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Carte blanche

Le désinvestissement fossile, une nécessité économique et un impératif éthique

Véronique Rigot Véronique Rigot
6 mars 2015

Quel point commun entre l’Université de Stanford, l’Église de Suède, le fond de pension norvégien Storebrand et la ville de Seattle ? Ils font partie des plus de 180 organisations et institutions qui se sont engagées à réduire leurs investissements dans les énergies fossiles pour un montant cumulé de près de 50 milliards de dollars.

Initiée en 2011 sur les campus américains, la campagne de désinvestissement fossile a rapidement pris de l’ampleur avec l’appui de l’ONG 350.org pour devenir planétaire. Des personnalités telles que Ban Ki-moon, Desmond Tutu, Barack Obama ou Paul Krugman ont apporté leur soutien à la démarche. Les 13 et 14 février ont eu lieu les « premières journées mondiales du désinvestissement fossile ».

Mais cela nous concerne-t-il en Belgique, et pourquoi désinvestir des énergies fossiles ? Nous verrons qu’il existe deux réponses à cette question : la première est strictement économique, la seconde est éthique.

En 2010, les chefs d’états du monde entier se sont engagés à limiter le réchauffement global à moins de 2°C, seuil au-delà duquel la science indique que les dérèglements climatiques risquent de prendre une allure incontrôlable.

« Bye bye à notre mode de vie »

On connaît aujourd’hui avec précision la quantité maximale de gaz à effet de serre que l’humanité peut émettre dans l’atmosphère pour respecter cet engagement. Cette quantité, aussi appelée budget carbone, correspond à 1000 GtCO2. Au rythme actuel d’émission, ce budget sera épuisé dans moins de 25 ans.

Lors de son passage à Bruxelles en janvier dernier, Fatih Birol, économiste en chef de l’Agence Internationale à l’Énergie, a une nouvelle fois insisté sur la nécessité de respecter notre budget carbone, faute de quoi les bouleversements seront tels que nous pourrons « dire bye bye au mode de vie que nous avons connu ces derniers siècles », disait-il.

Or ce budget carbone fini implique que plus de deux tiers des réserves prouvées d’énergies fossiles (pétrole, gaz, charbon) ne peuvent tout simplement pas être brûlées. Autrement dit, les réserves connues et considérées comme économiquement exploitables sont largement excédentaires.

Bulle carbone

De ce constat est né le concept de bulle du carbone : la valeur estimée des actifs des sociétés extractrices d’énergies fossiles est aujourd’hui surévaluée, car une partie importante de ces actifs doit rester dans le sol. Dans ce contexte, la prospection pour de nouveaux gisements n’a plus de sens.

Le véritable enjeu réside dans la répartition de ce qui peut l’être. Quelle quantité d’énergie fossile pourra être vendue par quel producteur, et consommée par quel consommateur ? À cet égard, et même si une certaine prudence interprétative s’impose, il faut remarquer la politique de défense des parts de marché menée aujourd’hui par l’Arabie Saoudite.

Ce genre de stratégie pourrait se reproduire à l’avenir, car elle est cohérente avec la perspective d’une limitation globale des quantités d’énergie fossiles que les producteurs seront autorisés à mettre sur le marché. Si les ventes d’or noir doivent être stoppées avant l’épuisement du pétrole, chaque baril vendu avec profit aujourd’hui est préférable à un baril qui devra rester dans le sol demain.

De là les deux raisons annoncées de désinvestir.

Premièrement, l’investissement dans les énergies fossiles est de plus en plus risqué. Un peu partout, des politiques climatiques sont mises en place ; elles sont appelées à prendre de l’ampleur et à remettre en cause l’usage même des énergies fossiles. D’aucuns objecteront qu’il est naïf de penser que les gouvernements respecteront leurs engagements climatiques. Il n’est cependant pas moins téméraire d’ignorer totalement ces engagements et la dynamique enclenchée.

Et si d’aventure nos dirigeants ne prenaient pas les choses en main, qui peut croire que l’économie mondiale résisterait longtemps aux effets de plus en plus dévastateurs d’un climat déréglé ?

En décembre 2014, plus d’un million de Philippins ont du être déplacés suite au passage du super-typhon Hagupit, ce qui a constitué l’une des plus grosses (et coûteuses) opérations d’évacuation jamais réalisées en temps de paix.

Une année auparavant, c’est le super-typhon Haiyan qui frappait durement les mêmes Philippines, avec un très lourd bilan de 6.202 morts, 28.626 blessés et 1.785 disparus.

C’est la seconde raison de désinvestir : nul ne peut esquiver la question éthique que tout ceci implique. Est-il encore justifiable aujourd’hui de continuer à investir dans un secteur dont on sait qu’il constitue, par le malheureux truchement des lois physiques, une des principales menaces qui pèsent aujourd’hui sur notre avenir commun ?

Pour un pays comme la Belgique, qui revendique une politique ambitieuse de lutte contre les changements climatiques, la cohérence est à la fois un devoir et une nécessité.

Notre pays est le siège d’une épargne importante, et d’institutions financières dont la robustesse n’a pas toujours été à toute épreuve. La réduction de l’exposition financière aux « valeurs fossiles », tant pour les particuliers que pour les organisations, est un virage à ne pas manquer.

Signataires

  • Noé Lecocq, Inter-Environnement Wallonie
  • Brigitte Gloire, Oxfam
  • Bernard Bayot, Financité
  • Antoinette Brouyaux, Associations 21
  • Mathias Bienstman, Bond Beter Leefmilieu
  • Véronique Rigot, CNCD-11.11.11
  • Joeri Thijs, Greenpeace
  • Sofie Defour, Climate Express

Source : tribune publiée dans L’Echo, février 2015.

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