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La biodiversité, une marchandise comme les autres ?

Lionel Delvaux Lionel Delvaux
15 mars 2011

L’appauvrissement accéléré de la biodiversité nécessite une réaction ferme et urgente. Du côté de nombreux gouvernements et lobbies industriels et financiers, la solution passe par le marché.

La lutte pour la préservation de la diversité de toutes les formes de vie sur terre – la biodiversité – est certes moins médiatisée que celle contre les changements climatiques et ses grandes messes annuelles, elle n’en est pas moins urgente. Au niveau mondial, nombreux sont les rapports qui attestent aujourd’hui de son appauvrissement accéléré. Erosion génétique, dégradation des écosystèmes et épuisement des ressources prennent des proportions alarmantes. On estime ainsi que plus d’un tiers des espèces sont menacées d’extinction et que 75 % de la diversité des cultures a été perdue entre 1900 et 2000.

Quel financement pour le Sud ?

La protection de la biodiversité implique non seulement des engagements concrets en termes de mesures à mettre en œuvre mais aussi un financement adéquat. A Nagoya, au Japon, lors de la dernière « Conférence des Parties à la Convention sur la diversité biologique » qui a réuni les 193 États signataires en octobre dernier, a été adopté un nouveau plan stratégique décennal – l’Objectif d’Aichi - et définie une stratégie de mobilisation de moyens pour financer les actions nécessaires à la réalisation de cet objectif dans les pays du Sud (cf. encadré). Toutefois, et c’est une bonne nouvelle, aucun accord n’a été trouvé sur les mécanismes de financement privé tels que les compensations et la monétarisation de la biodiversité. Les pays du Sud s’y sont opposés, craignant un financement uniquement privé qui induirait un risque de spéculation et pourrait valider un nouveau mode d’accaparement de leurs terres. Un coup d’arrêt à une éventuelle marchandisation et financiarisation de la biodiversité ? Pas sûr, car le peu de succès prévisible de la stratégie de mobilisation financière annoncée risque bel et bien de rouvrir cette voie. En effet, hormis quelques promesses unilatérales, les mécanismes internationaux de financement n’ont pas été formellement annoncés et sont encore très vagues.

Services écosystémiques

La marchandisation de la nature est souvent justifiée par la nécessité de trouver des financements pour sa sauvegarde. C’est sur cette question que les lobbies industriels et financiers ont concentré leurs efforts depuis plusieurs années, en proposant un cadre conceptuel pour assurer la réalisation des mesures via le marché plutôt que via des normes et des engagements concrets en termes de protection.

La marchandisation de la nature est souvent justifiée par la nécessité de trouver des financements pour sa sauvegarde

A l’initiative du World Resources Institute, dont la liste des donateurs est constituée des plus grands oligopoles de la planète, les Nations-Unies ont réalisé un travail de classification des écosystèmes en identifiant les services écosystémiques qui y sont associés [1]. Car, aujourd’hui, la tendance est à ramener la valeur de la biodiversité aux services économiques rendus à l’homme par la totalité des écosystèmes (forêts, zones humides, prairies, récif corallien...) comme la pollinisation, la filtration de l’eau ou la séquestration naturelle de carbone dans le bois. C’est sur base du travail de classification de l’ONU, qui offre un cadre pour comparer la valeur des différents services, que l’étude « L’économie des écosystèmes et de la biodiversité », coordonnée par Pavan Sukhdev, responsable des marchés internationaux de la Deustche Bank à Bombay, a été entreprise et présentée le 20 octobre à Nagoya. Elle définit une méthodologie et établit les préceptes d’une monétarisation des services écosystémiques. L’objectif semble assez clair : organiser un marché mondial de la biodiversité avec un étalon permettant de définir combien de tonnes de grenouilles jaunes équivalent à des éléphants. Un mécanisme équivalant en fait à celui de la tonne équivalent CO2 [2], en nettement plus complexe cependant. Cette approche, soutenue activement par les pays les plus libéraux de l’OCDE, les lobbies du monde des entreprises, de le finance et … l’Union internationale pour la conservation de la nature [3] risque bien d’être imposée comme LA solution pour préserver les écosystèmes.

