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Le Burkina Faso veut tourner la page

Oumou Zé Oumou Zé Seydou Sarr Seydou Sarr
16 décembre 2014

Au Burkina Faso, en octobre dernier, un soulèvement populaire pendant deux jours a suffi pour mettre fin au règne du président Blaise Compaoré, au pouvoir depuis 1987. La transition en cours annonce de profonds changements politiques, vers plus de démocratie. Ce qu’espère Oumou Zé, coordinatrice de recherche et plaidoyer au CNCD 11.11.11, qui suit avec intérêt l’actualité de son pays d’origine.

Il y a un peu plus d’un mois, le Burkina Faso a connu un bouleversement politique important, avec le soulèvement populaire qui a mis fin au règne du Président Blaise Compaoré. Quel sentiment prévaut aujourd’hui ? Crainte ou espoir ?
Selon moi, les évènements récents qui se sont déroulés au Burkina Faso laissent plutôt un sentiment d’espoir. En deux ou trois jours, dans un élan patriotique, la population a mis fin à près de trente ans de dictature. Ce qui est intéressant à noter, c’est qu’il y a eu une forte mobilisation de plusieurs franges de la population, des jeunes, des associations de femmes, des syndicats, la société civile d’une manière générale. Les choses sont allées très vite, en raison certainement de la détermination du peuple burkinabè. La volonté d’en finir était déjà perceptible quelques mois plus tôt, quand le président Blaise Compaoré avait annoncé son intention de faire réviser la Constitution, afin de pouvoir briguer un nouveau mandat présidentiel. Mais lorsque ce dernier a persisté dans sa volonté de rester au pouvoir, malgré les protestations et l’opposition qui se sont généralisées, le message est devenu sans équivoque et clair : le départ pur et simple du président. Il y a certes eu quelques craintes à propos de qui allait prendre le pouvoir et un certain scepticisme sur l’avènement d’une véritable alternance démocratique. Mais au final, à en croire les réactions dans les pays de la sous-région et même au-delà en Afrique, il est permis d’espérer qu’avec ce mouvement populaire massif, une nouvelle page vient de s’ouvrir dans l’histoire politique du pays.

Vous avez souligné la participation des jeunes et de la société civile dans les changements politiques actuels. A quoi pourrait-on attribuer cet engagement ? L’absence de perspectives d’avenir et la nécessité de prendre son destin en main ?
C’est à juste titre qu’il faut souligner le caractère jeune de cette insurrection populaire. Une jeunesse qui, en majorité, n’a connu que le régime de Blaise Compaoré. Pour obtenir des changements profonds dans la vie politique et économique du pays, il fallait donc descendre dans la rue, un peu comme les printemps arabes en Afrique du Nord et au Moyen Orient il y a quelques années. Mais ici, pas question de référence aux quatre saisons classiques. On ne parle donc pas d’automne africain. Via les réseaux sociaux, les jeunes Burkinabés appelent leur révolution l’harmattan africain. Un vent chaud, violent et poussiéreux qui, en deux jours, a balayé une dictature qui n’avait que trop duré.
Ce qui sous-tend ce mouvement populaire, c’est sans doute le ras-le-bol qui découle des frustrations politiques et économiques de ces vingt dernières années. Des frustrations exacerbées par les promesses non tenues, l’absence de démocratie mais surtout, l’installation d’une oligarchie, détenant tous les secteurs économiques rentables (énergie, minerais, céréales, coton, etc.). Le régime de Blaise Compaoré a concentré les faibles richesses du pays aux mains d’une minorité.

