La tomate : un aliment qui bouscule l’Afrique

Dans les années 70 et 80, le Sénégal a réussi le tour de force d’être pratiquement auto suffisant en tomates. L’idée est simple. A la saison sèche, après la récolte du riz, les paysans des périmètres irrigués du fleuve Sénégal intercalent des cultures de tomates. La formule rencontre un tel succès qu’elle pousse la SOCAS (Société de conserves alimentaires au Sénégal, une entreprise privée) à installer une usine de production de double concentré. « Créer cette filière fut un pari énorme, se souvient Joël Huat, agronome au CIRAD (Centre de recherche agronomique pour le développement) qui a participé à l’encadrement des producteurs sénégalais dans les années 90. La production est assurée par des milliers de petits producteurs. Il faut donc mettre tout le monde d’accord, les groupes de paysans, l’usine de conditionnement, mais aussi les banques qui financent la campagne et les marchands de fournitures agricoles. »

Le Sénégal fraîchement indépendant veut conquérir son autonomie économique. Le succès de la tomate permet de fournir un revenu aux paysans, d’offrir une alimentation de qualité aux populations et de faire émerger un début de tissu industriel. A la saison, l’usine de la SOCAS conditionne les tomates fraîches et le reste de l’année, elle transforme, par dilution, du triple concentré importé d’Italie en double concentré. « Une usine doit tourner toute l’année pour être rentable, reprend l’agronome. Cette pratique était nécessaire et n’entrait pas en concurrence avec la production locale. »

La tomate sénégalaise se sent d’autant plus indétrônable qu’elle s’est adaptée à la demande locale, qui réclame une cuisson un peu plus vive des fruits lors de leur réduction en purée afin de développer un fumet particulier. « Il y a un mot wolof, la langue nationale sénégalaise, pour désigner ce goût très recherché, explique l’agronome. La production locale n’avait pas à craindre la concurrence chinoise. » Le « petit goût sénégalais » aura cependant du mal à résister à la mondialisation des années 2000. L’installation à Dakar, la capitale, de deux nouveaux opérateurs, Agroline en 2004 puis Takamoul en 2009, multiplie par trois les importations de concentré entre 2003 et 2012.

Sur cet étal de brousse, les tomates fraîches des producteurs locaux côtoient deux boîtes de concentré « made in China »
Sur cet étal de brousse, les tomates fraîches des producteurs locaux côtoient deux boîtes de concentré « made in China »
J.-F.P

La pâte importée ne sert pas seulement à faire tourner les usines entre deux récoltes, elle est devenue une arme marketing pour faire baisser les prix et gagner des parts de marché. Cette guerre des prix pousse les usines à réduire les coûteuses opérations de récolte des fruits au champ. Les paysans ne voient même plus passer les camions. Deux tomates sur trois sont désormais récoltées. Le surplus est écoulé sur les marchés locaux ou pourrit sur pied.

En dix ans, la production de tomates est divisée par deux, car il est impossible de lutter contre un concentré qui ne contient, comme le révèle l’enquête de Jean-Baptiste Malet, que 45 % de fruits, le reste étant des additifs bon marché (fibre de soja, amidon, colorants et dextrose pour lier la préparation).

Au Sénégal, les paysans ont dû se tourner vers une autre production : l’oignon, l’autre légume national. « La filière oignon, qui fonctionne sans usine, affiche une santé remarquable, reprend Joël Huat. Lorsque les Pays-Bas ont déversé des tonnes d’oignons jaunes à des prix défiant toute concurrence sur le pays, la filière a résisté avec des variétés locales qui se conservent mieux et contiennent plus de matière sèche. »

D’autres paysans en Afrique n’ont pas eu la chance de rebondir. Au Ghana, les 90 000 petits producteurs de tomates peinent à se relever de l’intrusion de la tomate chinoise, tout comme les producteurs du Nigéria, premier importateur africain, qui absorbe à lui seul 14 % du concentré chinois.

Source : Imagine demain le monde, septembre/octobre 2017.