défense des droits des femmes est plus crucial que jamais. Ces mouvements, qui luttent pour les droits fondamentaux des femmes contre les violences de genre, les inégalités économiques et politiques, et les discriminations systémiques, jouent un rôle central dans les transformations nécessaires pour garantir l’égalité des genres. En tant que moteurs du changement, ils sensibilisent l’opinion publique, mobilisent des actions concrètes, et influencent les politiques publiques à l’échelle nationale et internationale. Le Forum de l’AWID [10], qui a réuni 4 000 personnes à Bangkok en décembre dernier, a ainsi été un point de convergence pour les mouvements féministes, de justice de genre et LGBTQI+, renforçant leurs liens et amplifiant leurs voix dans les débats mondiaux. Leur présence dans des espaces de négociation et de décision tels que la CSW est essentielle [11].
Un soutien financier solide et ciblé est crucial pour permettre à ces mouvements de poursuivre leurs actions. Dans ce cadre, l’aide publique au développement
coopération au développement
aide publique au développement
aide au développement
(APD) de la Belgique représente un levier important [12]. Une partie de cette aide doit être spécifiquement allouée à des projets consacrés à l’égalité des genres [13], qu’il s’agisse de soutenir des initiatives locales de défense des droits des femmes, de financer des programmes de prévention contre les violences faites aux femmes, ou encore d’accompagner des actions éducatives visant à briser les stéréotypes de genre. Par ailleurs, l’intégration de l’égalité des genres de manière transversale dans les projets financés par la Belgique est essentielle. Cela signifie que chaque projet, qu’il concerne la santé, l’éducation, ou le développement économique, devrait systématiquement prendre en compte les enjeux de genre, afin de garantir que les femmes et les filles bénéficient pleinement des initiatives mises en place. Ceci pour s’assurer que l’égalité des genres soit une priorité non seulement dans les secteurs spécifiques, mais dans tous les aspects de la coopération au développement. En 2017, la Belgique avait réagi à la première mesure de “Bâillon mondial” imposée par le président Trump en promouvant activement l’initiative She Decides, visant à augmenter le soutien international à l’égalité des genres. Il est regrettable qu’en 2025, alors que le même président Trump gèle l’aide des Etats-Unis et réimpose cette même règle du “Bâillon”, notre pays envisage des coupes importantes dans sa propre aide au développement, amplifiant l’impact des coupes états-uniennes.
L’égalité des genres n’est pas une option, mais une nécessité pour construire un monde plus juste et équitable. Alors que les résistances s’intensifient, la mobilisation ne doit pas faiblir. Il est impératif de préserver les acquis et d’intensifier les efforts pour garantir des droits effectifs à toutes les femmes, où qu’elles soient.
[6] Rapport sur les campagnes anti-genre en Belgique | Institut pour l’égalité des femmes et des hommes, https://igvm-iefh.belgium...
[7] Déclaration et Programme d’action de Beijing, https://www.unwomen.org/s...
[8] Saudi Arabia to be appointed chair of UN’s gender equality forum amid ongoing assault on women’s rights - Amnesty International, https://www.amnesty.org/e...
[9] L’article 11, §2, de la loi du 19 mars 2013 relative à la Coopération belge au développement stipule que la Coopération belge au Développement intègre de manière transversale la dimension genre dans toutes ses interventions. Autre exemple : la note stratégique genre énonce la double approche qui prévoit l’intégration transversale de genre dans toutes les interventions et des interventions spécifiques sur l’égalité des genres, avec 4 domaines d’action prioritaires dont la santé et les droits sexuels et reproductifs ainsi que la mise en œuvre de la Résolution 1325.
[10] AWID Forum 2024, https://forum.awid.org/fr/
[11] Avis relatif à la participation de la société civile défendant les droits des femmes et des filles et l’égalité des genres à la Commission de la condition de la femme des Nations-Unies (CSW), https://argo-ccgd.be/uplo...
[12] La Belgique n’est pas une bulle, https://www.cncd.be/-La-B...
[13] Voir l’avis du CCGD-ARGO sur le financement de l’égalité des genres. ARGO CCGD Avis, https://argo-ccgd.be/avis
Source : Imagine demain le monde, novembre/décembre 2019.
