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Lancement d’une charte commune

Les ONG belges s’emparent de l’égalité de genre 

Carine Thibaut Carine Thibaut
19 novembre 2018

Cette année, les ONG belges ainsi que les acteurs institutionnels se dotent d’une charte genre. La charte genre a pour objectif de construire un socle commun d’engagements et de créer un élan positif dans toutes les organisations pour aboutir à l’égalité de genre. Le 29 novembre prochain, plus de 80% des ONG ratifieront la charte publiquement lors d’une journée d’échanges.

Un contexte marqué du sceau du genre

La vague #metoo lancée en 2017 lors des révélations de l’affaire Weinstein continue de produire des remous – par exemple en Inde autour de l’industrie cinématographique de Bollywood. Début 2018, le prix Nobel de la Paix est attribué à Dr Mukwege et à Nadia Murad, deux personnalités engagées pour les droits des femmes. A l’approche des élections présidentielles au Brésil, des mobilisations gigantesques de femmes ont lieu pour s’opposer à un candidat - devenu entretemps président- ouvertement homophobe et sexiste.

Depuis des années, des avancées considérables en matière d’égalité entre les hommes et les femmes ont profondément modifié la manière dont les hommes et les femmes conçoivent leur devenir. Plus de filles ont accès à une scolarité, plus de femmes ont accès à des postes à responsabilité que ce soit dans la sphère politique, associative ou économique. La violence faite aux femmes - encore trop souvent considérée comme une question d’ordre privé - devient un sujet de politiques publiques nationales faisant l’objet de campagnes de prévention et l’objet de poursuites au niveau judiciaire.

Pourtant, ces avancées considérables sont fragiles et les inégalités sont loin d’avoir disparu du globe terrestre. Quelques chiffres sont éloquents. Dans le monde, une femme sur trois est victime - à un moment donné de sa vie - de violences physiques et/ou sexuelles, généralement de la part d’un partenaire intime ou ex-partenaire [1]. 2,6 milliards de femmes et de filles vivent dans des pays qui ne criminalisent pas explicitement le viol [2]. Les inégalités structurelles demeurent : les femmes gagnent des salaires inférieurs de 23 % en moyenne par rapport à ceux des hommes et jusqu’à 75 % de leurs emplois sont informels ou non protégés dans les pays en développement. Au rythme où nous allons, il faudrait 170 ans pour parvenir à l’égalité professionnelle [3]. Trop long, beaucoup trop long,…

Quant à la reconnaissance des droits des LGTBQI, ils progressent dans le monde sous la pression de mouvements larges revendiquant le droit de pouvoir vivre son genre et d’exercer sa sexualité sans crainte de discriminations ou de menaces. D’un côté, certains combats aboutissent à des changements législatifs : la Cour Suprême de l’Inde a par exemple dépénalisé l’homosexualité au début de cette année. Pourtant, l’homosexualité est dans de nombreux pays encore considérée comme un délit pénal passible de prisons, voire de la peine de mort. Dans d’autres pays, l’homosexualité et la transidentité restent associés à des maladies psychiatriques qu’il faut guérir. En Europe, les agressions ainsi que les meurtres de personnes transgenres continuent de faire l’actualité, montrant ainsi que l’homophobie et la transphobie restent très présentes dans les mentalités.

Les dernières deux années sont résolument marquées du sceau du genre de par l’ampleur des débats sur les réseaux sociaux, les médias tant au Sud qu’au Nord. Un contexte qui n’a pas manqué de marquer le monde de la coopération au développement.

Pourquoi une charte genre ? Pourquoi avons-nous besoin d’une culture institutionnelle sensible à l’égalité de genre ?

Le genre est l’un des thèmes transversaux de la coopération au développement, l’égalité des sexes est le cinquième objectif de développement durable. Les ONG ont depuis longtemps intégré la dimension du genre dans leurs manières de construire des partenariats avec des organisations du Sud et leurs manières de sensibiliser le public belge. Cela se fait au travers de soutien aux organisations féministes que dans une réflexion accrue sur les inégalités entre hommes et femmes. Certaines ONG comme Le Monde selon les Femmes sont spécifiquement dédiées à accompagner et outiller les organisations en la matière.

C’est ainsi que l’on trouve des outils de sensibilisation qui abordent les inégalités de genre, des indicateurs intégré au processus de suivi et évaluation qui mesurent l’impact sur les inégalités de genre de nos actions. Le secteur est riche d’expériences en la matière. Pourtant, de nombreux témoignages pointent une intégration transversale du genre – apellé aussi ‘gendermainstreaming’- encore faible dans de nombreuses organisations. Une faiblesse qui s’explique par de nombreux facteurs : des formations lacunaires du personnel, une faible priorité accordée au genre, des concepts qui ont encore du mal à percer et dans certains cas, des instances de décision peu paritaires, etc. Cette faiblesse décourage parfois celles et ceux qui au quotidien veulent intégrer le genre dans leur travail.

