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La Banque des BRICS, nouvel avatar d’un ordre mondial multipolaire

Arnaud Zacharie Arnaud Zacharie
25 juillet 2014

Tout un symbole : 70 ans après la conférence de Bretton Woods, qui avait donné naissance au FMI et à la Banque mondiale, le sixième sommet des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) a donné naissance, le 15 juillet 2014 à Fortaleza, à une Banque de développement et à un Fonds de réserve. Une étape décisive dans la refondation de l’ordre économique et politique international ?
Doté chacune d’un capital de départ de 100 milliards de dollars, les deux nouvelles institutions auront pour particularité d’octroyer des prêts sans conditionnalité et de fonctionner sur base d’un mode de décision où chaque Etat membre dispose des mêmes droits de vote. Les BRICS ont ainsi pris soin de se démarquer des pratiques tant critiquées du FMI et de la Banque mondiale, dont les prêts sont conditionnés à des réformes macroéconomiques et sectorielles et dont le fonctionnement repose sur une démocratie censitaire (plus un Etat membre cotise, plus il a de droits de vote, avec un droit de veto pour les Etats-Unis).
Annoncée au printemps 2013, l’idée de créer une Banque et un Fonds des BRICS n’aura pas mis beaucoup de temps à se concrétiser. Les dernières divergences qui existaient entre la Chine et l’Inde ont été apaisées par un compromis : le siège social de la Banque des BRICS sera situé à Shanghai, tandis que l’Inde assurera la présidence durant les cinq premières années. Chacun des BRICS apportera 10 milliards de dollars pour constituer un capital de 50 milliards appelé à être doublé d’ici l’entrée en vigueur effective de la Banque, prévue en 2016. Si les prêts auront pour priorité le financement des infrastructures dans les BRICS, d’autres pays en développement pourront également à terme y participer et en bénéficier – l’Argentine a ainsi été le premier pays à se porter officiellement candidat.
Le Fonds de réserve, officiellement baptisé « Contingency Reserve Arrangement » (CRA), aura également un capital de départ de 100 milliards de dollars, dont 41 milliards apportés par la Chine, 18 milliards par l’Inde, le Brésil et la Russie, et 5 milliards par l’Afrique du Sud. Ce Fonds aura pour but d’enrayer les crises de balance des paiements, en octroyant des lignes de crédits à court terme en cas de déséquilibres financiers, et aura la possibilité d’emprunter sur les marchés pour augmenter ses capacités de prêts.