Principe de compensation

Définir la valeur des écosystèmes et de la biodiversité constitue une avancée incontestable. De res nullius, un bien commun – sans valeur –, la biodiversité est estimée pour sa valeur et peut être prise en compte dans les choix politiques. Le rapport de M. Sukhdev estime l’ensemble des services écosystémiques à 23 500 milliards d’euros par an, ce qui équivaut à la moitié du PIB mondial. Les enjeux économiques sont donc considérables et on devine l’intérêt pour les acteurs privés de s’approprier la biodiversité.
Outre le tour de passe-passe qui permet d’éviter une régulation par les États, la création d’un marché offrirait de la souplesse aux acteurs économiques : ils pourront par exemple compenser demain l’actuelle destruction de forêts tropicales humides par la restauration ou la protection, via un tiers, de mangroves. Mais si ce marché valorisera effectivement certains services écosystémiques, ceux-ci ne devront pas être compensés s’ils sont détruits ou dégradés. Ainsi, la destruction d’une forêt primaire pour produire des agrocarburants à partir de palmiers à huile, par exemple, n’empêche pas le maintien de certains services comme l’approvisionnement en eau, la captation du carbone, etc. Et les services associés à la biodiversité perdus , comme le soutien (protection des espèces et habitats) sont peu valorisés et seront largement compensés par le marché bien réel , lui, des services d’approvisionnement (aliment, biomasse, …) et des compensations CO2 résultant du marché du carbone. Laisser faire le marché, c’est donc opposer deux enjeux inconciliables : vouloir protéger la biodiversité pour ses différents services écosystémiques, d’une part, et développer par ailleurs ses services d’approvisionnement, en termes de biomasse [4] notamment pour produire de l’énergie. La valorisation des services de soutien, la plus difficile à estimer car limitée à la valeur de la biodiversité pour « elle-même » s’opposera aux services d’approvisionnement pour répondre à nos besoins immodérés. Dans un tel scénario, il sera quasiment impossible de mesurer et prendre en compte de manière équilibrée les services éco-systémiques des différentes alternatives. Un tel marché risque bien d’être une usine à gaz.

Le statut du droit de propriété

Le développement d’un marché des services écosystémiques et la possession de quotas de biodiversité pose aussi de facto la question de la propriété. En effet, la biodiversité est liée au territoire et est donc « incarnée », contrairement au carbone. Mais les mécanismes marchands qui se mettent en place dépossèderont les populations locales, souvent à leur insu, ainsi que les souverainetés nationales, de l’usage des ressources et des territoires. Les journalistes Agnès Bertrand et Françoise Degert tirent le signal d’alarme : « Cette nouvelle gestion implique la transformation du droit de propriété, propriété individuelle, bien sûr, mais aussi propriété de l’État et des communes, propriété collective en Afrique et dans l’hémisphère Sud en général.  » [5] Une remarque interpellante qu’il faut mettre en parallèle avec le constat inquiétant de l’implication des grandes banques et fonds de pension. Ces mêmes acteurs qui sont à l’origine de l’accaparement des terres sur des surfaces considérables n’y voient-ils pas une réelle opportunité d’acquérir à bon compte par ce nouveau marché des terres qui pourront devenir très rentables demain en y développant les services d’approvisionnement telle la production de biomasse ?

Revoir notre modèle

Aujourd’hui, l’enjeu majeur devrait être d’intégrer davantage la biodiversité au sein des principales activités humaines liées au territoire : l’agriculture, la sylviculture et la pêche. C’est probablement là un des problèmes de la Convention sur la diversité biologique : la protection de la biodiversité ne peut plus se concevoir de manière isolée, comme une politique de protection de la nature stricto sensu, sans s’immiscer dans les autres politiques sectorielles et sans porter une réflexion plus large sur notre modèle de développement afin (de tenter) d’apporter des réponses à l’exploitation de la planète inscrite dans le modèle économique dominant.

