La tomate, ce fruit gâté du capitalisme
Devenue un produit standardisé, la tomate est traitée en usine avant d'embarquer sur des porte-conteneurs qui les distribueront aux quatre coins du monde.
D.R.

La tomate, ce fruit gâté du capitalisme

Imagine demain le monde - Cueillie par des ouvriers exploités en Italie ou en Chine, transformée par des industriels peu scrupuleux, coupée à l’aide d’additifs et revendue à l’autre bout du globe, la tomate est devenue un produit standardisé et mondialisé, comme le montre le passionnant livre L’empire de l’or rouge, du journaliste Jean-baptiste Malet.

C’est le légume le plus consommé à travers le monde avec une moyenne de 5,5 kilos par personne et par an. Et aujourd’hui, la tomate s’est imposée sur toutes les tables de la planète.

Jean-Baptiste Malet, journaliste français, auteur du récent livre L’empire de l’or rouge, a enquêté durant deux ans sur ce fruit que le capitalisme a enfermé dans des boîtes de conserve pour en faire un produit standardisé et mondialisé.
« Il y a un siècle, explique l’auteur, l’humanité consommait très peu de dérivés de la tomate. Aujourd’hui, dans l’ère capitaliste, c’est devenu une marchandise accessible et universelle, de la bouteille de ketchup dans le restaurant branché de San Francisco aux marchés implantés dans les villages les plus pauvres d’Afrique. » L’incroyable succès de la tomate, elle le doit moins à son goût qu’à son inestimable facilité de conservation et de stockage. Après un traitement, 8 kilos de tomates fraîches se réduisent à 1,3 kilo de double concentré, ou à 1 kilo de triple concentré. Cette pâte conditionnée en boîte se conservera des années avant d’être consommée, délayée de plusieurs parts d’eau. « Dans les années 1980, poursuit le journaliste, l’invention du baril aseptique de 230 kg de triple concentré en fait une matière première facilement transportable, totalement adaptée à la donne néolibérale. Les grandes multinationales achètent alors ces barils pour fabriquer leurs produits industriels. »

La tomate, qui était jusqu’ici un produit de terroir cultivé aux abords des ateliers qui les transformaient, devient une matière première comme une autre, un simple intrant dans un processus industriel qui peut venir de n’importe où sur la planète, pourvu que ce soit au moindre coût.

L’enquête de Jean-Baptiste Malet montre que la délocalisation de la production a réduit les ouvriers agricoles en quasi esclavage. Que ce soit en Italie où s’échinent, à la journée, des milliers de sans-papiers africains encadrés par des mafias ou dans les champs du Xinjiang, au nord-ouest de la Chine, où des enfants et des prisonniers sont mis au travail par l’armée chinoise.

la Chine à la manœuvre

L’empire de l’or rouge s’ouvre sur ces champs de Chine où sont cultivées des tomates hybrides, immangeables crues tellement leur peau est épaisse, afin de résister à leur évacuation par camion vers l’usine.

La Chine, qu’aucune tradition ne lie à la tomate, est devenue en quelques années le troisième producteur mondial de fruits transformés (5,1 millions de tonnes) loin derrière les Etats-Unis (11,5 millions), mais à égalité avec l’Italie (5,1 millions). Pour comprendre l’apparition de la Chine sur ce marché des concentrés de tomates, « il faut, reprend le journaliste, remonter au pacte que les Italiens ont noué avec des dirigeants chinois du Xinjiang. Ce territoire des confins de la Chine, peuplé par les Ouïghours, est administré par une branche de l’armée chinoise, le Corps de production et de construction du Xinjiang, également appelé le Bingtuan ». Véritable Etat dans l’Etat, le Bingtuan a pour mission d’industrialiser la région. La tomate présente à ses yeux plusieurs atouts : sa culture se prête au climat de la région, elle donne un produit très demandé et facile à exporter.

