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Le viol comme arme de guerre, pour disloquer le corps social

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
17 juin 2014

Imagine demain le monde - De l’hôpital qu’il dirige, à Panzi, dans l’Est du Congo, Denis Mukwege, médecin- gynécologue, a assisté à toutes les guerres qui ont secoué sa région, le Kivu : des razzias des milices génocidaires rwandaises en fuite aux offensives des groupes armés lancés à leurs trousses par Kigali. Le résultat de ces combats, il les découvrait sur les corps de ces femmes qui se présentaient à lui, violées, mutilées, traumatisées. Rencontre avec un humaniste qui se bat sans relâche pour redonner vie aux victimes de la barbarie.

Vous considérez vous comme un « indigné » ?

Oui, il faut s’indigner quand les choses ne marchent pas. Quand des hommes ne respectent pas l’humanité, qu’ils cherchent à écraser les autres pour les exploiter. S’indigner, c’est une façon de dire non à ce qui se passe et c’est exiger une solution.

Vous soignez depuis plus de dix ans des femmes victimes de brutalités extrêmes. Au début, vous recueilliez systématiquement le témoignage de vos patientes et partagiez leur souffrance. Maintenant, vous estimez que cette empathie est devenue trop lourde à porter et vous êtes revenu à des actes uniquement chirurgicaux.

Oui, j’ai créé, avec d’autres, un service d’assistantes sociales qui gèrent les émotions ressenties par les victimes et assurent un suivi durant leur convalescence. Avant, je faisais effectivement tout moi- même. J’étais le chirurgien qui devais réparer des organes génitaux détruits, rétablir la continence urinaire, la continence fécale. Je faisais face à cette chirurgie compliquée tout en m’associant aux attentes de mes patientes, cela me mettait dans un état où je ne pouvais plus être compétent. C’est très traumatisant de se plonger dans leur histoire. On vous demande de soigner non plus seulement des corps, mais également des âmes qui ont vécu une histoire dramatique. Psychologiquement, c’est très lourd à porter. Il m’est devenu impossible d’écouter avant d’opérer, de m’entendre demander : « Docteur, est-ce que j’aurai encore des rapports sexuels, des règles, des enfants ? Vais-je encore uriner normalement ?  » J’ai passé le re- lais à des assistantes sociales. Maintenant, je suis face à des lésions anatomiques que je répare. La pression est moins forte.

Vous êtes gynécologue au Kivu depuis 1989. Mais c’est en 1999 que vous voyez arriver les premières victimes de viols d’une extrême brutalité.

Le Kivu était occupé par sept ou huit groupes armés à l’époque. Au début, je pensais que ces crimes étaient la manifestation d’une barbarie passagère. Et puis, au fil du temps, j’ai réalisé que ça n’était pas provisoire, que la méthode était sciemment utilisée par des groupes armés et qu’elle était systématique. Ces viols ne correspondaient pas à des besoins sexuels, car ils prenaient à parti également des bébés ou des grand-mères. Le fait que ces crimes soient systématiques me donnait à penser qu’ils étaient le résultat d’instructions reçues.

La violence faite aux femmes est une problématique qui dépasse les frontières. Toute proportion gardée, ici en Belgique, un couple sur sept est confronté aux violences conjugales.

Oui, la violence faite aux femmes est effectivement un problème universel. Toutefois, en ce qui concerne la situation dans l’Est du Congo, il y a un problème de définition, car on ne peut pas seulement parler de viols. Violer une femme en public, devant enfants et mari, détruire ensuite son appareil génital, c’est bien plus qu’un viol. Le monde scientifique devrait trouver un terme pour qualifier cela. Car cette forme de barbarie provoque un traumatisme grave pour la femme, mais également pour tout son entourage. Il faut ici parler de viol comme arme de guerre, de viol à grande échelle d’une extrême brutalité, qui vise à disloquer le corps social et à marquer plusieurs générations.

Ces femmes sont bien souvent ostracisées, rejetées par leur mari, leur famille. En sortant de l’hôpital, retournent-elles dans leur village ou préfèrent-elles s’installer dans l’anonymat des villes ?
Elles s’installent où elles veulent. Ce ne sont pas seulement des victimes, ce sont aussi des survivantes, des actrices de leur vie, des militantes des droits humains. Elles se battent pour leurs droits, ceux de leurs enfants et de leur communauté. Quand je vois leur parcours, je me dis qu’elles font preuve d’une résilience remarquable.

Aujourd’hui, votre hôpital s’est renforcé pour faire face à l’afflux de blessées.

