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Un homme, une cause

La grandeur d’âme des Indiens Kogis

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
22 février 2016

Imagine demain le monde - Voici 30 ans, Eric Julien a été victime d’un accident pulmonaire dans la Sierra Nevada de Colombie. Ce sont les Indiens Kogis qui lui ont sauvé la vie. Une société précolombienne vieille de 4 000 ans qui vit en harmonie totale avec la nature. Depuis lors, ce Français touche-à-tout se bat pour défendre leur communauté et faire connaître leur mode de pensée ici, en Occident.

« Mourir à 25 ans, ça aurait été ballot. » Eric Julien réplique d’un ton léger, quand on lui rappelle l’œdème pulmonaire qui l’a terrassé alors que, jeune accompagnateur de montagne, il explorait les hauteurs du massif de la Sierra Nevada de Santa Marta, en Colombie. « Il fallait redescendre tout de suite, poursuit-il, sous peine de mourir dans les deux jours. » Mais 1 000 mètres plus bas, livré à lui-même, il ne va pas mieux. Les habitants de la montagne le recueillent alors, le nourrissent, le soignent avec des cataplasmes. Ils lui sauvent tout simplement la vie. C’était il y a 30 ans, les Indiens Kogis déboulaient dans la vie d’Eric Julien, ils n’en sortiront plus.

A ce moment, le Français découvre une communauté indigène intacte, la seule société pré-colombienne, selon l’ethnologue Teresa Carolyn McLuhan, à avoir parfaitement préservé sa culture. « C’est comme si vous aviez l’occasion de parler avec des Mayas ou des Incas, insiste Eric Julien, tels qu’ils étaient au 16e siècle, avant l’arrivée des conquistadors, avec leur propre système social et éducatif, leur mode de vie, leur cosmogonie. »

Issue d’une civilisation vieille de 4 000 ans, la communauté kogie, qui compte quelque 15 000 membres, vit pratiquement coupée du monde sur les pentes d’un massif montagneux culminant à 5 800 mètres d’altitude et à 40 kilomètres de la mer des Caraïbes. Un milieu très encaissé, d’une richesse écologique inestimable, qui abrite 14 % des espèces endémiques d’Amérique du Sud.

« C’est également le refuge parfait pour toute personne qui veut échapper à la loi  », ajoute Eric Julien. Et en Colombie, pays plongé depuis 50 ans dans une interminable guerre civile, les hors-la-loi ne manquent pas. « Il y a les guérilleros des FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie), et de l’ELN (Armée de libération nationale), tous les trafiquants possibles et imaginables, des milices paramilitaires et l’armée. Curieusement, l’insécurité de la montagne a protégé dans une certaine mesure les Kogis. Les risques d’enlèvement tenaient les touristes et les businessmen à distance. Depuis cinq à six ans, la violence baisse, ce qui entraîne une reprise de l’exploitation des mines et du bois ainsi que le retour des touristes, et la pression est forte. Jusqu’ici les Kogis ont préservé leur mode de vie. Résisteront-ils ? On verra. »

6 000 contributeurs

En quittant les Kogis, en 1985, le jeune homme leur avait promis de les aider à défendre leur communauté et leur montagne. Rentré en France, il achève ses études, s’installe comme consultant en entreprise et crée Tchendukua, une association chargée de lever des fonds au bénéfice des Kogis. Il parvient à rallier à sa cause le botaniste et défenseur de l’environnement Jean-Marie Pelt. Et, plus surprenant, le comédien Pierre Richard, rencontré par hasard, qui exerce depuis dix ans la présidence d’honneur de Tchendukua. « C’est une bellepersonnalité, sourit Eric Julien, un indigné engagé, convaincu du bien-fondé de la cause indienne. Il fait des conférences, nous soutient de toutes les façons possibles. »

Eric Julien  (Crédit : © Tchendukua )

Avec l’aide de 6 000 contributeurs, dont 1 500 entrepreneurs, l’association, qui emploie trois personnes en France et deux en Colombie, a racheté 1 800 hectares de bonne terre contigus au territoire des Kogis, de quoi agrandir leur réserve.

