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La société civile égyptienne construit sa démocratie

Rachel De Plaen Rachel De Plaen
1er décembre 2011

Les discours pessimistes sur une évolution démocratique dans les pays arabes sont plus discrets depuis le fameux « Printemps arabe » auquel le monde entier a assisté au début de l’année 2011. Ces critiques peuvent encore user de l’argument des « dangereux islamistes » pour se conforter dans leurs idées qu’une démocratie n’est pas possible au Moyen-Orient. Malgré cela, les Egyptiens après les Tunisiens poursuivent leur processus démocratique. Certes, ce processus se passe dans des conditions particulières, au vue des dernières manifestations qui ont causé la mort de dizaines de personnes. Il faut cependant souligner que les Egyptiens ont voté en grand nombre cette semaine pour élire une Assemblée constituante et ce, malgré la colère de la population face au maintien au pouvoir du Conseil suprême des forces armées (CSFA), à l’état d’urgence, aux jugements de civils par des tribunaux militaires, etc.. Leur révolution, les manifestations pacifiques, leur investissement sur la scène politique et leur présence massive dans les bureaux de vote sont autant d’éléments qui montrent leur engagement en faveur de la construction d’un Etat démocratique.

La société égyptienne élève sa voix

Déjà du temps de Hosni Moubarak, la société civile égyptienne faisait entendre sa voix et ce, malgré la surveillance et le contrôle de l’Etat. Sara Ben Néfissa a ainsi mis en avant le renforcement de la société civile égyptienne dès 2005, au sein de couches sociales diverses et sous des formes variées allant des syndicats aux mouvements sociaux et aux ONG. Ce renforcement était bien sûr conforté par plusieurs facteurs, parmi lesquels la possibilité de visibilité sur la scène internationale et l’obtention de fonds directs [1]. Cette société civile si active lors de la révolution n’est pas pour autant l’enfant des projets financés par certains pays du Nord avec l’accord de l’ancien dictateur. La révolution du 25 janvier n’est pas non plus à l’origine de son existence dans l’espace public. Le combat de certains acteurs de la société civile égyptienne avant la révolution laisse à penser qu’elle n’est pas un évènement éphémère et qu’elle peut contribuer à assurer la continuité des acquis de la révolution. La visibilité du discours de ces acteurs sur la scène internationale et le maintien de financements extérieurs seront essentiels pour leur survie, dans un pays où liberté d’association et d’expression sont encore violées aujourd’hui. Il semblerait que l’Union européenne ait compris cette leçon. Elle a ainsi récemment dénoncé les violences commises à l’aube des élections. Espérons qu’elle renforce la pression sur l’Etat égyptien pour garantir le respect de ses engagements internationaux, notamment le Pacte international relatif aux droits civils et politiques [2].

Des organisations des défense des droits de l’Homme dénoncent

Le 25 novembre dernier, plusieurs organisations égyptiennes de défense des droits de l’Homme ont signé un rapport dénonçant les violations commises par l’armée. Les critiques visaient le non-respect de la liberté d’expression, illustré par l’arrestation inique de l’activiste Abd el Fattah [3]. Elles dénonçaient également les comportements violents à l’encontre des manifestants ainsi que le procès trop superficiel à l’encontre de Moubarak et de son entourage. En effet, pour les organisations telles que l’Egyptian Center for Human Rights Information ou le Hisham Moubarak Law Center, le procès de Moubarak et de ses pairs n’a pas pris en compte toutes les violations des droits de l’Homme commises par ces derniers. Ces réactions sont bien sûr à saluer dans un contexte où le gouvernement de transition diffame leurs auteurs et les accuse de recevoir de l’argent de l’étranger pour déstabiliser le pays. Ces accusations ne sont pas sans portée. Selon la Loi 84 de 2002 (toujours en application), si les associations reçoivent des fonds sans autorisation, elles sont punissables. De plus, la liberté d’association reste compromise en vertu des « besoins sécuritaires » de l’Etat. Les organisations mentionnées plus haut ont étrangement refusé tout récemment de rencontrer le ministre de transition en charge du Développement politique et démocratique, Ali Salim, afin de ne pas légitimer les actes du gouvernement de transition [4].

Une société en construction

Blogueurs, associations, Mouvement des jeunes du 6 avril, tous essaient de conscientiser leurs concitoyens sur les exactions du gouvernement en transition mais aussi sur les enjeux aussi cruciaux que la constitution de l’Assemblée. Le site de l’Arabic Network for Human Rights Information ou les billets de certains blogueurs en sont des exemples remarquables [5]. De slogans réclamant « la chute du régime », on assiste à une évolution vers des attitudes de plus en plus constructives. Au vu de la situation, il est par ailleurs normal que certains activistes refusent de participer à des élections organisées par le Conseil suprême des forces armées. Celui-ci perpétue en effet les pratiques iniques du régime déchu et intègre toujours les anciens collaborateurs de Moubarak, à commencer par le nouveau Premier ministre Kamal El-Ghanzouri. Ces activistes considèrent le gouvernement en transition comme illégitime et malgré l’organisation d’élections, ils craignent que le Conseil suprême des forces armées garde une mainmise sur le pouvoir .

La variété et la pugnacité de la société civile égyptienne laissent augurer qu’elle continuera à défendre une Egypte démocratique dans le futur quelles que soient les tendances politiques de la future Assemblée constituante et le comportement du CSFA. Il est nécessaire d’insister sur le fait qu’elle veut sauver sa révolution et empêcher qu’elle ne soit récupérée par l’armée. Le soutien des pays du Nord à l’égard de la société civile dans cette démarche est donc très important dans une période aussi sensible. Il est essentiel que la société civile et le monde politique européens écoutent la société civile égyptienne et soutiennent sa variété et son indépendance.

[1Sara Ben Néfissa, Verrouillage autoritaire et mutation générale des rapports entre l’état et la société en Egypte, Confluences Méditerranée, 2010/4 - N°75, pp.137-150 : www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2010-4-page-137.htm

[3Abd el-Fattah est un blogueur égyptien. Il avait déjà été emprisonné en 2006 sous le régime de Moubarak. Il est incarcéré depuis le 30 octobre pour avoir aviver les violences qui ont lieu à Maspero le 9 octobre dernier où des manifestants Coptes s’opposaient à l’armée. Abd el Fattah avait aussi été à l’origine de TweetNadwa qui avait pour but d’aborder des questions sur la situation politique de l’Egypte.

[4Egyptian Initiative for Personal Rights : http://eipr.org/en/pressrelease/2011/11/10/1283

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