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La médecine libérale et ses effets collatéraux : le cas de l’Alena au Mexique

Damien Lebrun Damien Lebrun
5 janvier 2010

Résumé : en 1994, le Mexique vit entrer en vigueur l’Accord de libre-échange nord-américain qu’il avait conclu avec le Canada et les Etats-Unis. Les promoteurs de l’Alena assuraient alors que le pays allait mettre fin à une décennie de très faible croissance, pourtant marquée par la libéralisation de l’économie. L’Alena serait en effet synonyme d’emplois plus nombreux et de meilleur qualité. Depuis, force est de constater que l’accord a plutôt contribué à la mauvaise santé de l’économie mexicaine qu’à son rétablissement.

Lorsque l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) entra en vigueur le 1er janvier 1994, le Mexique venait de connaître une dizaine d’années de libéralisation accompagnée d’une croissance anémique. Quels facteurs a-t-on trouvés dans le discours dominant pour expliquer cet échec ? Quiconque s’est quelque peu familiarisé avec le discours libéral pourra aisément deviner la réponse : la libéralisation n’était pas allé assez loin. Il est vrai que, si le président Carlos Salinas de Gortari privatisa des centaines d’entreprises publiques, il le fit dans des conditions fort contraires au droit de la concurrence, donnant naissance à des oligopoles voire même des monopoles privés contrôlés par ses proches [1].
Mais s’il se montra généreux envers ses amis et soutiens politiques, il sut également rassurer les institutions financières internationales. L’économie mexicaine ne serait pas dominée par des cartels nationaux et inefficaces ! L’Alena, qu’il négociait à cette époque, immuniserait en effet le pays contre cette tare du passé en plongeant le Mexique (et ses travailleurs) dans la concurrence internationale. Cette ouverture économique attirerait des investissements étrangers qui procureraient aux travailleurs plus d’emplois et de meilleures rémunérations, relançant la demande intérieure et ainsi l’ensemble de l’économie. Un cercle vertueux verrait donc le jour.

Une agriculture condamnée

Des vertus dont les agriculteurs mexicains n’ont jamais vu la couleur. Depuis l’entrée en vigueur de l’Alena, le secteur a effet perdu 2 millions d’emplois (dont 700 000 depuis fin 2002) alors même que l’emploi agricole connaissait un léger regain à la fin des années 80 et au début des années 90. [2] Quant aux revenus, ils ont connu une chute vertigineuse. Le maïs a par exemple vu son prix réel « chuter de plus de 70% (de 732 pesos à 204 pesos) » [3] entre 1994 et 2001. Pendant ce temps, les prix des produits dont il est l’ingrédient principal ont connu des augmentations à deux chiffres, cela en partie à cause de la suppression de certaines subventions à la production décidée par la gouvernement mexicain.
Si le choc fut si brutale, c’est en partie parce que le gouvernement mexicain se montra plus libre-échangiste que les dispositions de l’accord. Afin d’éviter des chocs trop brutaux face à la concurrence accrue des autres partenaires, les membres de l’accord avaient en effet le droit d’appliquer des droits de douane à différents produits au-delà d’une certaine quantité importée. [4] Ces protections tarifaires ont cependant été sous-utilisées par le gouvernement mexicain et furent abolies en 2008, comme cela est prévu par l’Alena. [5]
Cette politique contribua ainsi à déséquilibrer encore plus le marché au profit des producteurs du Nord, déjà largement avantagés : les subventions américaines permettent en effet à l’agro-business du Nord de vendre son maïs 13% moins cher que son coût réel. Pour le blé, la différence s’élève même à 43% [6] Rajoutez à cela les différences de rendement par hectare, la taille en moyenne 16 fois plus grande des surfaces cultivées aux États-Unis [7] et la très faible mécanisation de l’agriculture mexicaine. Résultat des courses : un triplement des importations de céréales depuis 1994 [8] et un secteur informel en expansion.

