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La gloire des imposteurs

Julien Truddaïu Julien Truddaïu
12 septembre 2014

« La gloire des Imposteurs », un titre qui sonne comme un constat. Celui que dressent les deux intellectuels africains Aminata Traore et Boubacar Boris Diop. En toile de fond : le conflit malien et l’intervention française.

Ecrivain sénégalais, Boubacar Boris Diop a signé l’un des romans les plus marquants de la littérature africaine : Murambi, le livre des ossements. Un ouvrage qui fait encore date puisqu’il fut l’un des premiers à parler du génocide rwandais, sous la forme d’une enquête policière palpitante. En janvier 2014, un an après l’intervention française controversée au Mali, Boubacar Boris Diop nous est revenu cette fois-ci accompagné de l’ancienne ministre de la Culture malienne, Aminata Traore, elle aussi essayiste. Il nous explique la démarche littéraire qui a conduit à son dernier opus.

Sous couvert d’opération humanitaire

« C’est parti d’une conversation avec mon éditeur. Il disait que ce serait bien d’avoir un texte sur le Printemps arabe. Nous avons décidé de le construire sous la forme de lettres avec Aminata Traore, dont la parole sur le Mali est toujours très attendue, écoutée et discutée. » Au départ, il était question d’écrire sur les conséquences multiples des « printemps arabes », en Afrique et ailleurs. Les échanges ont débuté avant l’Opération Serval [1], l’intervention française au Mali - « l’imposture dans toute sa splendeur » selon les deux auteurs - car, sous couvert d’opération humanitaire, elle a renforcé les dépendances économiques, politiques et intellectuelles du Mali par rapport à l’ancien pays colonisateur.

Très vite, les événements se précipitent et nous suivons les inquiétudes des deux intellectuels face aux enchaînements politico-militaires qui plongent le pays dans un chaos démocratique : putsch militaire, état d’urgence prolongé, organisation des élections présidentielles sur fond de conflit, etc. « Les événements ont décidé. Nous décrivons le débordement du Printemps arabe sur le Mali, quand les Touaregs, lourdement armés, et qui faisaient partie de la garde prétorienne de Kadhafi, reviennent au Mali par le Nord et l’occupent.  » Au fur et à mesure des pages, les lettres s’espacent dans le temps. Elles sont autant d’instantanés, de réflexions à chaud mais profondes des deux auteurs.

Revenir après-coup sur les événements

Dans une société occidentale dominée par des « flash-news » et autre « info-tweets », il est toujours important de revenir après-coup sur des événements dont on n’a peut-être pas saisi toute l’ampleur, les tenants et aboutissants. Les médias occidentaux n’ont que très peu donné la parole aux intellectuels maliens, préférant des « experts » en conflits africains. « Il y avait pour nous une idée fondamentale : faire en sorte que notre lecteur se dise : ‘Au fond, les choses ne sont pas aussi simples que l’on m’a toujours dit’. Susciter ce doute méthodique de nos lecteurs que le battage médiatique laisse dans une pensée unidimensionnelle et superficielle. Même si les maîtres de l’opinion sont puissants, il reste toujours une part de perplexité.  »

Nous passons avec Amy et Boris derrière le décor, en dehors du champ médiatique. Au fil des correspondances, nous partageons leurs doutes, leurs malaises. « Notre discussion a lieu sous le signe de l’incertitude. Au départ, on ne savait pas comment écrire un livre pareil. Nous étions assez intimidés par les éventuelles réactions des lecteurs. Et il fallait aussi trouver la juste mesure entre les aspects personnels et les analyses plus globales et distanciées. »

Honni, ressuscité puis lynché

C’est aussi un autre point de vue qui s’exprime dans « La Gloire des Imposteur  ». Celui de deux personnes ayant accès dans leur pays respectif à des informations de premières mains quant aux réalités politiques locales. C’est la somme des informations « d’en haut et d’en bas » qui laisse le lecteur perplexe. Il pourra trouver par exemple un autre prisme de réflexion sur Mouammar Kadhafi, longtemps honni des gouvernements européens pour ensuite obtenir une résurrection politique et économique auprès de ceux-ci… pour enfin être lynché et abattu en moins de quelques minutes ! Les images ont fait le tour des chaînes de télévision. «  Dans cette affaire, il y a tout. C’est le tableau total. Même si on sait que Kadhafi a été très vite emporté par sa mégalomanie, on oublie certains épisodes, comme son rôle extrêmement important dans la lutte contre l’Apartheid, sur le plan financier et sur le plan diplomatique. Même si les Africains savent qu’il n’était pas un enfant de cœur et même quelqu’un d’assez sanguinaire, les conditions dans lesquelles il a été éliminé sont justes infâmes ! Je ne pense pas qu’Eichmann ait été traité ainsi.  »

Boubacar Boris Diop . Boubacar Boris Diop (Crédit : www.lyoncapitale.fr )

Les colères, les doutes, les éclaircissements, les analyses se succèdent. Devant les images et la réalité d’un Mali emporté par un conflit après avoir été « structurellement ajusté » à la sauce néolibérale, les deux auteurs cherchent et se confient des pistes comme autant de portes de sortie. « Quand on écrivait ces lettres, on imaginait des jeunes les lire par-dessus notre épaule. On espère qu’ils trouveront des réponses à certaines questions. C’est une course de fond. On souhaite en inspirer d’autres. Le devoir le plus impérieux aujourd’hui pour tout intellectuel, dans les situations complexes que nous vivons, c’est de détricoter un maximum tout cela et s’exprimer avec un maximum de clarté. »

Ramener le discours sur nos terres

Le livre est paru chez Philippe Rey à Paris et les lecteurs sont au rendez-vous. Quand on lui rétorque qu’il doit être difficile d’accès à Bamako ou Dakar, la réponse est directe : « On est dans nos contradictions. Nous n’avons pas d’éditeur digne de ce nom dans nos pays. On a tous les yeux tournés vers l’Occident. Avec des amis, j’ai créé une petite maison d’édition à Saint-Louis. Il y a des efforts pour ramener le discours sur nos terres. On envisage assez rapidement de l’éditer en version poche pour le rendre facile d’accès sur le continent africain. Dans l’immédiat, Aminata a racheté un stock de livres pour le revendre moins cher à Bamako. »

La Gloire des imposteurs : Lettres sur le Mali et l’Afrique, Boubacar Boris Diop, Aminata Dramane Traoré, Éditions Philippe Rey, Paris, 2014.
Infos : www.philippe-rey.fr/f/index.php?sp=liv&livre_id=234

[1L’Opération Serval est le nom donné à l’opération militaire multinationale - mais dirigée par la France - qui a été lancée en janvier 2013, et dont l’objectif était la mise en œuvre de la résolution 2085 du Conseil de sécurité des Nations unies. Celle-ci prévoyait d’aider à « reconstituer la capacité des forces armées maliennes » pour permettre aux autorités de reprendre le contrôle des zones du nord de son territoire, tout en préservant la population civile.

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  • Nathalie Janne d’Othée

    21 mars 2019
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