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Reportage

Le lithium : par et pour les Boliviens

David Baché David Baché
5 septembre 2010

La Bolivie possède le plus important gisement de lithium du monde. Utilisé pour la fabrication de batteries, ce métal est convoité par des multinationales du monde entier. Pour le gouvernement bolivien, l’exploitation de cette ressource stratégique doit rester intégralement publique.

« Toutes nos richesses n’ont jamais servi qu’à nous rendre plus pauvres. Il ne s’est jamais agi que de pillage, et nous ne voulons pas que l’histoire se répète. Les entreprises, les monopoles... moi je préfère qu’on fasse ça nous-mêmes. » Marcelo Castro est le directeur de l’usine pilote de Rio Grande, en Bolivie. Cette usine, dont la construction doit être achevée en mai prochain, sera la première à produire du carbonate de lithium bolivien. Et c’est la Comibol, la coopérative minière bolivienne, une entreprise 100% publique, qui la gère.

Uyuni. Le plus grand désert de sel du monde, 12 000 km2, perché à plus de 3 600 mètres, dans les Andes boliviennes. Sous cet ancien lac se trouvent les plus grandes réserves de lithium jamais découvertes. Selon les autorités boliviennes, le gisement dépasserait les cent millions de tonnes, représentant plus de 70% des réserves mondiales. Sous le désert de sel, la richesse : malgré une légère baisse ces derniers mois, le cours du lithium a presque été multiplié par dix au cours des cinq dernières années. C’est que ce métal mou et léger est le conducteur d’éner- gie de demain. Déjà utilisé pour la fabrication de batteries de téléphones portables ou d’ordinateurs, il est aujourd’hui convoité par les constructeurs automobiles, pour alimenter leurs futures « voitures propres ».

Dans les mains de l’État

« Plusieurs entreprises, plusieurs pays, ont fait des propositions pour le contrôle et l’exploitation du désert de sel, explique Guillaume Roelants, à la tête du comité scientifique du ministère bolivien des Mines. Elles ont toutes été refusées. Tout ce qui concerne l’exploitation du lithium se fera entièrement par l’État bolivien, qui contrôle la commercialisation de ses ressources. » La Bolivie entend produire seule le carbonate de lithium, issu du retraitement des saumures pré- sentes dans le désert de sel d’Uyuni. C’est à cela que servira son usine de Rio Grande. « Il est important que le maximum de bénéfices aille directement dans les mains de l’État et de la région d’Uyuni », assène Guillaume Roelants, qui assure que la Bolivie dispose des fonds et des capacités techniques nécessaires pour mener à bien cette exploitation.

Le cours du lithium a presque été multiplié par dix au cours des cinq dernières années

Mais le pays ne compte pas se passer totalement du soutien des multinationales. Elles seront sollicitées dans un second temps, pour la phase d’industrialisation. Construire des batteries, construire des voitures qui roulent au lithium, et les construire sur le sol bolivien. Tel est l’objectif. Pour cela, le gouvernement estime à 800 millions de dollars le montant des investissements nécessaires. Et là, la Bolivie ne peut pas suivre. Aussi recherche-t-elle des « partenaires ». Plusieurs groupes se sont déjà montré intéressés : les japonais Mitsubishi et Sumitomo, le sud-coréen LG, le brésilien Vale ou encore le français Bolloré. Tous voulaient un simple accès à la matière première, tous ont dû se plier à l’impératif édicté par le président bolivien Evo Morales : industrialiser le pays. « Initialement, on ne pré- voyait pas de construire des batteries sur place, avoue Thierry Marraud, directeur central du groupe Bolloré. C’est une exigence d’Evo Morales, on a accepté de l’étudier. Pour nous, l’important, c’était de trouver une filière d’approvisionnement. On a étudié les possibilités, ça fait partie des négociations. » [1] La Bolivie n’a encore répondu à aucun des prétendants.

Du côté d’Uyuni, cette perspective fait encore grincer quelques dents. Eloi Calisaria est un représentant de la Fructas, la fédération régionale des travailleurs paysans de l’Altiplano sud. Cette organisation surveille de près l’exploitation du désert de sel. Au début des années 90, elle est même parvenue à faire expulser une entreprise américaine à laquelle le gouvernement s’apprêtait à accorder un contrat exclusif pour un niveau de royalties dérisoire. Aujourd’hui, la Fructas soutient le projet... mais voudrait se passer totalement des multinationales. « Elles n’ont jamais laissé aucun bénéfice dans le pays, et encore moins contribué à son déve- loppement, s’agace Eloi Calisaria. Le gouvernement veut prendre des partenaires, mais là-dessus, nous allons exprimer très clairement notre désaccord. »

Le traumatisme du saccage

Une position de principe qu’explique l’histoire du pays. « La Bolivie vit avec le trau- matisme des ressources naturelles saccagées par des pays étrangers, analyse Hervé do Alto, politologue à La Paz. Ça a été le cas des mines de divers minéraux comme l’étain et des hydrocarbures. La Bolivie vit avec l’idée que si le pays n’avait pas été privé d’exploiter lui-même ses ressources, il ne serait pas le même. » Car elle possède les deuxièmes réserves de gaz naturel du continent, exporte des minéraux et du pétrole... mais demeure le pays le plus pauvre d’Amérique du Sud.