Inspiré par l’expérience de la Charte de gendermainstreaming adoptée par les trois syndicats belges (FGTB, CSC, CGSLB) en 2004 [4], le secteur des ONG et des acteurs institutionnels, avec les travailleuses et travailleurs du secteur Nord, décide de se lancer dans deux ambitieux projets : la création d’une charte en faveur de l’égalité de genre et la création d’un guide de bonnes pratiques.

Initialement lancé par la coupole et la fédération francophone, le processus s’élargit en 2017 aux structures représentatives néerlandophones et à la fédération des acteurs institutionnels [5]. En 2017 et 2018, le processus est lancé. Dès le départ, l’option choisie est celle du bottom-up. Les groupes existants qui travaillent sur différents volets (communication, éducation, plaidoyer et mobilisation) se réunissent et ouvrent leurs portes à d’autres organisations afin de discuter des bonnes pratiques et des pistes qui pourraient améliorer l’égalité de genre dans nos pratiques. Toute cette matière servira à la création d’un guide de bonnes pratiques. Quant à la charte, sa création est prise en main par le comité de pilotage de ce processus.

Que contient la charte genre ?

Validée par les 5 conseils d’administration des structures représentatives du secteur, elle sera également présentée au Conseil Consultatif sur le genre.

La charte se veut un instrument d’intégration du genre dans les organisations. Il s’agit bien de soutenir une culture institutionnelle sensible aux inégalités de genre et qui cherchent à mettre en place des mesures concrètes pour y remédier. Le combat pour l’égalité de genre est conçu après de nombreux allers-retours entre les organisations comme incluant l’égalité des sexes (entre hommes et femmes) ainsi que la reconnaissance des droits des personnes LGBQTI (lesbiennes, gays, bisexuelles, queer, transgenres, intersexuées)4.

Les 8 mesures reprises dans la charte genre reprennent les différentes facettes d’une organisation :

  • Vision et mission.
  • Structures de décision : La parité dans les structures de décision – du CA aux instances de direction en proposant une parité en ayant ad minimum 1/3 de ses membres du même sexe.
  • Approches développées : L’importance de développer une double approche- transversale et spécifique.
  • Plan d’action : La mise en place d’un plan d’action assorti d’un budget dédié et de mesures de suivi avec des indicateurs objectivement vérifiables.
  • Politique de Ressources Humaines : Une politique de ressources humaines qui inclut l’égalité de genre de manière explicite (harcèlement, congés parentaux, égalité salariale, non discrimination à l’embauche, plan de carrières égaux).
  • Valeurs de l’organisation : Intégration dans le code de conduite la dimension d’égalité de genre avec des mécanismes de dépôt de plaintes.
  • Activités : veiller à l’empowerment des femmes et des groupes sociaux discriminés.

> Téléchargez la charte genre

Soft law versus hard law ?

On peut s’interroger sur le choix d’une charte – le ‘soft law’- plutôt qu’un mécanisme contraignant dit ‘hard law’. Une charte est-elle l’instrument le plus à même de produire une égalité de genre dans le secteur ?

En effet, une charte genre – même construite au travers d’un processus de participation des organes de décision de structures représentatives – s’ajoute aux chartes déjà existantes dans le secteur, qui ont parfois été imposées par le Ministre de tutelle. Pourtant, le secteur a dès le départ indiqué ne pas vouloir d’un instrument contraignant surtout que les mécanismes de contrôle interne sont flous. Qui serait l’organe interne aux acteurs chargés de contrôler sa mise en place ?

La charte a donc bien vocation à créer un élan positif et surtout à constituer un socle commun d’engagements. Il est néanmoins important de préciser que des éléments dans la charte font référence à un corpus légal déjà existant tant en matière de droit du travail qu’en matière de parité, parfois mal connu des propres organisations ou de ses travailleuses et travailleurs.

Très vite, est apparu que le gage de sérieux de la Charte reposerait sur plusieurs élements :

  • Un travail préalable dans de très nombreuses organisations sur l’intégration du genre tant au niveau institutionnel qu’au niveau des activités menées par les acteurs de la société civile
  • Des valeurs profondément ancrées qui visent à lutter contre toutes les formes d’inégalités dont celles de genre
  • Des ressources formées dans les organisations et des ONG spécifiquement dédiées à la thématique comme le Monde Selon les Femmes, qui voient dans la charte l’opportunité d’élargir un mouvement déjà entamé.
  • Un engagement d’une grande partie du secteur, qui se traduit clairement par la ratification de plus de 80% des organisations à la charte
  • La mise en place de formations sur le genre par les deux fédérations à venir à destination du personnel des ONG

En conclusion, la charte genre constitue un pas collectif du secteur pour intégrer le genre dans les différentes facettes de chacune des organisations. La profondeur du changement qui s’opérera dépendra lui de la volonté politique de tous les acteurs d’en faire un combat prioritaire et non secondaire.


[4La présentation de la Charte des trois syndicats aura lieu le 30 mars 2017 lors d’une journée de réflexion sur l’égalité de genre.

[5Le processus dans son ensemble sera piloté par les 5 structures représentatives : CNCD-11.11.11, ACODEV, 11.11.11, NGO federatie et FIABEL.

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  • Antoinette Van Haute

    5 juin 2019
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