Le retour du FMI en Amérique latine : l'austérité en temps de crises multiples
Comme chaque année, les « réunions de printemps » du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale sont organisées en avril (du 10 au 16) à Washington. Il s’agit d’une opportunité pour avancer vers une réforme profonde de la gouvernance du Fonds et de l’architecture financière internationale afin de répondre aux défis et aux besoins des populations et de la planète. Cette réforme est urgente, y compris pour la région latinoaméricaine.
Si depuis une décennie le Fonds monétaire international (FMI) n’avait pratiquement plus de programmes avec les pays d’Amérique latine, les récentes crises, notamment sanitaire et économique, ont matérialisé son retour. Cela représente un risque supplémentaire pour les conditions de vie des personnes les plus pauvres et les plus vulnérables dans la mesure où ce retour se traduit par l’imposition de mesures d’austérité.
La dégradation des conditions de vie dans un contexte de crises multiples
L’Amérique latine et les Caraïbes est l’une des régions les plus inégales du monde. Les 10 % les plus riches de la population concentrent 55 % du revenu national et 77 % de la richesse totale des ménages [1]. On estime que 13,1 % de la population (82 millions) vit dans l’extrême pauvreté et 32,1 % (201 millions de personnes) dans la pauvreté, touchant davantage les enfants et les adolescents, ainsi que les femmes âgées de 20 à 59 ans. En 2022, ces niveaux restent plus élevés qu’avant la pandémie de Covid-19
Covid-19
Coronavirus
covid-19
coronavirus
, ce qui représente un recul de 25 ans pour la région [2].
La crise sanitaire a mis en évidence les vulnérabilités et les conditions de vie d’une grande partie de la population, notamment l’absence d’accès universel à des services de santé de qualité, l’importance des soins et du travail des femmes (y compris dans le secteur informel) et ses conséquences, telles que l’absence de protection sociale. Tout cela dans un contexte de crise politique : en 2019, les mobilisations en Équateur, en Colombie et au Chili ont déjà montré que les sociétés avaient atteint « la limite de leur existence » [3]. De même, le conflit politique actuel au Pérou, caractérisé par l’absence de garanties en matière de droits humains, transcende toute considération économique. Les effets sur la démocratie se matérialisent par une baisse significative de l’approbation du gouvernement : en “l’absence de solution aux problèmes, la moitié de la population est prête à accepter des conditions non démocratiques pour les résoudre” [4].
Parallèlement, la population subit les conséquences de la crise climatique, notamment la perte de vies humaines et de moyens de subsistance, comme l’accès à la nourriture, chaque fois qu’un événement météorologique extrême frappe la région. En outre, la récupération des groupes vulnérables après un choc est plus lente et plus inégale. Les ouragans, les sécheresses prolongées, les tempêtes, les inondations ou même les gelées sont de plus en plus fréquentes et « affectent la production alimentaire dans toute la région et endommagent les infrastructures » [5]. Comme le souligne Carola Mejía (2023) [6], la région est l’une des plus vulnérables aux impacts du changement climatique
Justice climatique
changement climatique
changements climatiques
sans pour autant être fortement responsable de cette crise [7].
Une autre dimension de la crise dans la région est l’augmentation des niveaux de la dette publique. En 2021, le service de la dette représentait 91 % des dépenses sociales totales (éducation, santé et protection sociale). Cette situation pousse les pays à donner la priorité au remboursement de la dette et à « continuer d’investir dans les secteurs extractifs, retardant la transition énergétique vers des modèles à faible émission de carbone et générant des conflits dans les territoires et des impacts socio-environnementaux négatifs » [8].
Les prévisions de croissance économique ne sont pas optimistes [9], ce qui met en péril la réalisation des objectifs de développement durable
Objectifs de Développement Durable
Objectifs de développement durable
ODD
SDG
Les objectifs de développement durable (ODD), adoptés en 2015, constituent le cadre de référence des Nations unies pour le développement international. Ils remplacent les 8 objectifs du Millénaire pour le développement (OMD), qui se focalisaient sur les seuls symptômes sociaux de la pauvreté dans les pays en développement, sans en interroger les causes structurelles. Principaux changements ? Tous les pays sont concernés et les objectifs, désormais au nombre de 17, sont déclinés en 169 cibles précises. Les ODD sont donc, en bref, l’horizon que s’est fixé l’ONU pour un développement harmonieux.
