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Les 20 ans de la rébellion zapatiste

Bernard Duterme Bernard Duterme
31 décembre 2013

Le 1er janvier 1994, dans l’état du Chiapas, dans le Sud-Est du Mexique, des milliers d’indigènes se soulevaient au cri de « Démocratie, justice & liberté ». 20 ans plus tard, Demain le monde revient sur la rébellion zapatiste et ce qu’elle a construit en vingt ans.

« Vous êtes néophyte dans la connaissance du zapatisme ? Vous n’êtes jamais allé dans un village zapatiste ? Vous n’étiez pas encore né quand l’EZLN est apparue au grand jour ? Vous ne vous étiez rendu compte de rien jusqu’au jour de la fin du monde, ni même après ? Voici ce que vous auriez toujours dû savoir à propos du zapatisme  » [1] Le sous-commandant Marcos, porte-parole des Indiens insurgés du Sud-Est mexicain, n’a pas son pareil parmi les leaders révolutionnaires d’hier et d’aujourd’hui pour ré-attirer l’attention sur sa rébellion.

« Le jour de la fin du monde » auquel il fait allusion dans cet extrait d’une nouvelle série de longs communiqués incoercibles rendus publics en juillet dernier, c’est le 21 décembre 2012, le solstice d’hiver choisi par plus de 40 000 zapatistes encagoulés pour occuper pacifiquement et silencieusement cinq villes de l’état mexicain du Chiapas. Impressionnante démonstration de force, après quatre ans de relative discrétion. D’autant que l’on savait le mouvement rebelle miné par les stratégies de division et de pourrissement du pouvoir mexicain, le quadrillage militaire et le harcèlement paramilitaire, ainsi que le découragement de certaines bases d’appui zapatistes.

Novembre 1983, décembre 1993, août 2003

C’est en novembre 1983 en effet qu’une poignée de guérilleros issus des Forces de libération nationale (FLN), rejoints l’année suivante par l’universitaire citadin qui deviendra le sous-commandant Marcos, créent au fin fond de l’État du Chiapas l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN), avec la ferme intention, à la mode de Che Guevara, d’y allumer la révolution. Marcos et ses camarades ne seront toutefois pas les seuls à « travailler » aux côtés des Mayas tzotziles, tzeltales, tojolabales, choles de la région. Les animateurs sociaux du très concerné diocèse catholique de San Cristobal de Las Casas, dont les frontières coïncident précisément avec la zone d’influence actuelle des zapatistes, sont aussi à l’œuvre dans les villages indigènes, depuis de nombreuses années.

Dix ans plus tard, forts de ces influences multiples mais contrecarrés dans leurs projets d’émancipation par l’autoritarisme d’une élite locale raciste et par les effets de la libéralisation de l’économie mexicaine, la chute du prix du café et la réforme constitutionnelle de 1992 qui casse tout espoir de réforme agraire, d’importants secteurs de la population indigène du Chiapas, le visage souvent recouvert d’un passe-montagne, vont se soulever en armes (avec les moyens du bord, souvent de vieilles pétoires) dans les principales villes de la région. « Démocratie, liberté, justice ! ». Et ce, le jour même de l’entrée en vigueur de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) qui ouvre les richesses du Mexique aux États-Unis et au Canada. Mais le coup d’éclat zapatiste de la nuit du 31 décembre 1993 au 1er janvier 1994 fera long feu. Lourdement réprimés, les Indiens insurgés vont rapidement se replier et réintégrer leurs villages. Débutera alors un long processus de militarisation de la région par les autorités, de négociation erratique et de mobilisation pacifique de l’EZLN au retentissement mondial.

Dix ans plus tard, en août 2003, déçus, voire trahis, les zapatistes rendent publique la création de leurs propres organes d’autogouvernement, radicalement étanches aux instances et interventions de l’État, au mal gobierno. C’est l’« autonomie de fait », celle que la Constitution ne veut pas leur reconnaître. La priorité donnée à l’expérimentation d’« une autre manière de faire de la politique » dans les communautés autonomes - ce que la sociologie anglo-saxonne appelle les « politiques de préfiguration » (commencer par fonctionner soi-même démocratiquement) - est en partie le résultat de l’inconséquence des principaux partis mexicains qui n’ont pas respecté, sur le plan national, les accords de San Andrés [2] et, dans le Chiapas, agressent régulièrement l’EZLN ou sa base ... Le bilan que dressent aujourd’hui les zapatistes eux-mêmes de cette autonomie éducative, sanitaire, juridique et, autant que faire se peut, productive et commerciale des communautés rebelles est plutôt positif : en dépit de bien des difficultés, non éludées, les indicateurs sociaux progressent… Le contexte demeure cependant extrêmement problématique pour les indigènes de la région, zapatistes ou non. Ils figurent toujours parmi les populations les plus pauvres du Mexique, souvent encore sans accès aux services de base, marginalisés ou instrumentalisés par un modèle de développement prédateur - « extractiviste », forestier, agricole, touristique... - qui profite des multiples richesses naturelles et culturelles du Chiapas, au détriment de ses premiers habitants.

Un idéal éthique et politique universel 

Toute l’originalité, la force et la faiblesse de la rébellion zapatiste résident dans l’évolution et les réalités auxquelles renvoie ce triple anniversaire. Une avant-garde révolutionnaire léniniste classique fait place à une révolte indienne massive, déterminée, presque suicidaire, qui elle-même, au gré des circonstances, des rapports de force, de rencontres « intergalactiques » [3] avec des bus entiers de rebelles venus du reste du pays et du monde, va s’affirmer en un mouvement à la fois ouvert et autonome, radicalement démocratique et profondément identitaire, nationaliste mexicain autant qu’ethnique et altermondialiste, imprégné d’un esprit libertaire, de clés de lecture marxiste, d’une culture chrétienne émancipatrice, d’idéaux féministes et de références mayas. Une addition de combinaisons plutôt inédites. Le mouvement zapatiste garde en tout cas le mérite d’avoir donné vie, à partir de son ancrage local, à un idéal éthique et politique désormais universel : l’articulation de l’agenda de la redistribution à celui de la reconnaissance. « Nous sommes égaux parce que différents  ».

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[1Tiré d’un communiqué du sous-commandant Marcos de juillet 2013, publié sur www.enlacezapatista.ezln.org.mx le 1er août.

[2Les accords de San Andrés (février 1996) sont les seuls accords signés à ce jour entre gouvernement mexicain et commandants rebelles, sur la reconnaissance des droits et cultures indigènes. Les autres thèmes prévus par les négociations entre rebelles et gouvernement n’ont jamais pu aboutir. Ils étaient censés porter sur les dimensions plus politiques (démocratisation) et socioéconomiques (redistribution) des revendications zapatistes.

[3Du nom donné par Marcos à la « Première rencontre intercontinentale pour l’humanité et contre le néolibéralisme » convoquée par l’EZLN en 1996 dans le Chiapas, qui sera suivie de multiples initiatives similaires.

Les droits humains d’abord !



Disciplinons les multinationales, refusons une justice qui les privilégie.
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