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Le business des petits hommes verts

Antonio Gambini Antonio Gambini
10 septembre 2013

A la question fondamentale de savoir si la vie existe ailleurs que sur la planète Terre, l’économie nous en apporte la preuve. A moins que ...

En 1978, l’économiste américain Jeffrey Frankel publiait un article ironique sur une anomalie statistique mondiale de l’époque liée à la balance des paiements [1] . Il faut savoir que la balance des paiements d’un pays calcule le résultat de ses transactions commerciales et de ses échanges de revenus financiers avec l’étranger. Elle calcule donc la position financière (entrées et sorties de capitaux) d’un pays par rapport à l’extérieur. En théorie, les surplus des uns doivent correspondre parfaitement aux déficits des autres, pour aboutir à la concordance parfaite, à la somme nulle si chère aux comptables. Or, Jeffrey Frankel montrait que la somme des déficits et des surplus des balances des paiements donnait un important résultat négatif. L’économiste américain attribua cette anomalie à un ou plusieurs acteurs extérieurs, donc extraterrestres, car les statistiques couvrent l’ensemble des nations terrestres. Les petits hommes verts font d’excellentes affaires dans les échanges économiques terrestres en enregistrant un surplus de la balance des paiements.

Bien entendu, l’hypothèse extraterrestre n’était qu’une provocation sarcastique. En réalité, ce surplus révélait simplement le fait que les statistiques en cause étaient largement fausses. Ces erreurs sont en partie d’ordre purement technique : les coûts du transport maritime ne sont pas chiffrés de façon précise et harmonisés, les évolutions de la valeur des importations/exportations pendant le transport ne sont pas prises en compte de façon adéquate, etc. Mais, pour le reste, ces statistiques erronées révélaient surtout une réalité plus sinistre. Pour contourner les contrôles de capitaux - plus nombreux dans les années ’70 qu’aujourd’hui -, les opérateurs mettaient en œuvre une sorte de « contrebande » généralisée, à savoir la sur- et sous-facturation massive d’opérations de toutes sortes, voire même des transactions purement imaginaires et des transactions totalement dissimulées aux autorités. Les flux de capitaux, censés correspondre à des échanges réels et légitimes, sont ainsi autorisés au lieu d’être bloqués par les autorités.

Aujourd’hui, la liberté de circulation des capitaux est garantie presque partout sur la planète, mais quelques exceptions notables demeurent, comme en Chine. C’est d’ailleurs dans les chiffres du commerce entre la Chine et Hong Kong qu’on peut encore trouver aujourd’hui les incohérences les plus ridicules : les exportations de la Chine vers Hong Kong pour les mois de décembre 2012 à février 2013 représentent 94,8 milliards de dollars dans les statistiques chinoises alors que les statistiques de Hong Kong les évaluent à 58,7 milliards [2]. A moins de croire à une hypothèse extraterrestre, cette différence de 36 milliards correspond en réalité aux surfacturations des exportateurs chinois, afin d’importer des capitaux en contournant les contrôles en vigueur.

Mais le problème est beaucoup plus large. Un article récent de Gabriel Zucman [3] relève plusieurs nouvelles anomalies statistiques : en 2008, les revenus d’investissement payés dépassent les revenus d’investissement reçus de 156 milliards de dollars, et 10% environ du stock mondial d’actions et obligations (4500 milliards de dollars) appartiennent à des propriétaires inconnus, en ce sens qu’on est incapable de les attribuer à des individus d’une nationalité précise.

Encore une fois, la solution la plus simple est l’hypothèse extraterrestre : les petits hommes verts possèdent 10% des actions et obligations terrestres en 2008, ce qui leur vaut une coquette rémunération annuelle de 156 milliards de dollars (3,5 %). Pour les plus sceptiques, il y a une autre explication possible : l’essentiel de ces sommes faramineuses appartient à des riches européens et américains qui possèdent de fausses sociétés dans les îles Vierges britanniques, lesquelles détiennent des comptes (dépôt et titres) dans des banques suisses, qui à leur tour investissent dans des fonds luxembourgeois !

Tags: Fiscalité

[1Franken, J., « Is there trade with other planets ? », 1978.

[2« China trade data raise accuracy worries », Financial Times, 10 avril 2013.

[3Zucman, G., « The missing wealth of nations : are Europe and the U.S. net debtors or net creditors ? », février 2013.

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