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Les Colombiens veulent en finir avec la guerre

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
11 novembre 2016

Le 26 septembre dernier, la guérilla des FARC et le gouvernement colombien ont conclu un accord de paix historique. Celui-ci a néanmoins été rejeté par une courte majorité (50,2 %) lors du référendum du 2 octobre dernier. Cinq jours plus tard, le président Juan Manuel Santos a reçu le prix Nobel de la paix. De quoi relancer le processus visant à mettre un terme à la plus ancienne guerre civile du continent américain.

Le prix Nobel 2016 a récompensé, le 7 octobre dernier, les efforts d’un chef d’Etat pour mettre un terme à la guerre qui déchire son pays depuis 51 ans. Contre vents et marées et contre la volonté de sa famille politique, la droite latino-américaine, Juan Manuel Santos, le président colombien, a signé un accord de paix avec la guérilla marxiste des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc) clôturant la plus ancienne guerre civile du continent américain, une guerre qui a fait plus de 260 000 morts, 45 000 disparus et 7 millions de déplacés.

Un accord pourtant mal compris que les Colombiens ont rejeté par une courte majorité (50,2 %) lors d’un référendum organisé le 2 octobre et auquel une minorité seulement de Colombiens ont participé.

Avec une question en suspens désormais : ce prix Nobel va-t-il offrir une seconde chance à ces accords de paix historiques ?

«  Il a manqué 52 000 voix pour que le “oui” l’emporte, regrette Olga Gonzalez, sociologue à l’Université Paris-Diderot, à cause principalement d’une abstention monumentale, proche des 63 %.  » Signés en septembre dernier à La Havane, la capitale cubaine, ces accords semblaient pourtant inespérés.

« Les Farc et le gouvernement ont tenté de faire la paix en 1982, 1990 et 1999, sans succès, rappelle la chercheuse. Mais cette fois-ci, les parties étaient nettement plus conciliantes. Les Farc étaient affaiblies par la mort de plusieurs de leurs hauts responsables, l’armée colombienne avait renoncé à une victoire militaire après l’échec de la guerre totale qu’elle avait livrée à la guérilla entre 2002 et 2010 sur ordre de l’ancien président Alvaro Uribe. Et enfin, l’actuel président, Manuel Santos, était désireux d’aboutir à un accord. »

Quatre ans de négociations, encadrées par des diplomates cubains, chiliens et norvégiens, ont été nécessaires pour parvenir à un cessez-le-feu. Imparfaits, ne touchant pas réellement aux causes profondes de la guerre [1], ces accords prévoyaient cependant toutes les conditions d’une paix durable : démobilisation des membres de la guérilla, reprise par l’armée colombienne du contrôle des anciens territoires de la guérilla et transformation des Farc en parti politique.

Blanchis et protégés

Soumis à l’approbation populaire, ces accords furent vivement critiqués par un homme politique de poids, Alvaro Uribe, ancien président colombien, aujourd’hui sénateur de Medellín, la seconde ville du pays. « Alvaro Uribe a fait une campagne particulièrement virulente, reprend Olga Gonzalez. Depuis 50 ans on dit aux Colombiens que tous les maux qui les frappent sont causés par les Farc. Il était facile pour lui de dénoncer leur retour à la vie civile, blanchis par les accords, protégés par une relative impunité et renforcés par leur entrée au Parlement. »

Cette relative impunité garantie aux anciens belligérants s’est révélée rédhibitoire pour une partie de l’opinion publique. « Les parties s’étaient mises d’accord pour ne répondre que partiellement de leurs crimes, confirme Sus Van Olmen, qui a analysé les accords pour Amnesty International. L’armée colombienne a procédé à 4 000 exécutions extrajudiciaires au début des années 2000 et aucun de ses responsables ne sera poursuivi pour ces faits. Quant aux responsables de la guérilla, le simple fait de se présenter devant le tribunal et d’avouer l’un ou l’autre de leurs crimes garantissait la clémence de la justice. Les commandants ne pouvaient pas être poursuivis pour les crimes com- mis par leurs troupes, une première dans le droit de la guerre. Les peines prononcées étaient limitées à sept ans maximum de privation de liberté, ce qui est en dessous des standards interna- tionaux pour les crimes de guerre et contre l’humanité. Et enfin les accords évoquent une “privation de liberté” et non de la prison, ce qui laisse à penser que les peines auraient été purgées à domicile. Cette impunité était difficile à accepter pour les victimes. »

