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Le nouveau Bretton Woods chinois

Arnaud Zacharie Arnaud Zacharie
27 août 2015

Sa valeur économique n’étant pas suffisamment reconnue, et face à l’hégémonie du FMI et de la Banque mondiale, la Chine crée ses propres institutions financières.

Suite à la crise financière mondiale de 2008, l’idée d’instaurer un « nouveau Bretton Woods » avait motivé la mobilisation du G20, en vue d’adapter l’architecture financière internationale au monde du 21e siècle. Créé en juillet 1944, ce système reposait sur la coopération monétaire et le contrôle des mouvements de capitaux internationaux. Son bon fonctionnement étant assuré par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, mieux connue sous le nom de Banque mondiale).

Avec le Plan Marshall, lancé par les Etats-Unis pour financer la reconstruction de l’Europe d’après-guerre, le système de Bretton Woods allait favoriser la stabilité financière, le développement économique et le plein emploi au cours des fameuses Trente Glorieuses.
Sept décennies plus tard, malgré les annonces répétées d’une refondation du système financier après la crise de 2008, les promesses du G20 sont largement restées lettre morte.
Les accords de Bretton Woods ont été abolis unilatéralement par les Etats-Unis en août 1971, mais le FMI et la Banque mondiale ont survécu au système dans le cadre des programmes d’ajustement structurel appliqués dans les pays en développement suite à la crise de la dette du tiers-monde des années 1980.

Après la Guerre froide, l’économie mondiale était gérée selon les principes prévus dans le consensus dit « de Washington », la ville où siègent le FMI et la Banque mondiale. Ni leur mode de décision (basé sur le poids économique des Etats membres), ni le type de direction (un Américain à la tête de la BIRD, un Européen au FMI) n’a changé depuis leur création. Malgré les engagements du G20 qui promettait une procédure « ouverte et transparente » et une réforme du droit de vote en faveur de la Chine et des autres pays émergents, rien n’a changé : c’est l’Européenne Christine Lagarde et l’Américain Jim Yong Kim qui ont été nommés à la tête du FMI et de la Banque, tandis que le Congrès US a refusé de ratifier l’accord sur la réforme des droits de vote.

Il en résulte que la Chine ne dispose que de 3,8 % des voix, contre plus de 15 % aux Etats-Unis et 4,3 % au Royaume- Uni et à la France – alors qu’en 2014 l’économie chinoise est devenue la plus importante du monde en parité de pouvoir d’achat, surpassant le poids économique des Etats-Unis [1].

Nouvelle Route de la soie

Face à un tel refus de voir son poids économique reconnu à sa juste valeur, la Chine n’avait guère d’autre choix que de lancer ses propres initiatives. C’est ce qu’elle a fait à travers la création de plusieurs institutions en vue de financer la construction d’une « nouvelle Route de la soie » traversant l’Asie centrale et reliant la Chine à l’Europe et à l’Afrique. C’est d’abord au sein du groupe des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) qu’a été décidée la création d’une nouvelle Banque de développement et d’un Fonds de réserve. Dotées chacune d’un capital de départ de 100 milliards de dollars, les deux nouvelles institutions auront pour particularité d’octroyer des prêts sans conditionnalité et de fonctionner sur la base d’un mode de décision où chaque Etat membre dispose des mêmes droits de vote.
Les BRICS ont ainsi pris soin de se démarquer des pratiques tant critiquées du FMI et de la Banque mondiale, dont les prêts sont conditionnés à des réformes structurelles et dont le fonctionnement repose sur une démocratie « censitaire ».

Cette Nouvelle Banque de développement a été officiellement créée en juillet 2015 à Shanghai. L’Inde assure la présidence durant les cinq premières années. Et chacun des BRICS apporte 10 milliards de dollars pour constituer un capital de 50 milliards appelé à être doublé. Le premier prêt de la Banque est prévu pour avril 2016 et sera libellé en yuans plutôt qu’en dollars.
Le Fonds de réserve, officiellement baptisé Contingency Reserve Arrangement, dispose également d’un capital de départ de 100 milliards de dollars. Comme le FMI, ce Fonds a pour but d’enrayer les crises de balance des paiements, en octroyant des lignes de crédits à court terme en cas de déséquilibres financiers.

Un monde en mutation

Plus discrète a été la création en décembre 2014 du Fonds de la Route de la soie (Silk Road Fund), doté d’un capital de 40 milliards de dollars, pour financer la création de deux nouveaux réseaux commerciaux dans le cadre de la stratégie « Une ceinture, une route » (« One Belt, One Road ») lancée en 2013 par le gouvernement chinois.
Le fonds, capitalisé par quatre agences financières publiques et sous l’influence de la Banque populaire de Chine, a pour but de financer des infrastructures (routes, chemins de fer, ports, aéroports, centrales électriques) par le biais d’investissements à long terme (15 ans).
Il a également pour rôle de catalyser les investissements publics et privés : au cours du premier semestre 2015, pas moins de 1 401 projets de contrats ont été signés par des firmes chinoises dans les différents pays traversés par la nouvelle Route de la soie, pour un montant total de 37,6 milliards de dollars.

