×

La Fondation Gates ou la charité (mal) ordonnée

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
12 mars 2014

Imagine - Le fondateur de Microsoft ne vend plus seulement des logiciels, il est également devenu philanthrope. A la tête d’une fondation privée (27 milliards d’euros, 1 116 employés), il investit essentiellement dans le secteur de la santé avec un énorme pouvoir d’influence sur les politiques publiques menées à travers le monde. Zoom avant sur ce « business de la charité ».

C’est un véritable empire humanitaire et financier. Basée à Seattle, dans le nord-ouest des Etats-Unis, forte de ses 1 116 employés et dotée d’un budget de 37 milliards de dollars (27 milliards d’euros), la Fondation Gates dispose d’une force de frappe hors du commun qui lui a permis, en 2011, de distribuer à des centaines d’associations et d’institutions 3,4 milliards de dollars, soit un cinquantième de la totalité des fonds déboursés par l’ensemble des pays développés pour l’aide publique au développement.

Certes, Bill Gates n’est pas le seul homme d’affaires fortuné à se convertir à la philanthropie. Ensemble, les fondations étatsuniennes totalisent aujourd’hui la bagatelle de 500 milliards de dollars. Mais si la Fondation Gates fait autant parler d’elle, c’est qu’elle est emblématique de son époque. Son créateur, d’abord, est richissime comme jamais un être humain ne l’a été. Et sa fortune personnelle, estimée à 69,9 milliards de dollars, témoigne de la montée fulgurante des inégalités dans le monde. En outre cet empire, fondé sur l’idée de brevet et de monopole, est bien loin de la notion de solidarité et des règles élémentaires de l’innovation et du marché. Aussi, la conversion de Bill Gates en philanthrope « sauveur du monde » a de quoi irriter. D’autant que le fondateur de Microsoft finance ses actions avec ses propres deniers, mais également avec de l’argent public perçu par le biais d’exonérations d’impôts dont bénéficie sa fondation. Ainsi, après avoir passé sa vie à déforcer l’action publique par l’évitement fiscal, voilà que l’informaticien devenu milliardaire se substitue maintenant à elle pour financer des institutions publiques devenues dépendantes de ses dons privés.
C’est le cas, tellement révélateur, de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’institution phare des Nations unies, qui a vu son dernier budget chuter de 13 %, tandis que la Fondation Gates devenait son second « mécène », lui fournissant le vingtième de ses contributions.

L’influence du privé sur les décisions politiques

La Fondation investit les deux tiers de ses dons, soit 2 milliards de dollars, dans le seul secteur de la santé, en concentrant son action sur quelques programmes. Elle coordonne par ailleurs ses investissements avec d’autres donateurs privés, ce qui la rend totalement incontournable auprès de ses bénéficiaires. Après 14 ans à peine d’existence, cette institution est en train de « transformer radicalement le paysage de la santé publique mondiale », analyse Michelle Bertho-Huidal, chercheuse à l’Université de Berkeley en Californie et auteur de Charity business (éd. Vendémiaire/Broché), un essai consacré aux fondations. [1]

Quelles sont ces transformations ? L’influence grandissante du secteur privé dans la prise de décisions politiques, tout d’abord. Au Botswana, par exemple, pays d’Afrique australe particulièrement touché par le sida, la Fondation Gates s’est pratiquement substituée au ministère de la Santé en montant, avec la Fondation Merck, un laboratoire pharmaceutique, le projet Achap (African Comprehensive HIV/AIDS Partnerships).

Avec ses tests de dépistage gratuits et ses distributions de médicaments, Achap est un succès. En 2009, la moitié de la population du Botswana a bénéficié d’un test et 87 % des séropositifs dépistés ont été soignés. Mais le coût du projet est particulièrement élevé. Malgré les dons des deux fondations, le ministère de la Santé publique botswanaise débourse encore 1 000 dollars par an pour chaque patient, ce qui représente quasi la totalité de son budget. Le Botswana n’a donc pas de politique publique de santé autre que le projet Achap, dont le centre de décision se trouve à Seattle au siège de la… Bill & Melinda Gates Foundation.