Ce programme est ambitieux, puisqu’il vise à généraliser à l’ensemble du monde le développement économique et social, tout en réduisant drastiquement les émissions de gaz à effet de serre et l’utilisation des ressources naturelles. Une perspective illusoire sans une transition rapide et radicale vers de nouveaux modèles de développement, à la fois plus pauvres en carbone, moins gourmands en matières premières et plus équitablement répartis.
(ODD). En fait, la situation actuelle « pourrait représenter un recul d’une décennie ou plus dans l’effort de réduction de la pauvreté et de la faim dans la région, et entraver les efforts de réduction des inégalités » [10].
Ce contexte souligne l’urgence de répondre aux besoins des populations afin de rendre leurs conditions de vie plus dignes. Cependant, si au cours des premières années du nouveau siècle, les pays ont bénéficié d’initiatives d’allègement de la dette et ont ensuite opté pour différentes sources de financement qui les ont éloignés des crédits et des conditionnalités du FMI [11], la pandémie a vu le retour du Fonds. Cela signifie la mise en œuvre de plus de mesures d’austérité en réponse à la croissance de la dette, ce qui sape la capacité des États à faire face aux crises et réduit l’élan nécessaire pour récupérer le terrain perdu en termes économiques, sociaux et climatiques.
Les relations entre le FMI et l’Amérique latine : histoire d’un cycle répété en temps de crise
Dans les années 1980 et 1990, les conditionnalités du FMI consistaient en des programmes d’ajustement structurel visant à réduire les dépenses publiques (affectant les services publics, leur accessibilité et leur qualité) ; à réduire les programmes de protection sociale pour les femmes, les enfants, les personnes âgées et les autres personnes vulnérables ; à privatiser ; à dévaluer la monnaie ; à augmenter les taux d’intérêt ; et à libéraliser le commerce.
Malgré les conséquences négatives de la mise en œuvre de politiques d’ajustement structurel après la crise de la dette crise de la dette en Amérique latine, les gouvernements choisissent aujourd’hui de se tourner à nouveau vers le FMI. Dans ce contexte, les crises multiples placent les gouvernements devant un choix injuste : financer la réalisation des ODD ou mettre en œuvre des mesures d’austérité pour garantir la viabilité de la dette. C’est cette dernière solution qui est privilégiée, souvent parallèlement aux recommandations du FMI [12]. Cette situation est particulièrement critique pour les pays à revenu intermédiaire, comme ceux d’Amérique latine, parce qu’ils n’ont pas accès au crédit concessionnel [13] et sont exclus des initiatives d’allègement de la dette, ce qui pose des défis encore plus grands.
Conditionnalités, surcharges et gouvernance
Le retour du FMI signifie la mise en œuvre de plus de mesures d’austérité en réponse à la croissance de la dette, ce qui mine la capacité des États à faire face aux crises et réduit l’élan nécessaire pour regagner le terrain perdu en termes économiques, sociaux et climatiques. En outre, la présence du FMI se traduit aussi par des commissions additionnelles, touchant particulièrement la capacité financière des pays les plus endettés. Mais le thème central est bien celui de la gouvernance de cette institution et de manière générale l’architecture financière internationale.
Les conditionnalités impliquent l’austérité
Si aujourd’hui le FMI ne parle plus de politiques d’ajustement structurel, la réalité des programmes n’a pas vraiment changé et continue de s’accompagner de « conditionnalités ». Une étude récente a montré que 80 % de la population de la région vivra sous des mesures d’austérité en 2023 [14]. Ces mesures d’austérité ne sont pas justifiées alors que la crise sanitaire a mis en évidence l’inadaptation des services publics aux besoins de la population, et encore moins lorsqu’elles s’ajoutent à une crise du coût de la vie et aux effets d’événements climatiques extrêmes. Ce sont surtout les femmes qui font les frais de ces mesures d’austérité : elles perdent de manière disproportionnée l’accès aux services ainsi qu’aux opportunités de travail décent et assument une charge croissante de travail non rémunéré [15].