Enfin, dernière institution en date, tout aussi impressionnante : la Banque asiatique pour l’investissement dans les infrastructures basée à Pékin, dotée d’un capital de 100 milliards de dollars issu des contributions des Etats membres et créée par 57 pays – la Chine et 20 pays asiatiques, rejoints par 36 autres pays dont le Brésil, la Russie, l’Afrique du Sud, l’Australie, l’Arabie saoudite, etc. –, malgré l’opposition des Etats-Unis. Selon Larry Summers, ex-ministre des Finances du président Clinton (USA), la création de la nouvelle Banque asiatique, opérationnelle fin 2015, pourrait représenter le moment où les Etats-Unis ont perdu leur rôle de souscripteur du système économique mondial.

De son côté, l’administration Obama, qui perçoit cette institution comme un rival de la Banque asiatique de développement (créée en 1966 et contrôlée par les Etats-Unis et le Japon), a tenté en vain de dissuader ses alliés de répondre à l’invitation chinoise, accusant même le Royaume-Uni d’« accommodation constante » avec Pékin. Seul le Japon, qui voit d’un mauvais œil la Chine contester son influence dans la région, a décidé de rester à l’écart du projet.

Au final, en refusant de réformer la gouvernance du système financier international, les Etats-Unis ont persuadé la Chine et les autres pays émergents que la meilleure façon de faire entendre leur voix était de lancer leurs propres initiatives. En ce sens, le « nouveau Bretton Woods chinois » révèle que dans un monde en mutation, l’architecture de l’économie mondiale ne peut rester inchangée. Les nouvelles institutions qui en découlent sont susceptibles de profiter au développement mondial.

En rééquilibrant la représentation sur la scène multilatérale au profit des pays émergents, la Chine accentue les sources de financement pour les pays en développement et leur marge de manœuvre pour contourner les conditions liées aux financements traditionnels.
L’émergence d’une nouvelle architecture Sud-Sud du financement du développement est ainsi susceptible de transformer le cadre multilatéral qui en a bien besoin, tant il semble inadapté aux enjeux mondiaux du 21e siècle.

Toutefois, une telle perspective n’est pas sans risque. La principale critique des Etats-Unis a porté sur le mode de gouvernance et le respect des normes sociales et environnementales au sein de ces nouvelles institutions. Des reproches que l’on peut également adresser au FMI et à la Banque mondiale. Il n’en reste pas moins que le problème est réel et qu’il faudra évaluer la qualité des projets et pas seulement les moyens financiers mobilisés. Le régime chinois a la réputation d’être peu regardant sur les dégâts environnementaux et les déplacements de population lors de mégaprojets d’infrastructure souvent sujets à ce type de risques.

L’Asie centrale comprend de plus des Etats fragiles et en conflit, à commencer par l’Afghanistan. En outre, la Chine doit faire face au ralentissement de son économie et à l’éclatement de bulles immobilières et boursières qui risquent de fragiliser sa force de frappe financière à terme.

Le monde a besoin d’institutions multilatérales motivées par l’intérêt général plutôt que par les seuls intérêts nationaux. En mettant son veto sur la réforme du FMI et de la Banque mondiale, en refusant de joindre la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures et en négociant le Traité transpacifique (TPP) plutôt que la Coopération Asie-Pacifique (APEC) pour écarter la Chine, les Etats-Unis optent pour la stratégie de la confrontation, semblant vouloir rester la seule puissance hégémonique dans un monde de plus en plus multipolaire. La Chine répond au contraire qu’elle souhaite collaborer avec les institutions de Bretton Woods — en continuant de revendiquer plus de voix et en demandant au FMI d’intégrer le yuan dans son unité de compte (DTS) composée du dollar, de l’euro, du yen et de la livre sterling —, tout en cherchant à étendre son influence régionale et mondiale en évitant l’opposition frontale avec les Etats-Unis.
Les relations entre ces deux puissances est la clé du nouvel ordre mondial du 21e siècle.

[1Même en prenant en compte le PIB nominal, sans le convertir en parité de pouvoir d’achat, le PIB chinois représentait 60 % du PIB des Etats-Unis en 2014 et plus de deux fois le PIB de n’importe quel autre pays, alors que 30 ans plus tôt le PIB des Etats-Unis représentait 15 fois ceux de la Chine et de l’Inde réunis.

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