En outre, le projet ne prévoit aucune action de prévention du sida, la seule manière véritable d’enrayer la pandémie. Pour Michelle Bertho-Huidal, « la Fondation à fait reculer la mortalité, mais pas la maladie ». Ni même sa dépendance aux médicaments.

Mais est-ce vraiment étonnant ? La Fondation Gates détient des actions dans les neuf plus grandes sociétés pharmaceutiques du monde et recrute parmi elles certains de ses cadres. Ainsi le directeur de la branche Santé publique de la Fondation vient de Novartis (Suisse) et son prédécesseur du géant britannique GlaxoSmithKline.

Des actions onéreuses et soigneusement planifiées

Autre évolution notable : les projets sociaux s’inscrivent désormais dans une logique d’entreprise. La Fondation privilégie ainsi des actions massives, onéreuses, soigneusement théorisées et planifiées, qui opéreront des transformations à grande échelle.

Son objectif est d’identifier une « solution » – dans le cas de la santé, la distribution d’un médicament par exemple –, puis d’imposer celle-ci très vite et partout pour réaliser des économies d’échelle sur la production et la mise en œuvre de cette « solution » qui, une fois disponible partout et à un prix très bas, devient incontournable.

Ce modèle montre cependant ses limites. La réponse au problème est-elle la bonne ? Est-elle par ailleurs suffisante ? Dans le cas du projet botswanais Achap, le résultat est doublement négatif, puisque les coûts ont explosé et que la maladie ne recule pas.

L’effet de la concentration des actions pose aussi d’autres questions. La Fondation Gates se focalise sur trois maladies : le sida, le paludisme et la tuberculose, à l’exclusion des autres pathologies et/ou problèmes sociaux. Mais quel est l’intérêt de sauver un adolescent de la tuberculose s’il doit mourir plus tard d’un banal accident de la route, qui reste la première cause de décès des jeunes dans le Sud ?

De plus, ces projets de grande envergure sont pilotés par des équipes triées sur le volet, recrutées par des cabinets internationaux de consultance davantage focalisés sur l’esprit d’entreprise des candidats que sur leur adhésion à la finalité sociale de leur mission.

Ainsi, en Inde, la Fondation a imaginé et soutenu jusqu’en 2009 le projet Avahan, dédié lui aussi à la lutte contre le sida. L’auteur de Charity Business a relevé que le top management du projet a été choisi par le cabinet McKinsey. Un seul était épidémiologiste et les quatre autres étaient d’anciens collaborateurs du cabinet de conseil. Le directeur d’Avahan, Ashok Alexander, touchait par ailleurs un salaire mirobolant (420 000 dollars par an) et les consultants extérieurs étaient grassement rémunérés (entre 1 500 et 5 000 dollars par journée d’intervention). En outre, l’équipe dirigeante du projet Avahan, en totale déconnexion avec la réalité du terrain, a commis de nombreuses erreurs. Elle a notamment organisé des tests de dépistage du sida dans des camions tellement neufs que la population s’en détournait, les confondant avec des… véhicules de police.

Le résultat final ? Après 7 ans de travail et 338 000 millions de dollars dépensés jusqu’en 2009, la pandémie de sida a reculé de 10 % dans la zone d’intervention du projet, ce qui n’est guère plus que dans d’autres régions indiennes où la maladie a été combattue avec des moyens nettement plus modestes.

Des intérêts à la clé

En 14 ans d’existence, la fondation du milliardaire américain est parvenue ainsi à influencer de façon déterminante les décisions prises par l’OMS et par d’autres instances internationales, ainsi que les grandes politiques sanitaires à travers le monde.

En 2006, elle a par exemple créé en partenariat avec le gouvernement indien la Health Fondation of India, destinée à coordonner la recherche et la formation du personnel médical.
Sur papier, le projet semble intéressant. En réalité, il est tout sauf désintéressé. Les principaux bailleurs de fonds (la Fondation Gates, mais aussi le gouvernement américain, l’Union européenne, la Banque mondiale et la coopération britannique) pesant de tout leur poids sur le secteur médical indien, l’un des plus importants et des plus anciens de la planète, par ailleurs premier producteur mondial de médicaments génériques.