Est-ce que ce qui s’est passé au Burkina est un signal fort pour tous les leaders africains qui seraient tentés de modifier la constitution de leur pays pour se maintenir au pouvoir ?
Les évènements du Burkina ont en effet été mis en perspective avec la situation politique dans plusieurs autres pays africains. Il faut savoir que, depuis les évènements du même type qui se sont déroulés au Sénégal en 2011, et après l’échec de la tentative de l’ancien président Abdoulaye Wade, plusieurs organisations et individus se sont mobilisés au sein d’une campagne Tournons la page, pour l’alternance démocratique en Afrique. Ils ont ainsi répertorié tous les pays africains, qui pourraient se retrouver dans le même type de situation de risque de « coups d’états constitutionnels ».
Parmi les organisations de la société civile qui ont été en tête des mobilisations au Burkina, plusieurs sont ainsi membres de cette campagne. Les regards se tournent dès lors avec expectative vers les pays potentiellement à risque : en 2016 au Congo avec Denis Sassou Nguesso et en RD Congo avec Joseph Kabila, ou encore en 2017 au Rwanda avec Paul Kagamé.
Il est clair que si l’expérience burkinabée démontre qu’une véritable alternative démocratique est possible, un signal fort sera donné pour soutenir d’autres peuples en Afrique qui nourrissent les mêmes revendications.

La communication via les réseaux sociaux a-t-elle été déterminante ?
Je ne dirais pas déterminante, en tous cas pas au sens de ce qu’elle aurait joué comme rôle lors des « printemps arabes ». Il faut savoir que le Burkina Faso est un des pays avec les plus faibles taux de connectivité, et que le taux d’alphabétisation des adultes reste parmi les plus faibles. Néanmoins, ce que les réseaux sociaux ont apporté dans la révolution burkinabée, comme dans les mobilisations populaires de par le monde ces dernières années, c’est une couverture plus large et instantanée des évènements, là où avant les médias traditionnels détenaient un monopole de la production et de la circulation de l’information. Cela a certainement contribué, au moins dans les milieux les plus connectés, à diffuser des informations instantanées et donner le pouls de la mobilisation. Et cela a son revers car assez vite, le soufflé de l’actualité retombe… Peu de gens suivent encore les évolutions des travaux du nouveau gouvernement de transition.

Deux semaines après la chute du régime, un conseil de transition a été mis en place pour assurer l’intérim du pouvoir. Quel crédit accordez-vous à ce gouvernement de transition ? Dispose-t-il de tous les atouts pour mettre le pays sur la bonne trajectoire ?
Il faudra en effet « accorder du crédit » à ce gouvernement de transition, jusqu’à ce qu’il prouve qu’il en est digne… ou pas. Sa mission, au-delà de la gestion des affaires publiques, est d’organiser des élections dans un an, à la fin de l’année 2015. Il est difficile de trouver dans la classe politique des personnes prêtes à prendre tout de suite la relève, ou des hommes politiques qui n’ont pas eu, à un moment ou à un autre, une implication dans le règne de Blaise Compaoré. Il faut donc faire confiance aux membres du Conseil de transition, sur base de leurs intentions et de leur engagement à mettre en place les bases pour de réelles réformes, à la fois constitutionnelles, politiques et institutionnelles.
Ce qui sera crucial pour ce faire, c’est de donner un cadre qui soit le plus légitime possible, et de maintenir la vigilance. A cet égard, il est sain que l’ensemble des membres du gouvernement de l’actuelle transition ne soient pas admis à se présenter lors des élections qui auront lieu dans un an. Cela me semble un bon point de départ pour s’impliquer dans une refonte politique en profondeur, de la façon la plus constructive possible, sans chercher à se garantir l’accès au pouvoir. Bien sûr, l’histoire dira si tous respecteront cet engagement clé de la transition.
La charte de la transition, qui reprend d’ailleurs des éléments de la Constitution, est très claire sur la mission : la transition est civile, temporaire (un an), avec la mission de définir un modèle de fonctionnement politique burkinabé. Avec un accent fort sur la question de la représentativité, les parties constituantes étant l’opposition, la société civile, les forces de sécurité et les militaires, ainsi que les dignitaires coutumiers et religieux.

Quelle est la place de la société civile dans les organes de la transition ?
En l’absence de figures de l’opposition capables de proposer une véritable alternative, le rôle de la société civile s’est affirmé, d’abord dans la contestation vis-à-vis du pouvoir et maintenant dans sa participation au dialogue national en cours. L’implication dans le processus est, pour l’ensemble du monde associatif, à la fois un enjeu et un défi. Jusque-là, et par définition, les membres de la société civile étaient cantonnés au rôle de contre-pouvoir, exclus de l’exercice de celui-ci. Maintenant, il faut participer à la définition de ce qui devra être la nouvelle démocratie burkinabée. En intégrant les organes de la transition, la société civile devra faire preuve d’une meilleure coordination en son sein et traduire ses revendications en propositions concrètes, à négocier avec les autres parties. La société civile va donc continuer à jouer un rôle actif, même si cela n’est pas visible de l’extérieur.

