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Le grand gaspillage alimentaire

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
26 mai 2015

Imagine demain le monde - Un tiers de la nourriture produite dans le monde n’est pas consommée. Cela représente 1,3 milliard de tonnes perdues chaque année. Pendant ce temps, 870 millions de personnes ne mangent pas à leur faim. Les causes de ce gaspillage sont différentes au Nord et au Sud. Des solutions existent, encore faut-il les appliquer.

« Il faut manger local, des tomates produites ici plutôt que des boîtes importées. » Espérance Nzuzi Muaka ne milite pas pour le maintien d’une ferme dans chaque village wallon. Le combat de cette paysanne congolaise est de nourrir tout le monde dans un pays où trois personnes sur quatre ne mangent pas à leur faim. « Nos villes se nourrissent de riz d’Asie, tandis que nous, dans les campagnes, nous restons avec nos bananes sur les bras. Les pertes de récoltes affament littéralement les gens et ruinent les paysans. Il y a là un combat fondamental à mener.  »

Un tiers de la nourriture produite dans le monde n’est pas consommée

Le scandale du gaspillage alimentaire et des pertes de récolte ne touche pas seulement le Congo, il est mondial. Selon la FAO, l’organisation des Nations unies dédiée aux questions alimentaires, un tiers de la nourriture produite dans le monde n’est pas consommée. Cela représente 1,3 milliard de tonnes perdues chaque année, alors que 870 millions de personnes ne mangent pas à leur faim.

Sacs résistants et séchoirs solaires

Vu du Nord, il est difficile d’imaginer que des récoltes puissent pourrir sur pied dans des régions où les pénuries de vivres sont endémiques. « Nourrir le monde, explique la leader paysanne congolaise, c’est mettre en relation les producteurs et les consommateurs. Lorsque les routes manquent, ce contact est difficile. De plus, chez nous, comme dans beaucoup de régions du monde, viennent se greffer des problèmes de type foncier. Certains paysans parcourent plus de 10 kilomètres à pied pour rejoindre leur champ. Au moment des récoltes, au lieu de revenir chez eux avec leurs produits, ils les déposent directement au bord des pistes et tentent de les vendre aux passants. A partir de là, il faut de la chance. Les invendus sont presque toujours perdus car il s’agit de denrées périssables. C’est par exemple le cas des tomates ou des oignons.  » Pas de vente ou pas assez, cela signifie trop peu d’argent pour acheter à manger lorsque la saison est terminée. Ainsi, les disettes frappent ceux-là mêmes qui voient leur récolte pourrir sur le bord des champs ou des pistes.

Pour combattre ce gaspillage insensé, des agronomes imaginent aux quatre coins du monde des solutions simples de conservation. Aux Philippines, une expérience de distribution de sacs résistant à la vapeur et aux insectes pour le stockage du riz a permis de réduire les pertes de 15 %. Une autre expérience a montré que l’utilisation de séchoirs solaires permettait de prolonger la conservation des tubercules, et même des fruits, de quelques mois. De quoi traverser la délicate période dite de « soudure » entre deux récoltes.

D’autres tests, menés cette fois sur les mangues, montrent que ces fruits, s’ils sont conservés dans de bonnes conditions, peuvent garder pleinement leur qualité nutritionnelle et leurs précieuses vitamines A. Or, aujourd’hui, 100 000 tonnes de mangues sont perdues chaque année en Afrique de l’Ouest francophone.

Aujourd’hui, 40 % des récoltes de riz sont perdues

« Les solutions techniques, elles existent, rappelle Grant Bulangashane, agronome, enseignant à l’Université de Bukavu au Congo. Le vrai défi, c’est de les appliquer sur le terrain. Prenez le riz par exemple, la céréale la plus consommée au Sud. Aujourd’hui, 40 % des récoltes sont perdues. Les oiseaux mangent les grains sur pied juste avant les récoltes. Ensuite, il y a des pertes au décorticage, car bien souvent la machine est mal réglée. Et une partie est perdue lors du transport quand les sacs sont déchirés. Il faut donc former les paysans au réglage de la décortiqueuse, aux techniques de conservation des aliments et leur donner du pouvoir d’achat pour qu’ils remplacent leurs sacs. En un mot, il faut leur apprendre à s’organiser.  »