Les leçons tirées de la présence du FMI dans la région - qui s’est traduite par une décennie de reprise - doivent être mises en perspective. Un risque supplémentaire dans ce scénario est lié à une éventuelle augmentation des troubles sociaux qui affaiblirait encore plus la capacité de réaction des gouvernements.
La politique des surcharges doit être révisée
Les prêts du FMI affectent également les pays les plus endettés en leur imposant des frais supplémentaires (ou surcharges) [16], ce qui représente des coûts plus élevés pour les pays qui en ont le plus besoin et réduit significativement leurs ressources pour répondre aux besoins des populations dans un contexte de hausse des taux d’intérêt.
Malgré les appels répétés des gouvernements, des universitaires, des personnes expertes indépendantes des Nations Unies et des organisations de la société civile à suspendre ou à éliminer les surcharges du FMI, aucun progrès n’a été réalisé en vue d’une solution rapide aux problèmes et aux distorsions financières causés par ces surcharges [17]. Bien qu’il n’y ait pas d’accord entre les principaux actionnaires du FMI pour entamer une révision formelle de la politique (toute réforme importante au FMI nécessite 85% des voix, ce qui implique un droit de veto de facto des États-Unis), « la possibilité d’une discussion plus approfondie est ouverte et il serait encore possible d’envisager une telle révision » [18].
La gouvernance au sein du FMI et de l’architecture financière est une tâche inachevée
La gouvernance au sein du FMI et de l’architecture financière internationale doit être au centre de l’agenda politique et économique. Trois ans après le début de la pandémie, les résultats sont insuffisants. Le FMI et les autres institutions financières internationales sont dominés par les créanciers, qui finissent par tirer le plus grand profit de l’émission de la dette. Dans sa relation avec le climat, la dette génère un cycle répétitif : plus la vulnérabilité climatique est grande, plus la dette est coûteuse, et plus le fardeau de la dette est lourd, moins la capacité d’investir dans l’action climatique est grande. En outre, pour financer la réponse aux événements climatiques, les gouvernements augmentent leurs emprunts.
C’est pourquoi LATINDADD Latindadd a lancé une campagne régionale pour sensibiliser à l’urgence de faire face à la crise climatique et pour appeler le monde politique à prendre des mesures plus décisives, plus rapides et plus efficaces. Les alternatives et les ressources suffisantes existent, tout ce qu’il faut c’est un plus grand engagement politique et une gouvernance basée sur la participation démocratique de tous les pays du monde [19].
Recommandations en vue d’une réforme du FMI (et pas seulement)
Le FMI est une institution qui pèse lourd dans l’architecture financière internationale et qui prône des mesures d’austérité depuis plus de quatre décennies sans que ces politiques n’aient démontré une diminution des inégalités ou une meilleure capacité à répondre aux défis de l’époque. Dans un contexte de crises multiples et d’inégalités croissantes, le FMI doit se transformer en une institution au service des peuples et de la planète, en s’appuyant sur une réforme de sa gouvernance.
À l’occasion des rencontres de printemps du FMI et de la Banque mondiale, l’ordre du jour doit être revu afin de s’assurer qu’il prenne au sérieux le contexte des multiples crises et qu’il réponde par une approche multidimensionnelle et alternative à l’austérité. La seizième révision des quotes-parts du FMI approche également, une occasion d’équilibrer le pouvoir de décision et d’évoluer vers une gouvernance plus démocratique [20].
Outre ces mesures, une réforme de l’architecture financière internationale est également nécessaire pour veiller à ce qu’elle réponde au bien-être des personnes et de la planète, en garantissant un financement équitable et en canalisant les ressources face à la nécessité d’accorder la priorité à l’agenda climatique et à l’agenda 2030 Agenda 2030 . Pour ce faire, le paradigme généralisé de l’austérité doit être modifié. Il existe des alternatives politiques viables qui peuvent continuer à stimuler la reprise sans coupes budgétaires. En 2023, ces questions seront présentes dans différents espaces, par exemple, après les réunions de printemps du FMI et de la Banque mondiale, il y aura le Sommet de Paris pour un nouveau pacte financier mondial (22-23 juin), les assemblées annuelles du FMI et de la Banque mondiale à Marrakech (9-15 octobre) et la COP 28 à Dubaï (30 novembre-12 décembre). Au niveau régional, le sommet fiscal de l’Amérique latine et des Caraïbes en Colombie (27-28 juillet) et le sommet des présidents de l’Amazonie sont en cours d’organisation. La réponse aux crises doit être de mettre en place des alternatives qui répondent à la nécessité de réduire les inégalités et de parvenir à une reprise inclusive et durable, non seulement par le FMI mais aussi par le système financier dans son ensemble.