On ne peut pas parler du Burkina Faso, le pays des hommes intègres, sans évoquer le nom de Thomas Sankara, qui a d’ailleurs donné ce nom au pays. Que pensez-vous de cette figure politique, l’idole pour beaucoup de jeunes africains, même parmi ceux qui ne l’ont pas connu ?
En effet, les discours et les éléments de la politique de Sankara ont nourri la jeunesse burkinabé et africaine ces trente dernières années. Comme je le disais, le règne de Compaoré n’a pas apporté le développement promis. Au contraire, une minorité, liée à des intérêts extérieurs au pays s’est enrichie, alors que la majorité est restée trop longtemps sans perspectives. Ce que l’on pouvait entendre tout au long de cet « harmattan burkinabé », ce sont des slogans de fierté, d’intégrité, emblématiques de la période Sankara. Ce sentiment semblait effectivement largement partagé dans la population, qui a martelé son ras-le-bol des abus de la classe dominante.
Le pouvoir de Sankara était certes militaire et d’orientation marxiste et on lui a reproché la rigueur militaire et la discipline des casernes. Cette intransigeance pouvait même être assimilée à une absence de démocratie, dans un modèle de développement imposé aux populations.
Mais la vision était là, centrée sur le peuple burkinabé, sa fierté, son intégrité. Cette « dignité retrouvée » du peuple burkinabé est également un symbole fort hérité de Sankara, à un moment de l’histoire où bon nombre de personnes commençaient à exprimer fortement leur mécontentement face au système d’exploitation des ressources du pays par des intérêts extérieurs, avec la complicité de l’oligarchie locale. A l’époque de Sakanra, ce qui semblait important, c’était la responsabilité civique dans la participation et la gestion de la chose publique. Ces valeurs sont d’ailleurs reprises et intégrées dans la charte adoptée par la transition en cours.

Avec tous les coups d’état et les régimes militaires qui ont marqué l’histoire du pays, comment se porte la démocratie ?
Ecore une fois, l’histoire nous le dira. Pour l’instant les orientations semblent positives : après avoir pris le pouvoir, les militaires l’ont en effet remis entre les mains d’un gouvernement de transition civil. L’année qui s’annonce devrait nous révéler si des intentions cachées sont à craindre des militaires .

Quelle a été la position de la communauté internationale et des partenaires économiques dans le déroulement de ces événements ?
La communauté internationale a été très absente. D’une part, les intérêts, notamment français, sont importants, surtout dans la sous-région. Et le Burkina Faso de Blaise Compaoré était un allié clé de la Françafrique. D’autre part, certaines voix se faisaient aussi entendre à l’intérieur du pays, sur la nécessité de conserver une mobilisation burkinabée, et par la suite un dialogue et une négociation nationale, sans ingérence. Je pense qu’à cet égard, les faibles richesses du pays, ont pour une fois joué en la faveur d’une dynamique qui ne soit pas entièrement sous interférences externes, bien qu’elles soient toujours présentes dans une certaine mesure (dans les secteurs de l’exploitation minière par exemple).

Quel soutien le Burkina peut-il attendre de l’extérieur, notamment des organisations de la société civile ou des ONG internationales ?
C’est difficile à dire à ce stade. Mais de toute évidence, la solidarité avec les organisations qui luttent pour l’alternance dans d’autres pays africains, est importante et doit se renforcer. La campagne Tournons la page en est un exemple. Cela dit, c’est sans doute à partir de maintenant, alors que l’année d’organisation de la transition va montrer les véritables défis pour la mise en place d’une démocratie burkinabée, que la vigilance de la société civile devra être de mise. Et c’est bien en cela que les partenariats internationaux peuvent jouer un rôle, dans le partage d’expériences, le renforcement de capacités, ou encore l’appui à l’information et à la sensibilisation, vis-à-vis de la communauté internationale.

Source : entretien publié dans la revue d’Iteco Antipodes, n° 207, décembre 2014.

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