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Le travail décent, entre espoir et frustrations

Dans le cadre de la campagne pour le travail décent menée par une coalition coordonnée par le CNCD-11.11.11, nous reproduisons ci-dessous une interview mis en ligne par l’ONG Oxfam Solidarité.

D’un côté, Rudi Delarue, directeur du bureau bruxellois de l’Organisation internationale du Travail. De l’autre, Dae-oup Chang, chercheur spécialisé sur la question du travail en Asie. Deux experts, deux visions. Mais un seul combat : celui pour la dignité des travailleurs. Interview croisée.

En matière de travail décent, quelles avancées constate-t-on ces dernières années ?

Rudi Delarue : La question du travail décent a indéniablement gagné en importance au niveau international. Le nombre de pays signataires des Conventions de l’OIT ne cesse de s’accroître, y compris dans les grands pays émergents, et les efforts en matière d’application effective des Conventions sont en hausse. Les Objectifs du Millénaire ont été amendés en 2008 pour y intégrer la question du travail décent. En outre, en 2005, l’Assemblée générale de l’ONU a adopté un texte qui encourage les dirigeants à intégrer le travail décent dans les stratégies de développement.

C’est une vraie évolution : jusqu’il y a peu, le facteur travail était totalement négligé dans les politiques de coopération et dans l’action sur le terrain. L’Europe se limitait à promouvoir l’éducation primaire, à soutenir l’accès à l’eau, aux médicaments, à la santé, etc. Comme si la question du travail ne concernait pas ses partenaires du Sud. Les choses évoluent à ce niveau. Mais il reste encore beaucoup à faire. La question du travail n’est toujours pas une priorité de la coopération belge, par exemple.

Dae-oup Chang : Cette prise en considération politique est certainement une avancée. Malheureusement, l’abondance de textes et d’engagements n’a que des effets limités sur le terrain, sauf peut-être dans la lutte contre les pires formes d’exploitation. Le problème, c’est que l’agenda porté par les institutions internationales ne cherche pas à renforcer le pouvoir des travailleurs et ne remet pas en question le système économique actuel, les modèles de développement et la domination du capital sur le travail. En bref, les conditions structurelles qui assurent la persistance et même le développement du travail indécent dans le monde.

L’agenda institutionnel tel qu’il existe aujourd’hui ne peut donc pas grand chose contre les phénomènes de flexibilisation et de développement du travail informel, qui ne sont pas du ressort d’un État ou d’une entreprise. Seul un mouvement de travailleurs fort et organisé, pesant sur les gouvernements, peut apporter une réponse à ces phénomènes.

Quels sont aujourd’hui les principaux obstacles au progrès sur le terrain ?

R.D. : Au niveau politique, l’un des obstacles majeurs concerne l’incapacité des États à mettre en œuvre leurs engagements. Une fois que les gouvernements ratifient les Conventions de l’OIT ou adoptent des mesures de protection sociale, il faut qu’ils appliquent ces décisions. Et là, l’un des grands problèmes dans le Sud est sans conteste la faiblesse et le manque de capacité des États, résultat des politiques poussées depuis des décennies par les défenseurs du libéralisme pur et dur, trop souvent soutenus dans certains pays par les orientations et priorités de la Banque mondiale et le FMI.

Dans cette vision, tout ce qui est fait par l’État est considéré comme mauvais : il faut moins d’État pour plus de marché. Cela a terriblement affaibli les structures publiques, les ministères du travail, l’inspection du travail, les acteurs sociaux, les systèmes de sécurité sociale...

Si les choses évoluent positivement aujourd’hui – l’OIT est de plus en plus sollicitée par les États et les institutions internationales – cet affaiblissement continue d’avoir de lourdes répercussions, et pose un défi de taille à l’avancement du travail décent.

D.C. : La responsabilité de cette situation incombe aussi aux gouvernements. Ceux-ci se battent tellement pour attirer les investissements, ouvrir leurs marchés et déréguler qu’ils abandonnent en réalité tout espoir d’améliorer les conditions de vie des travailleurs. Cette situation est notamment liée au manque de démocratisation des États. Bien souvent dans le Sud, la voix des travailleurs n’est pas entendue, que ce soit au niveau des décisions politiques ou dans les entreprises. De nombreux travailleurs ne peuvent pas s’organiser, parce que cela leur est interdit ou parce que leur travail ne le permet pas vraiment, comme dans l’économie informelle par exemple.

En Asie comme dans d’autres régions, la « démocratisation » s’est en réalité résumée à une libéralisation des marchés, assurant un déséquilibre durable entre travail et capital.

Source : Oxfam Solidarité, juin 2009. Crédit photo : Tineke D’haese, Oxfam Solidarité.

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