La Constitution colombienne, l’une des plus avancées sur le droit des indigènes, stipule que les communautés sont libres de vivre selon leurs us et coutumes ancestraux et leur reconnaît la propriété de 31 millions d’hectares de terre, soit la bagatelle de 27 % du territoire colombien. « C’est un texte plein de bonnes intentions, précise Eric Julien, mais qui reste dans un tiroir à Bogotá, la capitale. En pratique, sur le terrain, les terres cultivables sont colonisées par des fermiers installés de longue date. Ils veulent bien partir à condition qu’on les indemnise. C’est ce que l’on a fait. »

L’achat de terre n’est cependant que le début d’un long processus d’installation des familles, une centaine en tout, soit près de 2 000 personnes. Durant des siècles d’occupation, les terres ont été déboisées, emblavées en cultures industrielles, arrosées d’intrants chimiques.

« Du point de vue des Kogis, ces terres sont mortes, ils veulent les assainir avant de s’y installer. » Des chamans envoyés en éclaireurs vont donc soigner le sol en recréant les grands équilibres biologiques, exactement comme ils soignent un corps humain. « Cela prend énormément de temps. Il faut reconstituer des milieux propices aux oiseaux. Ceux-ci amènent alors dans leurs fientes des graines d’arbres et de buissons qui recréeront un biotope, lequel à son tour attirera les insectes. L’écosystème est retissé par un enchaînement d’opérations.  »

Une école de la vie

Eric Julien, qui a laissé une grande partie de ses idées reçues d’homme moderne dans la Sierra Nevada, n’en finit pas d’observer le mode de vie et de résolution des conflits des Kogis pour apprendre à mieux vivre. « Socialisme, marxisme, libéralisme... nous vivons dans des sociétés inventées par l’homme et qui nous imposent nos modes de fonctionnement. Pour les Kogis, l’ordre social est le simple prolongement de l’ordre naturel, c’est le reflet de ce qui nous anime et nous fait vivre. Cela pose la question du sens de la vie, de l’altérité, du vivre-ensemble, tous les problèmes qui traversent les sociétés. C’est pour cela que leur pensée me semble extrêmement moderne et nécessaire. »

Issue d’une civilisation vieille de 4 000 ans, la communauté bogie, qui compte quelque 15 000 membres, vit pratiquement coupée du monde sur les pentes d’un massif montagneux culminant à 5 800 mètres d’altitude.

Depuis la Drôme, dans le sud-est de la France où il est installé, Eric Julien parcourt tout le pays afin de conseiller les entreprises pour lesquelles il adapte les principes de vie kogis. Une curieuse manière de gagner sa vie, mais cela marche. « J’accompagne le changement en entreprise et j’aide à y mettre en place les principes du vivant. Je propose d’introduire la parité hommes-femmes, j’aborde les questions de la bienveillance, de la gentillesse, de l’ouverture à l’autre. C’est une manière dif- férente d’habiter le monde.  »

Il y a deux ans, ce touche-à-tout franchit une étape supplémentaire en installant à Menglon, petite commune au cœur de la Drôme, une école primaire qui accueille 19 enfants. L’école est agréée par l’inspection scolaire qui s’assure chaque année que le programme des cours est respecté. Pour le reste, elle pratique largement la classe nature, inspirée des Kogis.

Être à l’école des Kogis, c’est réaliser deux sorties par semaine, quel que soit le temps, aller à la rivière, se promener en forêt. C’est entretenir un potager toute l’année, mesurer l’impact du froid sur les plantes, assister à leur renaissance au printemps, participer aux récoltes durant l’été avec les parents. Mais, à l’école des Kogis, il faut aussi accepter «  que les enfants n’assimilent pas les matières à la même vitesse, conclut Eric Julien, tout comme deux épinards plantés côte à côte auront des croissances et des formes différentes ».

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