Avec le haricot, « la viande du pauvre », comme on l’appelle, une plante fortement protéinée, le problème est identique. « Les haricots secs se conservent des mois, poursuit l’agronome. Mais les paysans les stockent dans leur case où ils s’abîment prématurément à cause de la transpiration humaine et des insectes. Il faudrait prévoir des locaux spécialement consacrés au stockage de ces aliments. Et donc regrouper les producteurs et leur permettre d’avoir un pouvoir d’achat.  »

Un paysan capable de stocker sa production mangera à sa faim tout au long de l’année

Au Sud, pour lutter contre les pertes de récoltes, il s’agirait donc d’abord d’améliorer la condition des paysans. « Un paysan capable de stocker sa production mangera à sa faim tout au long de l’année, insiste Espérance Nzuzi. Il s’affranchira également des commerçants qui imposent leurs prix et dégagera des marges qui lui permettront de s’organiser en coopérative. C’est le début d’un cercle vertueux. »

Réhabiliter les légumes moches

Dans les pays développés, les pertes de nourriture, tout aussi importantes qu’au Sud, sont quant à elles le fait des distributeurs et des consommateurs principalement.

En Wallonie, les intercommunales de gestion de déchets (Copidec) estiment que chaque ménage jette 174 euros de nourriture par an. Selon l’Office wallon des déchets, cela représenterait 20 kilos de nourriture par personne et par an.

En Wallonie, chaque ménage jette 174 euros de nourriture par an

« Ces pertes sont tout à fait évitables moyennant une série de gestes simples à poser au quotidien, souligne Renaud De Bruyn, conseiller chez Ecoconso. Par exemple faire ses courses sans avoir faim, établir une liste de courses précise, acheter en vrac ou à la découpe pour mieux doser les achats. A la maison, il faut également pouvoir se montrer imaginatif : cuisiner les restes, rissoler les pommes de terre, faire des soupes avec les légumes un peu défraîchis, transformer le pain sec en pâtisserie, etc.  ». Autre conseil : acheter des légumes jugés trop « moches ».

« Les fruits et légumes aux formes bizarres peuvent rebuter certains consommateurs, regrette Renaud De Bruyn. Il faut abandonner l’idée selon laquelle les légumes ont des formes standard. On conseille aussi aux consommateurs de se détourner des légumes en barquette. Tout est calibré en fonction de la taille de celle-ci. Un légume trop grand pour entrer dans la barquette sera tout simplement jeté par le producteur.  »

Aussitôt « périmé », aussitôt jeté

Et du côté de la grande distribution ? Elle jette beaucoup, elle aussi. Et des produits encore consommables, malheureusement. En cause : le dépassement de la date de péremption (la fameuse mention « A consommer de préférence avant le... »). Toutefois, à la différence de la date limite de consommation (« A consommer jusqu’au... ») qui, elle, est impérative, car elle indique un aliment périmé qui présente un risque pour la santé, la durabilité n’est qu’indicative. Le produit ne peut donc plus être vendu, alors qu’il est encore bon parfois pendant plusieurs semaines. C’est le cas par exemple des yaourts et des fromages.

Pertes & gaspillages alimentaires . Pertes & gaspillages alimentaires (Crédit : Imagine demain le monde, mars 2015. )

Les grandes surfaces font ensuite ce qu’elles veulent de ces produits. Elles les jettent ou les donnent. Les centrales de distribution, par exemple, offrent leurs invendus au secteur associatif. Ces dons représentent le cinquième des 13 000 tonnes de nourriture récoltées en Belgique par les banques alimentaires.

Quant aux supermarchés, bien souvent, ils préfèrent jeter directement ces denrées prétendûment périmées à la poubelle. Une pratique choquante que certains envisagent d’interdire, comme c’est le cas dans la commune de Herstal depuis deux ans.

« En Belgique, 130 000 personnes dépendent de l’aide alimentaire, rappelle Harry Gschwindt, directeur de la Banque alimentaire Bruxelles-Brabant. Et leur nombre est en progression constante. Encourager les grandes surfaces à faire des dons serait un vrai coup de pouce. D’autant que cette pratique ne leur ferait perdre aucun client. »

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