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La migration n’est pas une crise. Fact Checking

6 novembre 2017

Une vidéo diffusée par le CNCD-11.11.11 fait le buzz sur les réseaux sociaux. Elle tord le cou à quelques clichés sur les migrations et introduit la notion de « Justice migratoire ». D’où viennent les chiffres cités dans la vidéo ?
Fact-checking.

Comme d’autres ONG en Belgique et dans le monde, le CNCD-11.11.11 porte son attention cette année sur la question migratoire, au centre de l’actualité. « Question » migratoire, plutôt que « crise » migratoire, car, s’il est indéniable que le conflit syrien a provoqué un afflux massif de demandeurs d’asile, les chiffres doivent être remis en perspective et les manquements en matière de politique d’asile pointés.

La très grande majorité des demandeurs d’asile sont accueillis dans les pays du Sud

La très grande majorité des personnes ayant fui les combats en Syrie ont trouvé refuge à l’intérieur du pays (près de 7 millions de personnes) ou dans les pays voisins. Le Liban, la Jordanie, la Turquie et les autres pays limitrophes ont accueilli près de 5 millions de personnes, soit 90% des personnes ayant fui la Syrie. [1]

  (Crédit : UNHCR 2016 / pewresearch.org )

Source : UNHCR 2016 / pewresearch.org

Cette répartition inégale se vérifie aussi au niveau mondial.

D’une part, la majorité des personnes déplacées dans le monde, en forte hausse ces dernières années, sont déplacées dans leur propre pays.

  (Crédit : UNHCR )

Source : UNHCR.

D’autre part, selon les statistiques du HCR et de la Banque mondiale, l’Europe accueille 6% des réfugiés mondiaux, alors que son PIB pèse 26% de la richesse mondiale. En tout, les pays industrialisés membres de l’OCDE accueillent 9% des réfugiés dans le monde, alors que leurs économies représentent 68% du PIB mondial. A l’inverse, le reste du monde accueille 91% des réfugiés, pour une part de la richesse mondiale de 32%.

  (Crédit : IZA Institute of Labor Economics )

Source : IZA Institute of Labor Economics

Il n’est dès lors pas étonnant de constater que 17 des 20 principaux pays d’accueil des réfugiés dans le monde sont des pays en développement.

  (Crédit : UNHRC )

Source : UNHRC.

Enfin, en dépit des perceptions liées à des épisodes spectaculaires, les migrations nettes des pays pauvres vers les pays riches ont chuté d’un tiers au cours de la dernière décennie. Ainsi, malgré le flux de réfugiés en Europe, la migration nette des pays pauvres vers les pays riches a baissé à 12 millions entre 2011 et 2015, soit 4 millions de moins que durant les cinq années précédentes, selon l’économiste Ruchir Sharma.

La migration a un impact positif sur les économies des pays d’accueil

Indépendamment de toute vision instrumentale des migrations, force est de constater que les préoccupations économiques liées aux migrants ne se vérifient pas nécessairement. Globalement, la migration tend à accroître la croissance économique.

L’impact de l’arrivée de migrants sur la croissance enregistrée en Suède et en Allemagne, les deux pays européens qui ont accueilli le plus de réfugiés depuis 2015, fait l’objet de débats, mais, d’un point de vue général, les études tendent à montrer un impact positif des migrations sur les économies d’accueil [2].

Contrairement à une idée reçue, l’impact de l’immigration sur l’emploi et les revenus dans les pays développés est en effet positif : selon l’OCDE, un immigré rapporte en moyenne 3.500 EUR de rentrées fiscales annuelles et entraîne un impact budgétaire positif de 0,5% du PIB dans le pays d’accueil.

Même les études empiriques sur les vagues exceptionnelles d’immigration n’aboutissent pas à des conséquences négatives : en 1980, 125.000 Cubains ont migré vers la Floride, soit une hausse de 7% de la population active. Entre 1989 et 1996, ce sont 670.000 Russes qui ont migré vers Israël, entraînant une augmentation de 14% de la population active. Dans les deux cas, l’impact sur les marchés du travail a été mineur [3]. Ces conclusions rejoignent celles de l’étude de trois économistes italiens [4] sur l’impact des migrations sur l’emploi en Allemagne de l’Ouest entre 1987 et 2001 : l’immigration n’a pas eu d’impact sur l’emploi des travailleurs allemands, quel que soit leur niveau d’éducation.

Explication ? La croissance économique n’est pas un gâteau à se partager entre un nombre croissant de personnes. Quand la taille de la population augmente, la taille de l’économie augmente également. Et les migrants tendent à accroître le dynamisme de l’économie, notamment parce qu’ils tendent à occuper les emplois que la population locale ne veut plus exercer. Cela se vérifie notamment dans le secteur des titres-services : à Bruxelles, les emplois du secteur ne sont pourvus qu’à 1% par des Belges d’origine !

C’est pourquoi la Suède et l’Allemagne, principaux pays d’accueil des réfugiés en 2015 et 2016, ont enregistré des performances économiques que leur envient nombre de pays européens.