Le « oui » des campagnes

Les victimes, pourtant, ont en réalité massivement apporté leur soutien à la paix, comme le montre l’analyse du scrutin du 2 octobre. Certes, le « non » l’a remporté à Medellín, fief d’Alvaro Uribe et dans les autres grandes villes, mais le « oui » l’a emporté dans les campagnes, le véritable épicentre de la guerre, où vivent les paysans marginalisés qui ont vu leurs terres réquisitionnées, leurs villages bombardés, leurs enfants assassinés ou enrôlés dans les forces combattantes.

Les accords prévoient d’ailleurs, à la demande des Farc, plusieurs mesures en leur faveur. « Il y a des campagnes où les gens ne connaissent de l’Etat que ses casernes, explique Miguel Choza Fernández, qui coordonne les organisations de défense des droits de l’homme en Colombie. Ils n’ont jamais vu un dispensaire public ou une école. Il était pourtant prévu de tracer des routes, de leur apporter les équipements qui leur permettent de vivre dignement. »

La prise en main des campagnes visait également à supprimer la culture de la coca, qui apparaît comme le véritable carburant de la guerre civile en assurant revenus et armement aux différentes milices et guérillas. « Il fallait faciliter la reconversion des planteurs de coca, poursuit Miguel Choza Fernández, en distribuant des semences, en créant des marchés pour leurs nouvelles cultures. C’était l’une des conditions d’une paix durable. »

Et maintenant ?

Face à une droite revancharde et essentiellement urbaine, les partis favorables aux accords n’ont pas jugé utile de mobiliser leurs troupes, rassurés par les sondages qui donnaient le « oui » largement vainqueur. L’Eglise a fait preuve de la même passivité, alors que les pasteurs évangéliques (protestants) appelaient ouvertement au rejet des accords. A l’analyse, la victoire du non était presque prévisible.

Que va-t-il se passer maintenant ? Manuel Santos, le président colombien, et Rodrigo Londono, le chef des Farc, ont confirmé que le cessez-le-feu était maintenu. Pour mieux reprendre les négociations ? Depuis, le prix Nobel a apporté sa formidable caution au processus de paix. « Le fait qu’une majorité d’électeurs ait dit non à l’accord ne signifie pas nécessairement que le processus de paix soit mort », a précisé le comité Nobel. A La Havane, les négociateurs cubains, chiliens et norvégiens, qui ont jusqu’à présent fait un travail remarquable, ont entendu le message, affirmant leur volonté d’ouvrir les débats pour trouver un accord qui satisfasse la totalité de l’opinion publique colombienne.

En attendant, comme pour affirmer que la paix semble inéluctable, la Colombie entame des négociations avec la petite guérilla de l’ELN (Armée de libération nationale), forte de 1 000 à 2 000 hommes, implantée à la frontière avec le Venezuela et dans de petites zones minières éparpillées ailleurs dans le pays. Fortement marquée par la théologie de la libération et peu hiérarchisée, elle n’a pas été capable jusqu’ici de s’associer aux négociations. Il semble que l’accord conclu avec les Farc l’ait fait changer d’avis.

Tags: Colombie

[1Entre autres choses, les accords ne réglaient pas l’incroyable fracture qui frappe la propriété agraire, avec 0,4 % des propriétaires qui détiennent 41 % des surfaces agricoles tandis qu’à l’autre extrémité, 70 % des paysans se partagent 5% des terres cultivables.

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