Effectivement. Au début, j’étais seul gynécologue, maintenant, on est trois et j’ai formé des médecins généralistes qui peuvent réaliser certaines interventions chirurgicales. En 15 ans, le personnel de l’hôpital est passé de 90 à 500 personnes, 300 au centre et 180 sur des projets de réinsertion socio-économique dans les villages. Il y a de nouveaux métiers, des assistantes sociales, mais aussi des juristes, des psychologues. Nos patientes, une fois soignées, sont désormais suivies par un programme d’autonomisation des femmes qui tient compte des capa- cités de chacune, car chaque femme est particulière. On remet des jeunes filles de 16 ans à l’école quand on estime qu’elles peuvent suivre les cours. D’autres reçoivent un micro-crédit pour démarrer une activité. On s’adapte à chaque situation.

Vous êtes soutenu par la dramaturge Eve Ensler, auteur des Monologues du vagin. Comment s’est passée votre rencontre avec cette militante féministe ?
Quand j’ai rencontré Eve Ensler à New York pour la première fois, j’ai été frappé de réaliser combien la souffrance est la même, quel que soit le milieu social. A priori, on aurait pu imaginer que cette Américaine issue de la classe moyenne aurait été mieux à même de gérer sa propre souffrance (NDLR : Eve Ensler a été abusée par son père). Mais quand je parlais avec
elle, j’avais l’impression d’avoir en face de moi une de mes patientes, une paysanne congolaise. Ensemble, nous avons donc créé la Cité de la joie pour soutenir les filles du Congo (voir encadré ci-dessous).

Plus largement, pensez-vous qu’une réconciliation est possible au Congo, malgré ces multiples violences qui persistent ?

La réconciliation doit toujours être possible. Le contraire reviendrait à ouvrir la porte à la haine et à engendrer un cycle de violences interminables. Le travail que nous faisons, Eve Ensler, les assistantes sociales de l’hôpital, les femmes survivantes et moi, est dédié aux générations futures.

Quel effet cela vous fait-il d’être docteur honoris causa de l’UCL ?
C’est une introduction dans les milieux universitaires. Lorsque nous approchons un cadre académique qui apporte la lumière, qui a une capacité d’indignation comme vous dites, on encourage à faire des recherches et à trouver des solutions. Une problématique portée par des académiciens a plus d’impact.

La Cité de la joie d’Eve Ensler
La féministe et dramaturge Eve Ensler a inauguré, en février 2011, la Cité de la joie, un temple de l’action féministe dressé à Bukavu, au Sud-Kivu, face aux milices qui depuis les collines alentour guettent toujours leurs proies (www.vday.org/about/more-about/eveensler.). La Cité est née de la rencontre du gynécologue Denis Mukwege avec l’intellectuelle américaine, qui a accepté d’y consacrer une partie des royalties engendrées par Les Monologues du vagin, sa pièce la plus connue.
Le projet accueille 90 femmes, par rotation de 6 mois, afin de les former à prendre le leadership du combat pour l’émancipation féminine. Elles reçoivent des cours d’informatique, s’initient à l’usage d’Internet, prennent des cours d’autodéfense, d’écologie, apprennent à entretenir un potager, à développer un commerce. Après leur formation, ces femmes retournent dans leur village pour apprendre à leur tour aux autres femmes à vivre debout.
Bio express
Originaire de Bukavu, au Sud-Kivu, Denis Mukwege étudie à la Faculté de médecine de Bujumbura au Burundi avant de faire une spécialisation en gynécologie en France. Il aurait pu s’installer durablement dans l’Hexagone, mais il décide, en accord avec son épouse, de retourner exercer son métier au Congo en 1989. Il voit son hôpital détruit en 1996, pendant la première guerre du Congo, et fuit au Kenya. Trois ans plus tard, il prend ses fonctions à victimes de viols. Il renforce alors son équipe et alerte l’opinion sur la gravité des violences faites aux femmes. Son action a été couronnée de nombreux prix, dont le Prix des droits de l’Homme des Nations unies décerné en 2008. En février dernier, l’Université catholique de Louvain lui a décerné le titre de docteur honoris causa.

La journaliste Colette Braeckman a consacré au docteur Mukwege, L’homme qui répare les femmes, un ouvrage captivant qui retrace sa vie, ses conditions de travail, ses choix philosophiques et relate élevé. (2012, Grip et André Versaille).

Source : article publié dans le magazine Imagine, mars-avril 2014.

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