In fine, le patron de Microsoft fait donc plaisir à beaucoup de monde, laboratoires pharmaceutiques, consultants du Nord, gouvernants… Reste à savoir si les bénéficiaires déclarés de ses actions, les populations pauvres, voient effectivement leur « qualité de vie s’améliorer » réellement et de façon durable.

Jean-François Pollet

__filet.png__

Des placements très peu éthiques

Etant donnée sa finalité sociale, on pourrait penser que la Fondation Gates est animée par une certaine éthique. C’est loin d’être toujours le cas. Ses 27 milliards d’euros de capital (auquel elle ne touche pas) sont placés dans des fonds d’investissement qui lui assurent une certaine pérennité. A l’exception de l’industrie du tabac, la Fondation semble peu regardante sur la nature de ses investissements, comme l’ont révélé en 2007 des journalistes du Los Angeles Times [2]. Ceux-ci ont découvert que plus de 40 % des placements de la Fondation alimentaient des entreprises dont les finalités n’ont rien de caritatif.

Ainsi, elle dépense des fortunes pour vacciner les habitants du delta du Niger contre la polio et la rougeole, dans une région où sont implantées les plus grandes compagnies pétrolières au sein desquelles Bill Gates détient de nombreuses actions. Ce sont ces mêmes sociétés qui font brûler en permanence des torchères au-dessus de leurs installations, laissant ainsi s’échapper des fumées toxiques qui ont provoqué une épidémie de bronchites et fait exploser le taux d’asthme et de troubles de la vue chez les enfants.

Dans le même esprit, la Fondation détient des participations dans des chocolateries dont les plantations de cacao dans l’ouest de l’Afrique exploitent des enfants réduits en quasi-esclavage, une situation dénoncée par le gouvernement américain lui-même.

Plus interpellant encore : la Fondation soutient diverses actions sociales aux Etats-Unis qui sont en partie financées par les dividendes d’Ameriquest Mortgage, un courtier spécialisé dans les prêts immobiliers et réservé à un public réputé insolvable. Les familles qui contractent ces prêts, assortis de taux d’intérêt très élevés, peinent immanquablement à les honorer au risque de perdre leur logement et leurs économies. Dans la relation Gates-Ameriquest Mortgage, l’un console ceux que l’autre a ruinés.

Un montage dénoncé en 2007 par le Los Angeles Times, qui ne pouvait se douter alors que, quelques mois plus tard, ces fameux prêts hypothécaires à risque, les subprimes, allaient ruiner l’ensemble du système bancaire mondial et plonger la planète dans une crise économique presque sans précédent.

Aux Etats-Unis, où la Fondation entend faire reculer la pauvreté, celle-ci a, à l’inverse, progressé de 50 % depuis 2008, touchant aujourd’hui près de 50 millions d’Américains. Pendant la même période, les pays développés, dont les finances sont également sérieusement déstabilisées, ont réduit leur aide au développement de 0,3 à 0,29 % de leur création de richesse. Une baisse que les dons de la Fondation sont loin de compenser.

[1Michelle Bertho-Huidal, Charity Business, Broché/Vendémiaire, 2012, 233 p.

[2L’enquête du Los Angeles Times (en anglais) de janvier 2007
www.latimes.com/news/la-na-gatesx07jan07,0,2533850.story#axzz2l0ZoNl7D

Source : article publié dans le magazine Imagine, janvier-février 2014.
Pour toute reproduction : info imagine-magazine.com.

Les droits humains d’abord !



Disciplinons les multinationales, refusons une justice qui les privilégie.
]

Lire aussi

SOCFIN en Sierra Leone : La Belgique doit agir !

SOCFIN en Sierra Leone : La Belgique doit agir !

Stop à l’accaparement des terres et aux abus de droits humains du groupe SOCFIN en Sierra Leone ! La Belgique doit agir ! Un mois et demi après de nouveaux incidents violents dans les plantations du groupe SOCFIN en Sierra Leone causant la mort (...)


Qui ? Jean-François Pollet
Adresse Quai du Commerce 9, 1000 Bruxelles
Téléphone +32 (0) 2 250 12 38

Inscrivez-vous à notre Newsletter