En outre, le vieillissement de la population européenne implique que l’UE a besoin d’immigration économique si elle veut maintenir un niveau de population active suffisant pour préserver son modèle économique et social. Evidemment, tous les pays n’ont pas les mêmes évolutions démographiques et les mêmes besoins de main-d’œuvre, mais il est piquant de constater que la Hongrie est le pays ayant le plus besoin de main-d’œuvre immigrée. Difficile de le croire quand on entend le président Orban ! Plus largement, les pays du groupe de Visegrad (Hongrie, Pologne, Tchéquie et Slovaquie), les plus durs en matière d’immigration, font partie, avec l’Allemagne, des cinq pays les plus concernés par les conséquences démographiques du vieillissement.

  (Crédit : The Economist )

Source : More vacancies than visitors, The Economist, 17/09/15

Plus généralement, les migrations sont, contrairement à la libéralisation commerciale et financière dont les gains espérés sont minimes, le plus puissant facteur de croissance économique dans le monde selon les estimations de la Banque mondiale.

Face au dumping et au travail au noir, l’Europe ne devrait pas être démunie. L’accord conclu récemment sur le détachement de travailleurs intra-européens constitue un pas dans la bonne direction, mais beaucoup reste à faire, notamment en réduisant la durée du détachement autorisée et en veillant à ce que les cotisations sociales soient payées au niveau du pays d’accueil. Renforcer les droits des travailleurs migrants est la meilleure manière de lutter contre le dumping social.

La perception de la migration ne correspond pas à la réalité

Plusieurs études montrent que la population des pays développés surestime le nombre de migrants. Ainsi, en Belgique, la population estime que les migrants sont 2,4 fois plus élevés qu’ils le sont en réalité, selon une enquête IPSOS.

  (Crédit : IPSOS )

Source : IPSOS in Ana Swanson, Why you’re probably wrong about levels of immigration in your country, weforum.org, 05/09/2016.

Et malgré l’impact globalement positif des migrations sur l’économie, très peu de citoyens ont une image positive de l’immigration. En Belgique, à peine 11% de la population estime que l’immigration a un apport positif, selon une enquête IPSOS.

  (Crédit : IPSOS )

L’Europe construit 585 km de murs et externalise sa gestion migratoire

Entre 1998 et 2012, la longueur de ces murs en Europe n’a pas dépassé une vingtaine de kilomètres avec les enclaves espagnoles en terres marocaines de Melilla (12 km de barrière) et de Ceuta (8 km de barrière). À partir de 2012 et surtout 2014, les murs poussent comme des champignons en Europe. En 2 ans, pas moins de 545 km de barrière ont été construits ou sont en passe de l’être.

L’Europe tend en outre à « externaliser » sa politique migratoire. Elle négocie des accords avec des pays partenaires pour les amener à garder les réfugiés chez eux. Un pacte a été conclu en 2016 avec la Turquie.

L’UE négocie désormais avec la Libye, le Mali, le Niger, le Nigéria, la Sénégal et l’Ethiopie. Cette politique pose d’énormes questions en termes de droits humains et les témoignages d’atteintes graves aux droits de l’homme se multiplient, en particulier en Libye.

Ne pas confondre migrant et réfugié

Migrants et réfugiés, ces mots sont parfois utilisés de façon indifférenciée, même s’ils recouvrent des réalités différentes. Les migrants regroupent l’ensemble des personnes qui migrent dans un autre pays, dont les réfugiés font partie. Les réfugiés ne représentent qu’environ 10% des migrants.

  (Crédit : Word BankDevelopment Indicators 2016 )

Source : World Bank 2016.

Les migrants (entendus comme les citoyens vivant depuis au moins un an en-dehors de leur pays d’origine) ne représentent actuellement que 3,2% de la population mondiale. Il s’agit d’une légère hausse par rapport à 1990 (2,8%), mais un chiffre beaucoup plus faible qu’au début du 20e siècle, lorsqu’environ 10% de la population mondiale étaient des migrants.

  (Crédit : World Bank )

Source : World Bank

Les réfugiés, qui ont fui les guerres ou les persécutions dans leur pays d’origine, bénéficient d’une protection internationale en vertu des Conventions de Genève. Pour obtenir ce statut, ils doivent demander l’asile. Le terme de migrants est beaucoup plus large et inclut différentes catégories de personnes décidant de s’installer dans un autre pays.

La campagne du CNCD-11.11.11 sur la Justice migratoire vise à la fois l’application rigoureuse de la Convention de Genève, afin de permettre le plein exercice du droit d’asile, mais porte aussi sur les migrations économiques. Le plaidoyer pour l’ouverture de voies sûres et légales de migrations s’inscrit dans ce double cadre.

Tags: Migrations

[1Source : nouvelobs.com.

[2OCDE, Perspectives des migrations internationales, Editions OCDE, 2013.

[3D. Greenaway et D. Nelson, « The assessment : globalization and labour market adjustment », Oxford Review of Economic Policy, 2000.

[4Etude réalisée en 2008 par Francesco d’Amuri de la Banque d’Italie, de Gianmarco Ottaviano de l’université de Bologne et de Giovanni Peri de l’université de Californie et disponible sur le site du CEPR (Center for Economic Policy Research).

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