Nouvel avatar de la coopération Sud-Sud

La création d’une Banque et d’un Fonds des BRICS est une nouvelle illustration de la montée en puissance de la coopération Sud-Sud, qui est elle-même le reflet du « basculement » du monde. Depuis le début des années 2000, plus de la moitié de la croissance économique mondiale a été produite par les pays en développement, et plus particulièrement les pays à forte croissance comme la Chine, les autres BRICS et les pays d’Asie orientale. Ce phénomène a évidemment été exacerbé par la récession économique qu’ont connue les pays industrialisés suite à la crise mondiale de 2008-2009. Il en a découlé des échanges Sud-Sud sans cesse croissants, aussi bien en termes d’aide au développement qu’en termes de commerce et d’investissements privés.
Désormais, plus de la moitié du commerce mondial est Sud-Sud et près de 40% des investissements directs étrangers dans le monde sont le fait d’entreprises du Sud – dans les deux cas, les BRICS concentrent plus de la moitié de ces flux. C’est l’augmentation du commerce de la Chine avec les pays en développement qui a été la plus impressionnante : entre 2000 et 2012, le commerce entre la Chine et l’Afrique a été multiplié par vingt et celui entre la Chine et l’Amérique latine par vingt-deux ! La Chine est désormais le premier partenaire commercial de 128 pays dans le monde !
La Banque et le Fonds des BRICS s’inscrit ainsi dans un panorama plus large où les puissances émergentes du Sud revendiquent plus de poids dans le système international et mettent fin au monopole occidental en matière de financement du développement. Plusieurs initiatives ont ainsi été prises par le passé par les pays émergents : dès 2000, les pays d’Asie orientale (ASEAN+3) avaient créé un fonds de réserve régional, baptisé « initiative de Chiang-Mai » et qui était présenté comme un complément régional au FMI ; en 2007, les pays latino-américains avaient annoncé la création d’une Banque du Sud qui n’est toutefois jamais entrée en vigueur ; à partir de 2009, les BRICS se sont coalisés pour revendiquer une réforme des droits de vote du FMI et de la Banque mondiale, en vue d’aboutir à une répartition 50/50 entre pays développés et en développement. Si une modeste réforme des droits de vote a été acquise à la Banque mondiale, il n’en fut rien au FMI, suite au refus du Congrès des Etats-Unis – alors que la réforme ne remettait pas en cause le droit de veto américain. Par ailleurs, l’engagement pris en 2009 par le G20 de mettre un terme à la tradition octroyant la présidence de la Banque mondiale à un Américain et celle du FMI à un Européen n’a pas été respecté.
C’est dans ce contexte que les BRICS ont décidé de créer leur propre Banque et leur propre Fonds. Parallèlement, la Chine a annoncé la création d’une Banque asiatique pour l’investissement dans les infrastructures, dotée elle aussi d’un capital de départ de 100 milliards de dollars, venant ainsi concurrencer la Banque asiatique de développement, filiale de la Banque mondiale contrôlée par le Japon et ses alliés occidentaux. L’Inde a été invitée par la Chine à devenir membre fondateur de cette nouvelle banque régionale de développement, tandis qu’en Amérique latine, la Banque de développement du Brésil octroie déjà plus de prêts que la Banque mondiale dans la région.

Reflet d’un ordre mondial de plus en plus multipolaire

Après avoir cherché à réformer les politiques et le mode de décision du FMI et de la Banque mondiale, les BRICS ont donc décidé de créer leurs propres institutions, qu’ils présentent comme complémentaires plutôt que rivales des institutions de Bretton Woods. Il est évidemment trop tôt pour déterminer si ces nouvelles institutions se révéleront efficaces et si elles contribueront durablement à la construction d’un nouvel ordre économique et financier international.
Les BRICS représente un groupe de pays très hétérogène : on trouve des pays de différents continents, des régimes autoritaires et des démocraties, des Etats séculaires et d’anciennes colonies européennes, des membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU et d’autres qui revendiquent un tel siège, des économies de plus en plus industrialisées et d’autres qui continuent de dépendre des matières premières… D’aucuns soulignent que les BRICS manquent de ciment pour entretenir de véritables projets communs susceptibles de dessiner les contours d’un ordre mondial alternatif.
L’avenir dira si les résultats des deux nouvelles institutions des BRICS seront à la hauteur de leurs ambitions, mais une chose est sûre : malgré leurs nombreuses différences, les BRICS ont en commun d’être des puissances régionales émergentes qui ambitionnent de construire un nouvel ordre mondial multipolaire. C’est notamment la conclusion du Rapport prospectiviste de la Direction générale de la Recherche de la Commission européenne sur le monde en 2025 : « De 1945 à 1990, le monde était bipolaire (USA-URSS). De 1990 à 2008, les USA ont constitué le pôle de puissance au niveau mondial. De 2008 à 2025, il est probable que le monde devienne véritablement multipolaire. (…) La nouvelle situation géopolitique qui se dessine avec la montée en puissance des pays émergents aura vraisemblablement pour contrepartie une nouvelle organisation des relations internationales ». [1]
En d’autres termes, le temps où les Etats-Unis et l’Europe pouvaient dicter leur loi au reste du monde est révolu. C’est ainsi un cycle qui a débuté à l’aube des Temps Modernes, après que les Européens aient découvert le Nouveau Monde il y a plus de cinq siècles, qui semble se refermer.

[1Commission européenne, Le monde en 2025 : la montée en puissance de l’Asie et la transition socio-écologique, DG Recherche de la Commission européenne, 2009, p. 21.

Source : carte blanche publiée dans le Soir le 25 juillet 2014.

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