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Analyse

La juteuse manne financière des migrants

Thibaut Monnier Thibaut Monnier
14 mars 2012

Les migrants sont chaque année de plus en plus nombreux à tout quitter dans l’espoir d’un avenir meilleur. Pourquoi ? Le plus souvent pour aider la famille restée au pays. Mais une partie substantielle de l’argent envoyé tombe dans les poches des intermédiaires des circuits formels et informels.

394 millions €, c’est la somme d’argent envoyée hors Europe par les travailleurs migrants de la Belgique en 2010. Du moins pour ce qui a transité par les opérateurs déclarés. Autant d’argent serait transféré via des canaux informels. L’Organisation internationale pour les migrations établit que, pour la même année, environ 250 milliards € ont été rapatriés par les migrants dans les pays en voie de développement, toujours par les seuls canaux officiels. Derrière ces transferts, qui équivalent à presque trois fois le montant net de l’aide publique mondiale au développement, se cache un système multifacette.

Plusieurs profils

Les migrants dits économiques qui quittent leur pays pour trouver du travail ont plusieurs profils. Certains sont peu qualifiés, d’autres hautement qualifiés. Seuls ou en famille, la plupart séjourneront dans le pays d’accueil de façon temporaire pour retourner ensuite dans leur pays d’origine. D’autres s’établiront pour une période indéterminée. Certains possèdent un permis de séjour valide, d’autres sont des migrants « irréguliers ». Beaucoup aussi sont venus en Europe pour étudier, puis ont trouvé du travail et sont restés.

Trois types d’intermédiaires

Lorsqu’un migrant désire transférer de l’argent, il a le choix entre trois types d’intermédiaires officiels qui se partagent le marché : les banques commerciales, les opérateurs non bancaires et la poste. Les coûts liés à ces services comprennent en général une commission de transfert (le plus souvent fixe) à laquelle s’ajoute une commission de change variable selon le pays et la devise de réception. Le destinataire du montant devra, lui aussi, s’acquitter d’une taxe d’encaissement, généralement prise en charge par les migrants dans le Nord. Le succès des opérateurs non bancaires de type Western Union ou MoneyGram réside dans l’étendue de leur réseau, laquelle rend possible la livraison d’argent jusque dans les coins les plus reculés sans qu’il soit nécessaire, ni pour celui qui l’envoie, ni pour celui qui le reçoit, de posséder un compte en banque ou d’habiter à proximité d’une banque ou d’un distributeur de billets.

Que des avantages ?

Confier son argent à de telles structures présente de nombreux avantages. La rapidité et la sécurité en sont les principaux, puisqu’en moins de deux heures l’argent est disponible à l’autre bout de la planète. Certains opérateurs non bancaires permettent également de destiner de l’argent de manière à, par exemple, payer directement une facture de téléphone ou d’énergie dans le Sud, ce qui garantit que l’argent envoyé au pays ne sera pas utilisé à d’autres fins que celles prévues initialement.

L’argent transféré est dépensé, le plus souvent, de façon immédiate et est très peu réinvesti dans l’économie du pays

Cependant, les intérêts prélevés par de telles structures incitent de nombreux migrants à utiliser des canaux informels comme la famille, les « porteurs de valises » ou les riches commerçants établis dans le pays d’accueil quit disposent d’un solide réseau de boutiques sur place permettant aux familles de retirer leur argent.
Actuellement en Belgique, les coûts moyens réclamés par les opérateurs non bancaires varient entre 6 et 11 % (pour des montants transférés allant de 140 à 350 €). La Banque mondiale recommande une limite de 5 % du montant transféré pour les frais appliqués par les sociétés de transfert d’argent. Mais la situation quasi monopolistique des opérateurs non bancaires leur permet de fixer eux-mêmes les prix et empêche d’autres acteurs, tels que les institutions de microfinance, pourtant en général bien implantées dans le Sud, de se développer. L’une des manières de rendre le secteur plus responsable consisterait à déforcer cette situation de monopole et à informer les migrants sur les alternatives qui s’offrent à eux.

Juste un business juteux ?

Les transferts d’argent ont des répercussions nombreuses et parfois inattendues sur les pays bénéficiaires. Ils constituent le plus souvent de petits coups de pouce financiers à la famille ou aux amis restés au pays : scolariser un enfant, faire face aux soins de santé, aider à l’achat d’une maison ou tout simplement permettre aux proches de se nourrir. Ils sont aussi une source importante de devises pour les pays receveurs, ils permettent une meilleure répartition des revenus et peuvent générer des activités productives pour les habitants locaux ... Mais ces transferts ont leurs effets négatifs : ils peuvent engendrer une augmentation de la consommation de biens importés (d’Europe et des États-Unis) au détriment de la consommation de produits locaux. L’argent transféré est dépensé, le plus souvent, de façon immédiate et est très peu réinvesti dans l’économie du pays. Ceci entretient une culture de la dépendance, rendant les familles bénéficiaires très vulnérables à un arrêt de ces transferts qui tendent à diminuer à mesure que le migrant s’enracine dans son pays d’accueil.

Aujourd’hui, sous l’effet de l’accroissement des flux migratoires et de la mondialisation, et avec l’appui des nouvelles technologies de la communication – tel que le mobile banking permettant des transferts entre téléphone mobile sans intermédiaire -, des alternatives se développent. Elles ne sont plus fondées sur le « simple » envoi d’argent, mais sur la contribution des diasporas à des projets d’intégration dans le Nord ou de développement dans le Sud. Un sujet qui fera l’objet d’un article dans le numéro de mai de Demain le monde.

source : article publié dans dlm, demain le monde, n°12, mars 2012.

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