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La Belgique classée deuxième donateur le plus efficace contre l’extrême pauvreté

Antoinette Van Haute Antoinette Van Haute
24 octobre 2018

Selon un nouveau rapport du Overseas Development Institute (ODI), la Belgique est le deuxième donateur le plus efficace dans la lutte contre l’extrême pauvreté. Ce résultat est dû à la décision de la Belgique de concentrer son aide au développement dans les pays les moins avancés, une décision saluée par le CNCD-11.11.11 dans son Rapport annuel sur l’aide belge au développement. Néanmoins, la propension de la Coopération belge à favoriser le soutien au secteur privé et la lutte contre les migrations pourrait détourner une part de l’aide belge des pays les plus pauvres, tandis que la baisse de la quantité de l’aide belge contribue à en réduire l’impact.

Selon la nouvelle étude du think tank indépendant Overseas Development Institute (ODI) intitulée « Financing the end of extreme poverty » (financer l’éradication de l’extrême pauvreté), la Belgique est le deuxième bailleur de fonds le plus efficace dans le cadre de la lutte contre l’extrême pauvreté, après l’Irlande. Ce résultat est basé sur un nouvel indice qui calcule la distribution cumulative de l’aide aux pays présentant les déficits de financement les plus importants. Il est déterminé non seulement par les pays auxquels l’aide est accordée (plus le pays partenaire est défavorisé sur le plan financier, plus le score du donateur est élevé), mais aussi par la mesure dans laquelle l’aide accordée à un pays correspond au déficit de financement de ce pays (plus l’aide accordée correspond aux besoins de financement de chaque pays partenaire, plus le score du donateur est élevé). Un score de 100% indiquerait donc qu’un donateur alloue toute son aide aux pays les plus défavorisés sur le plan financier, mais aussi en fonction des besoins de financement de chacun de ces pays.

L’aide belge concentrée dans les pays pauvres

Le fait que la Belgique soit deuxième sur le podium est donc dû en grande partie à sa décision de concentrer son aide au développement dans les pays les moins avancés et les Etats fragiles, des pays dont les besoins en financement sont généralement très importants. La Coopération belge se voit donc récompensée pour cette décision positive et courageuse – onze de ses quatorze pays partenaires appartenant à la catégorie des pays les moins avancés ; onze de ses quatorze pays partenaires appartenant à la catégorie des Etats fragiles (de nombreux pays cumulant en effet l’appartenance aux deux catégories). Cette décision est d’autant plus louable que les pays les moins avancés et les Etats fragiles sont des pays aux réalités particulièrement complexes, qui nécessitent des solutions sur mesure et adaptées au contexte.

Mais il y a encore des progrès à faire. Lorsque l’on reprend les chiffres de l’OCDE, seuls 27% de l’aide belge au développement bilatérale nette (l’entièreté de l’aide à l’exception de l’aide multilatérale) ont été attribués aux pays les moins avancés en 2016. La Belgique n’atteint en réalité pas l’objectif onusien de contribuer à hauteur de 0.15% de son revenu national brut dans les pays les moins avancés.

La priorité au secteur privé

En outre, la politique belge de développement se concentre de plus en plus sur l’appui au secteur privé comme acteur de la coopération au développement. Cette priorité grandissante se traduit notamment par un élargissement du mandat de BIO, la Société belge d’investissement pour les pays en développement.

Or BIO investit dans de nombreux pays qui ne sont pas des pays les moins avancés : sur un total de 52 pays, moins de la moitié (24) appartiennent cette catégorie. En outre, selon le rapport de ODI, les investissements du secteur privé ne profitent pas aux pays les moins avancés, et ont peu d’impact direct sur l’extrême pauvreté. Seuls 5% des investissements privés mobilisés par l’aide dans le cadre du blending sont destinés aux pays les plus pauvres.

La nouvelle priorité belge d’appui au secteur privé semble donc contradictoire avec sa volonté – pourtant louable – de vouloir travailler avec les pays les plus pauvres.