Tous voulaient un simple accès à la matière première, tous ont dû se plier à l’impératif édicté par le président bolivien Evo Morales

Pourtant, les choses changent. Arrivé au pouvoir en 2006, le président Morales entame un processus de réappropriation des ressources. Il nationalise les hydrocarbures, et la nouvelle constitution approuvée par référendum en janvier 2009 pro- clame les ressources naturelles « propriété du peuple bolivien », entièrement administrée par l’État « en fonction de l’intérêt commun ». Les ressources na- turelles sont perçues comme le fonde- ment de l’État providence. Ainsi, c’est la nationalisation des hydrocarbures qui a permis de financer l’essentiel des me- sures sociales mises en place par le président depuis son accession au pou- voir. Dans les douze mois qui ont suivi la renégociation des contrats pétroliers et gaziers, les ressources fiscales du pays sont passées de 680 à 1600 mil- lions de dollars. Une manne qui a per- mis la mise en place d’un plan d’alphabétisation, la construction de centres de santé gratuits, le versement d’aides directes pour lutter contre la désertion scolaire et pour aider les femmes en- ceintes ou encore la création d’une re- traite universelle. Dans son étude sur les Perspectives économiques des Amériques 2009, publiée en octobre der- nier, le Fonds monétaire international lui- même, avec lequel la Bolivie n’est pour- tant pas en très bons termes, salue les programmes sociaux mis en œuvre par le gouvernement bolivien et reconnaît que « la Bolivie a mené une politique écono- mique adéquate ».

Aussi le lithium d’Uyuni soulève-t-il de nombreux espoirs. À condition, rappelle Marcelo Castro, le directeur de l’usine- pilote, de ne pas se laisser faire : « Avant, le pays offrait ses ressources naturelles et cela paraissait normal, il ne s’indus- trialisait pas et cela paraissait normal. Avec l’industrialisation du lithium, nous allons changer cette mentalité ».


Trois questions à..Hervé do Alto, politologue à La Paz

Le président Morales parle de l’exploitation du lithium comme d’un projet stratégique pour l’État bolivien. Êtes-vous d’accord ?

Hervé do Alto : L’enjeu pour Evo Morales, c’est de montrer qu’on peut exploi- ter les ressources naturelles d’une manière totalement différente de ce qu’avaient fait les néolibéraux [entre 1985 et 2005, ndlr]. C’est-à-dire le faire sous l’égide de l’État, avec l’accord des populations locales et au bénéfice de l’ensemble de la population. Le lithium apparaissant, après le gaz et le pétrole, comme une nouvelle manne pour booster le développement de la Bolivie, c’est un enjeu pour Morales de communiquer sur le sujet pour montrer que cela va permettre un développement endogène du pays. Avec des partenaires privés, certes, mais qui seront soumis aux règles fixées par l’État bolivien.

L’État a-t-il les capacités de ses ambitions ?

La Bolivie est un État post-libéral réduit à peau de chagrin, notamment parce qu’il manque de techniciens. Lorsque Morales a voulu reconstruire YPFB, l’en- treprise nationale des hydrocarbures, sa première difficulté a été le manque de spécialistes qui puissent donner à YPFB la capacité de regarder ses interlocu- teurs internationaux les yeux dans les yeux. C’est un peu la même difficulté qui va se poser avec le lithium : structurellement, la Bolivie n’a pas la capacité d’im- poser les termes de la négociation. La position de force de Morales, c’est d’être souverain et de choisir le plus offrant.

Les nationalisations améliorent-elles vraiment la vie des Boliviens ?

Le concept de nationalisation a pris une dimension mystique, magique : nationa- liser règle tous les problèmes. Mais sur le cas de la nationalisation d’Aguas del Ilimani, à El Alto, par exemple, le succès est relatif. Globalement, la situation s’est un peu améliorée mais fondamentalement, on ne change pas des méthodes de management du passé, on n’assiste pas à des baisses très significatives du prix de l’eau et la plupart des usagers n’ont pas la perception d’avoir affaire à une entreprise différente.|

[1Depuis, le groupe a présenté une nouvelle offre à 515 millions de dollars, qui prévoit notamment la construction d’une usine de batteries ainsi qu’un volet de formation pour les techniciens boliviens.

Source : cet article a été publié dans Altermondes (www.altermondes.org/), hors-série n°9, mars 2010 ; et reproduit dans dlm, demain le monde #2, juillet-août 2010.

Les droits humains d’abord !



Disciplinons les multinationales, refusons une justice qui les privilégie.
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