Quel que soit le nouvel objectif mondial et le soutien accordé aux pays du Sud, nos gouvernements ne s’attaquent en rien aux racines du problème : la croissance, qui semble inéluctable, de nos besoins. Pour donner plus de place à la biodiversité, nous devons réduire notre demande en « biocapacité » et offrir ainsi aux autres pays la possibilité de se développer. Il ne s’agit pas de créer un marché de la biodiversité ou du carbone mais d’allouer à chaque habitant de la planète un quota de « biocapacité » disponible. Il ne s’agit rien de moins que de partager nos ressources de plus en plus limitées.


Nagoya : on avance mais …

2010 a été déclaré par l’ONU année internationale de la biodiversité. Elle a connu son point d’orgue en octobre à Nagoya, au Japon, avec le sommet de la Convention sur la diversité biologique. Les 193 pays signataires y étaient, même si le seul « chef d’Etat » présent était le Prince Albert de Monaco. Cette convention, adoptée en 1992 dans la foulée du sommet de la Terre de Rio, a été ratifiée par toutes les grandes nations, à l’exception des États-Unis. Ses termes sont clairs et engagent les États signataires à des objectifs ambitieux. A Nagoya, les enjeux se sont concentrés sur les trois points clés de la Convention. Les gouvernements des pays « riches » ne pouvaient revenir sans un objectif ambitieux à l’échelle mondiale alors que pour les pays en développement, il fallait mettre sur la table des moyens financiers pour assurer la protection de la biodiversité. Une biodiversité le plus souvent mise à mal dans ces pays pour satisfaire les besoins des pays riches... Bien entendu, ce « deal » était conditionné à une répartition équitable des bénéfices issus de la biodiversité.

Les parties y ont donc adopté un nouveau plan stratégique décennal non contraignant (sic) – l’Objectif d’Aichi- qui engage notamment les pays signataires à multiplier par dix les aires marines protégées (de 1% aujourd’hui à 10% en 2020), à augmenter celle des surfaces terrestres de 13,5 à 17% et à supprimer les subventions soutenant des activités nocives pour l’environnement. Elles ont aussi établi le cadre d’un protocole international sur l’accès et le partage des bénéfices issus de l’utilisation des ressources génétiques – comme la valorisation au Nord de la pharmacopée des peuples indigènes du Sud -. Mais le « Protocole de Nagoya » risque bien de montrer rapidement ses limites... D’une part, les États-Unis n’ont pas ratifié la Convention et ne sont donc pas concernés par ce protocole. D’autre part, il ne pourra être effectif sans une réforme profonde des Droits nationaux et international lié aux brevets... Un point qui n’a pas été envisagé par la Convention. Aucune véritable sanction n’est en outre prévue pour ceux qui ne respecteront pas les engagements.

[1Il s’agit de l’ « Évaluation des écosystèmes pour le Millénaire ». Les scientifiques ont ainsi déterminé 31 services écosystémiques classés en 4 catégories de services plus généraux : services d’approvisionnement, de support, de régulation et culturels.

[2Il existe plusieurs gaz à effet de serre (GES) dont la nocivité est différente. Plutôt que de mesurer les émissions de chaque gaz, on utilise une unité commune : l’équivalent CO2 ou l’équivalent carbone, très utile puisqu’elle est l’unité d’échange des crédits d’émissions prévu par le Protocole de Kyoto.

[3L’UICN, Union internationale pour la conservation de la nature, est le plus vaste réseau mondial de protection de l’environnement qui rassemble plus de 1 000 gouvernements et ONG, ainsi que près de 11 000 scientifiques et experts bénévoles répartis dans quelque 160 pays. Voir en ligne : www.iucn.org

[4La biomasse est l’ensemble de la matière organique d’origine végétale ou animale. Cette matière peut être valorisée de différentes manières : industrielle (bois de construction, papier, chimie végétale…), énergétique (chaleur, électricité, carburant,…), alimentaire et esthétique ou « simplement » participer à l’équilibre écologique.

[5Agnès Bertrand, Françoise Degert, La finance à l’assaut de la biosphère, France Culture, 14 octobre 2010.

Source : dlm, demain le monde, n°6, mars-avril 2011.

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