Une aide belge en baisse

Le rapport de ODI souligne également l’importance de la quantité de l’aide au développement, rappelant que si tous les donateurs du Comité d’aide au développement de l’OCDE atteignaient l’objectif de 0,7% du revenu national brut (RNB) fixé par l’ONU, cela générerait des flux d’aide supplémentaires de 184 milliards US$ par an. En supposant que seulement 50% de ce montant soient alloués à l’éducation, à la santé, à la nutrition et aux services sociaux, tous les pays seraient en mesure de couvrir au moins 94% de leurs besoins.

Or la Belgique, en termes de quantité de l’aide, a encore un long chemin à parcourir. Selon le dernier rapport du CNCD-11.11.11 sur l’aide belge au développement, la Belgique a vu ses montants d’aide diminuer et tomber sous la moyenne européenne en 2017, ne contribuant qu’à hauteur de 0.45% de son revenu national brut pour son aide au développement. Résultat : lorsque les calculs de ODI prennent en compte les volumes de l’aide, la Belgique perd deux places et se retrouve à la quatrième place du classement, devancée par la Norvège, la Suède et le Danemark.

Le risque d’une aide détournée au service de la lutte contre les migrations

Un quatrième bémol : la Belgique risque de rapidement perdre sa place au classement des donateurs les plus efficaces si elle adopte le nouvel avant-projet de loi sur la politique de développement tel qu’il est discuté actuellement. Selon ce dernier, la politique belge de développement est axée, entre autres choses, sur la lutte contre la migration irrégulière.

En outre, l’avant-projet de loi propose de sélectionner les pays partenaires de la Belgique en fonction de l’impact que l’aide aura dans ces pays sur les flux migratoires directs et indirects vers la Belgique. Suivant cette règle, l’aide belge n’irait donc plus nécessairement aux populations qui en ont le plus besoin, mais aux régions d’où partent les migrants vers l’Europe. Une telle proposition est non seulement contre-productive, mais elle rendrait l’aide belge inefficace, puisque n’allant pas aux régions les plus nécessiteuses.

Au niveau européen, il existe plusieurs exemples assez frappants de cette nouvelle tendance d’allouer l’aide en fonction de l’origine de personnes migrantes, plutôt qu’en fonction des besoins des personnes les plus pauvres. Via le Fonds fiduciaire d’urgence pour l’Afrique, l’aide européenne a par exemple été utilisée dans un projet de lutte contre la malnutrition au Niger, mais elle a été envoyée en priorité aux zones d’émigration, au détriment des zones où la faim avait la plus forte prévalence [1].

L’idée selon laquelle l’aide au développement va enrayer la migration irrégulière à court terme est tout simplement fausse.

En outre, l’idée selon laquelle l’aide au développement va enrayer la migration irrégulière à court terme est tout simplement fausse. De nombreuses études ont déjà démontré que l’amélioration des conditions de vie de personnes vivant dans des pays en développement fait augmenter l’émigration dans un premier temps, pour la voir diminuer une fois que le pays a acquis un statut de pays à revenu intermédiaire. C’est ce que rappellent par exemple Michael Clemens et Hannah Postel du Center for Global Development dans leur rapport de 2018 : « La preuve que l’aide peut grandement et durablement décourager l’émigration des pays pauvres est, au mieux, faible. […] Les flux d’aide peuvent avoir un effet positif sur la croissance économique - bien que cela reste controversé - mais, plus important encore, la croissance économique a historiquement augmenté l’émigration dans presque tous les pays en développement ».

En conclusion, la Belgique peut se féliciter d’être devenue le deuxième donateur le plus efficace contre l’extrême pauvreté. Mais une telle performance ne pourra être maintenue que si la concentration de l’aide belge dans les pays les plus pauvres et les Etats fragiles est préservée. Cela nécessite que la Coopération belge évite de détourner l’aide de ces zones prioritaires, en privilégiant de manière démesurée le soutien au secteur privé et à la lutte contre les migrations. En outre, une aide efficace nécessite d’être allouée en quantité suffisante, ce qui devrait inciter la Belgique à renouer avec l’objectif de mobiliser 0,7% de son RNB à l’aide publique au développement.

[1La Cimade. Coopération UE-Afrique sur les migrations. Chronique d’un chantage. Décryptage des instruments financiers et politiques de l’Union européenne. Rapport d’observation – Synthèse.

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