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Le protectionnisme « social » à la sauce Mittal

Bruno Bauraind Bruno Bauraind
31 mars 2014

Le protectionnisme a la cote en Europe. Chacun y va de ses propositions. Pour l’homme d’affaires indien Lakhsmi Mittal, son attrait pour la chose dépend de la réussite de ses futurs investissements dans les pays émergents.

Depuis quelque temps, crise oblige, le débat sur le protectionnisme resurgit en Europe, un espace géographique que l’on pouvait pourtant croire à jamais voué au dogme du libre-échange. Ce discours sur un « protectionnisme » fait de clauses sociales et environnementales relève cependant plus de l’effet d’annonce. En témoignent les velléités européennes d’élargir le grand marché vers l’Ouest (Partenariat transatlantique) et vers l’Est (Ukraine). Mais ce discours devient un chouïa plus sérieux dans certains secteurs industriels fortement touchés par la crise industrielle. Après les panneaux solaires chinois, c’est l’acier, produit hors des frontières européennes et dans des conditions sociales déplorables, qui est visé par le commissaire à l’Industrie, Antonio Tajani, dans son plan pour sauvegarder l’industrie sidérurgique européenne.

Que la Commission européenne, institution libre-échangiste s’il en est, remette indirectement en cause le libre commerce peut surprendre mais lorsque le n°1 de l’acier, Lakhsmi Mittal, en appelle l’Europe à taxer les importations vers son territoire, on reste songeur [1].

Un secteur fragmenté

Le secteur sidérurgique mondial est caractérisé par une forte fragmentation. Malgré des capacités de production deux fois plus importantes que le numéro deux, Nippon Steel, ArcelorMittal, premier producteur mondial d’acier avec 93,6 millions de tonnes produites en 2012 [2], représente seulement 5 à 6 % de la production mondiale. En outre, s’il est le seul sidérurgiste à l’envergure transnationale avec des sites de production et de commercialisation dans 60 pays, cela ne doit pas masquer une répartition géographique très inégale des capacités de production de l’entreprise, de ses ventes et de l’emploi dans le groupe. Son activité sidérurgique est principalement implantée en Amérique du Nord et en Europe. En 2011, près de 40% des 260 000 salariés d’ArcelorMittal étaient toujours employés sur le seul territoire de l’Union européenne [3]. Lakshmi Mittal a donc tout intérêt à ce que l’Europe protège son industrie de l’acier, ses ventes européennes pâtissant des exportations à bas prix des aciéristes chinois.

Désengagement en Europe

Il y a tout à parier cependant que les préoccupations du magnat de l’acier pour les conditions de travail des ouvriers du Sud ou l’avenir de la planète exercent une courbe rentrante dans un futur proche. Si son entreprise est implantée au Brésil, elle restait jusqu’il y a peu persona non grata en Chine et en Inde, deux marchés qui échappaient aux surcapacités. Aujourd’hui, alors qu’il se désengage progressivement de la vieille Europe, il investit en Chine dans une joint-venture baptisée Valin ArcelorMittal Automotive. Détenue à 49 % par ArcelorMittal, cette association a pour ambition de devenir un fournisseur de premier plan à destination du marché automobile chinois. Elle devrait débuter sa production en 2014. En Inde, pays où l’entreprise est absente en dépit des origines de son propriétaire, le groupe a le projet de s’implanter dans les États du Jharkand et du Karnataka. Enfin, si la demande d’acier reprend en Europe, ArcelorMittal ne verrait pas d’inconvénient à fournir le continent à partir de ses usines mexicaines.

Dans le chef de l’homme d’affaires indien, le protectionnisme a tout de stratégique et rien de social. Vous avez dit protectionnisme social à géographie variable ?

[1Financial Times du 12 mai 2013.

[2Chiffres de la Worldsteel Association, www.worldsteel.org.

[3FAURE P., La filière acier en France et l’avenir du site de Florange. Rapport au Ministre du redressement productif, Paris, Conseil général de l’économie, de l’industrie, de l’énergie et des technologies, rapport remis le 27/07/2012.

Source : article paru dans le magazine du CNCD-11.11.11 dlm, Demain le monde, n°24, mars-avril 2014.

Les droits humains d’abord !



Disciplinons les multinationales, refusons une justice qui les privilégie.
]

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