Une industrie fragilisée

Les maquiladoras forment le secteur industriel présentant le bilan le plus positif en terme d’emploi dans les années suivant l’entrée en vigueur de l’Alena : environ 800 000 emplois y ont été créés entre janvier 1994 et l’an 2000. [9] Cependant, les maquiladoras se révèlent être une source d’emploi bien précaire : en mai 2003, ces usines d’assemblage employaient 250 000 personnes en moins suite à la récession américaine de 2001. [10] A titre d’exemple, «  le secteur électronique a perdu 31% de sa main d’œuvre » [11] en 2002. Rien d’étonnant à cela lorsque l’on sait que 90% des exportations des maquiladoras sont destinées aux Etats-Unis. De plus, ces derniers ont signé des accords commerciaux avec plusieurs pays où les salaires sont (encore) plus bas que ceux des salariés mexicains. On assiste donc à une délocalisation des maquiladoras vers des cieux plus « cléments ».
C’est pourtant ce modèle qui s’est étendu à l’industrie classique (excluant les maquiladoras). En 1983, l’industrie classique utilisait en effet 91% d’intrants nationaux « mais en 1996, ce chiffre avait chuté à seulement 37% » [12]. On constate une atomisation de l’industrie mexicaine, les différentes entreprises ne formant plus un tissu industriel cohérent. La croissance des exportations industrielles ne produit donc que très peu d’effets d’entraînement sur le reste de l’économie. Cela se remarque d’ailleurs en termes d’emploi : de janvier 1994 à 2003, l’industrie classique à perdu 9.4% de ses emplois. « En fait, des emplois ont été créés dans le secteur de l’exportation mais moins que la quantité perdue dans la chaîne logistique étant donné que le secteur de l’exportation importe maintenant presque tous ses intrants. » [13] Le fort accroissement de la productivité dans l’industrie mexicaine explique également en partie ce bilan décevant : les besoins en main d’œuvre se sont en effet retrouvés diminués pour une même quantité produite.
Quant au salaire réel médian, son niveau restait au début des années 2000 plus bas qu’en janvier 1994, cela étant principalement imputable à la crise suivant la dévaluation du peso de 1994-95. Il est cependant à noter que, contrairement à de précédentes périodes, « l’accroissement de la productivité ne s’est pas traduite par un accroissement des salaires » [14] pendant la décennie consécutive à l’entrée en vigueur de l’Alena.

Comme le rappelle ces dernières lignes, les évolutions sociales récentes ne sont pas entièrement imputables à l’Alena, la distinction entre les effets qu’il induit et ceux induits par d’autres politiques pouvant d’ailleurs se révéler ardue. La Commission américaine sur le commerce international (USITC) a d’ailleurs publié une étude qui évaluait l’impact de différents facteurs sur la croissance des exportations de biens manufacturés vers les USA. Il en ressortit que « les réductions de droits de douane liées à l’Alena expliquent probablement environ un quart de la croissance totale de l’emploi dans l’industrie d’exportation, [soit] environ 250 000 emplois » [15] durant la décennie suivant l’Alena. Autant dire une bien maigre amélioration. Au regard de tous les effets collatéraux cités ci-dessus, cette thérapie de choc ne serait-elle pas alors contre-indiquée ?

[1Lire à ce sujet Renaud Lambert, « Carlos Slim, tout l’or du Mexique », Le Monde diplomatique, Paris, N°649, Avril 2008, p. 13

[3Marceline White, “Look FIRST from a Gender Perspective : NAFTA and the FTAA”, Gender and Development, Vol. 12, N°2, 2004, p.48

[4John Cavanagh, Sarah Anderson, Jaime Serra, J. Enrique Espinosa, « Debate : Happily Ever NAFTA ? », Foreign Policy, Washington D.C., N°132, 2002

[5Ibid.

[6Anne Vigna, « Le jour où le Mexique fut privé de tortillas », Le Monde diplomatique, Paris, N°648, Mars 2008, pp. 8-9

[8Anne Vigna, op. cit., pp. 8-9

[10Ibid.

[11Anne Vigna, « A Tijuana, la mauvaise fortune des maquiladoras », Le Monde diplomatique, Paris, N°668, Novembre 2009, pp. 18-19

[13Ibid.

[15Ibid.

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