[1] Lucas Chancel (auteur principal), Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman, World Inequality Report 2022, World Inequality Lab, 2021.
[2] Cepal, Panorama Social de América Latina y el Caribe. La transformación de la educación como base para el desarrollo sostenible, Nations Unies, 2022.
[3] Latinobarómetro, Informe 2021. Adios a Macondo, Corporación Latinobarómetro, 2021.
[4] Latinobarómetro, Informe 2021. Adios a Macondo, Corporación Latinobarómetro, 2021.
[5] Carola Mejía Silva, “Crisis climática, deuda y recuperación en un contexto de crisis múltiple. Una mirada desde la Justicia Climática en América Latina y El Caribe”, Latindadd, 2023.
[6] Carola Mejía Silva est économiste et travaille dans le domaine de la nouvelle architecture financière au sein du Réseau latino-américain pour la justice économique et sociale (LATINDADD).
[7] Carola Mejía Silva, “Crisis climática, deuda y recuperación en un contexto de crisis múltiple. Una mirada desde la Justicia Climática en América Latina y El Caribe”, Latindadd, 2023.
[8] Carola Mejía Silva, “Crisis climática, deuda y recuperación en un contexto de crisis múltiple. Una mirada desde la Justicia Climática en América Latina y El Caribe”, Latindadd, 2023.
[9] Gustavo Adler, Nigel Chalk y Anna Ivanova, “América Latina enfrenta un crecimiento más lento e inflación alta en medio de tensiones sociales”, FMI/Blog, 3 février 2023.
[10] Nations Unies, « Desaceleración económica, hambre en América Latina, crisis humanitaria en Siria y patrimonio de Odesa… Las noticias del miércoles », ONU Info, 25 janvier 2023.
[11] Il convient de noter que lors de la crise financière de 2008-2009, certains pays ont opté pour des programmes du FMI, non pas nécessairement pour utiliser les ressources, mais pour renforcer leurs positions extérieures. Cependant, à partir de la première année de la pandémie, les pays ont commencé à se tourner plus fréquemment vers le FMI pour financer différents besoins à la suite des crises.
[12] Ces recommandations comprennent des règles fiscales que les gouvernements doivent suivre et qui, au lieu de renforcer la collecte des impôts et de rendre les systèmes fiscaux plus progressifs, impliquent des ajustements des dépenses publiques pour maintenir des niveaux de déficit « acceptables ».
[13] C’est-à-dire un financement à des conditions favorables pour l’emprunteur, y compris des taux d’intérêt bas, des périodes de grâce, des délais de remboursement prolongés.
[14] Isabel Ortiz et Matthew Cummins, End austerity. A Global Report on Budget Cuts and Harmful Social Reforms in 2022-25, IPD/GSJ/ITUC/PSI/ActionAid International/Arab Watch Coalition/Bretton Woods Project/Eurodad/Financial Transparency Coalition/Latindadd/TNW/Wemos, septembre 2022.
[15] ActionAid International, The Care Contradiction : The IMF, Gender and Austerity, ActionAid International, 2022.
[16] En plus des intérêts et des frais de service habituels, les pays doivent payer des frais supplémentaires qui dépendent du montant emprunté et de la durée du prêt.
[17] Latindadd, “FMI mantiene su innecesaria imposición de sobrecargos a países en mayor necesidad”, Latindadd, 21 décembre 2022.
[18] Latindadd, “FMI mantiene su innecesaria imposición de sobrecargos a países en mayor necesidad”, Latindadd, 21 décembre 2022.
[19] Pour plus d’information sur la campagne : https://www.latindadd.org...
[20] Pour en savoir plus : Leïla Oulhaj et Shereen Talaat, « L’urgence de réformer le FMI : illustration au Moyen-Orient et en Afrique du Nord », CNCD-11.11.11, 1er février 2023.
Cet article a également été publié en espagnol et en anglais.