« Les Italiens ont proposé d’installer des usines clés en main, que les Chinois ont remboursées les années suivantes en barils de concentré expédiés vers Naples. Ainsi est né Chalkis, le géant industriel du Bingtuan dédié à la tomate. » Dans leur ruée vers le « nouvel or rouge », les Chinois ont construit trop d’usines de traitement. Au point qu’il fallut ensuite raser certaines d’entre elles et multiplier les débouchés pour la pâte en surproduction. Et surprise, l’un des principaux clients de la Chine sont les Italiens eux-mêmes. Pour des raisons pas toujours avouables, car le concentré chinois est mélangé au concentré local, avant d’être réexporté sous le prestigieux label « made in Italy ».

« Cette fraude incroyable est possible parce que notre monde est organisé autour du dogme du libre-échange absolu, poursuit Jean-Baptiste Malet. Les normes d’étiquetage, en Europe, sont extrêmement laxistes. Les industriels, à la moralité discutable, sont libres d’imprimer des étiquettes avec des mentions fausses. »

Fait troublant, les mafias prospèrent par ailleurs dans l’industrie alimentaire. Elles y trouvent un moyen de blanchir des fonds et une source de revenus par la traite des saisonniers et la fraude aux étiquettes. Lorsque les douanes interceptent un lot, il leur arrive de sévir. Comme en 2013, lorsqu’un important négociant a été condamné à quatre mois de prison. Une sanction qui apparaît clémente vu l’ampleur de la fraude. Toutefois, le sort du consommateur européen, berné par l’étiquette de son concentré, reste plus enviable que celui réservé à son lointain homologue d’outre-Méditerranée. L’Afrique, qui absorbe un quart des exportations chinoises, reçoit une pâte de seconde qualité, largement coupée d’additifs, quand le concentré n’est pas tout simplement avarié et impropre à la consommation humaine, comme le journaliste a pu s’en rendre compte dans une usine de conditionnement du Ghana. « Les conséquences ne s’arrêtent malheureusement pas à des considérations sanitaires, constate Jean-Baptiste Malet. Les déséquilibres économiques provoquent des migrations qui n’ont rien d’exotique. Les producteurs de tomates, mis en faillite, rejoignent le Sud de l’Italie pour finalement se voir traiter comme des esclaves par des réseaux mafieux. Voilà l’actualité du libre-échange en 2017 dans la tomate d’industrie. ».

L’empire de l’or rouge

Pourquoi parler de la tomate transformée ? Parce qu’elle représente un gigantesque marché qui pesait, en 2016, 38 millions de tonnes, pour une valeur d’exportation totale de 6,5 milliards de dollars, soit environ 5,5 milliards d’euros. Mais également parce que sa production se fait dans des conditions inimaginables. L’enquête de Jean-Baptiste Malet dans les champs du Xinjiang en Chine ou des Pouilles en Italie révèle la détresse des ouvriers agricoles, réduits au servage par un encadrement militaire ou mafieux.

« C’est un nouvel esclavage, s’insurge l’auteur. J’ai tenu à le raconter minutieusement. Cependant, au risque de vous surprendre, je ne m’élève pas personnellement contre la misère et l’exploitation, car je refuse d’adopter une posture d’indignation. Mon métier consiste à décrire le monde tel qu’il est, à le raconter, et non pas à dénoncer telle ou telle chose, même la plus ignoble. »

Que faire alors, en tant que consommateur, des tomates
transformées par des ouvriers esclaves ? S’en détourner au
profit de fruits frais ? Quitte à payer le prix fort pour un produit garanti de proximité ? « Les faits sont assez frappants pour que chacun en tire les conclusions, reprend le journaliste. Contrairement à ce que l’on pense souvent, les populations ne sont pas dépolitisées : elles sont dépossédées de l’information qui leur permettrait d’orienter leur colère vers les causes réelles de leurs maux. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de choquer les gens ou de susciter de l’indignation, c’est de fournir cette information sous une forme accessible et claire : les faits, les mouvements, les histoires, les femmes et les hommes, leurs luttes et la matérialité du monde. »

L’empire de l’or rouge, enquête sur la tomate d’industrie,
Fayard, 2017, 283 p.

Source : Imagine demain le monde, septembre/octobre 2017.