×

Les bons ... et les truands

Chafik Allal Chafik Allal
23 juin 2010

Introspectus, la rubrique où le mouvement Nord-Sud se regarde dans le miroir et analyse pratiques et discours. Ce mois-ci, carte blanche à Chafik Allal, éducateur au Centre de formation pour le développement et la solidarité internationale, Iteco.

C’est toujours surprenant – pour moi –
d’entendre répéter des discours dominants
déjà largement connus. Et si ces
discours sont tenus par des proches,
appelons-les des « amis », la surprise est
encore plus grande. Je n’y peux rien.
Sur le moment, j’ai juste envie de poser
des questions pour comprendre comment
de tels amis peuvent se surprendre
eux-mêmes à tenir des discours si éculés.
À leur place, j’aurais honte ; moins
par culpabilité de penser comme les dominants
– ce qui n’exige pas un effort
surhumain – que par le courage de proposer
ces discours comme uniques
grilles d’analyse et de compréhension du
monde. Tiens, la dernière fois que ça
m’est arrivé, c’était au cours d’un barbecue.
L’ambiance était sympathiquement
non convenue jusqu’à ce que nous
parlions de la situation en Thaïlande :
une des personnes présentes en revenait,
et se pensait faussement légitime
comme certains journalistes usant du
« j’y étais ». De descriptions en discussions,
cette amie en est venue à nous
expliquer que les groupes de personnes
qui se révoltent actuellement là-bas le
font pour soutenir un dictateur corrompu
(l’ex-Premier ministre Thaksin
Shinawatra). Et au moins à cause de
cette corruption, il est clair, selon elle,
que nous devrions soutenir le pouvoir
actuel. Les discussions étaient closes
par une construction d’alternatives infernales
 : ou tu soutiens le régime en
place ou tu soutiens un corrompu ; en
tout cas, pas ou peu moyen de penser
une révolte s’inscrivant dans un processus
historique plus long, éventuellement en lien avec la crise financière
passée en Asie. Ou d’avoir d’autres
pistes de lecture du contexte [1].

Ce n’est pas la première fois qu’une
grille de lecture liée à la corruption atterrit,
s’impose ou est imposée pour
comprendre un problème. Et je ne sais
pas si tu as remarqué, elle est évidemment
liée à un ailleurs plus ou moins
précis. En Belgique francophone, on utilise
la corruption pour expliquer de nombreuses
situations : par exemple, un peu
en Thaïlande, un peu en Amérique latine,
et beaucoup en Afrique. Ailleurs,
en Flandre, au hasard, de nombreuses
personnes peuvent même élargir l’utilisation
pour justifier des impossibilités
de coopération avec la Wallonie ; en
Israël, on parle régulièrement de corruption
pour expliquer le non développement
des Palestiniens, ou bien même
pour justifier l’impossibilité de faire la
paix avec eux [2], etc. Tu le constates par
toi-même, comme je le constate : pour le
moment, l’utilisation de cette notion permet
surtout de donner un caractère de
description, d’analyse, et d’explication –
potentiellement totalitaires – de l’état
d’un groupe humain, d’un pays ou d’une
société, et si nécessaire, de justifier
« nos » actes vis-à-vis d’eux. Car en
creusant bien, je me rends compte que
la notion de corruption est polysémique,
qu’elle a des significations sociales différentes,
qu’elle englobe des pratiques
différentes, et qu’elle peut avoir lieu
dans des contextes différents. Si tu
cherches un peu, tu peux t’en rendre
compte également [3].

Et maintenant que tu t’en es rendu
compte, et que tu es convaincu, comme
moi, que c’est complexe, tu te poses la
question : pourquoi parle-t-on de cela
de manière aussi simplifiée ? Une piste
serait à chercher du côté de la confiscation
des valeurs universelles par
l’Occident, pas par calcul machiavélique,
ou par théorie du grand complot.
Plutôt par désir collectif (souvent inconscient ?)
de maintenir certains types
de rapports de domination. Outre les
rapports de domination classiquement
cités (économiques par exemple), il y a
des rapports de domination tellement
intériorisés qu’ils en deviennent « naturels
 ». Pour ne pas te fatiguer, je vais
prendre trois exemples de tels types de
domination : pour commencer, l’Occident
(et moi avec) s’arroge, sans consulter
quiconque, le pouvoir de description de
tout ce qui se passe dans le monde. Si
je devais exagérer (et sache que j’exagère
parfois), je dirais que la vérité
d’une description se doit d’être occidentale
ou assimilée : tu peux ne pas
me croire ; fais-toi ta propre idée sur la
question, en lisant par exemple l’excellent
livre commis par Sophie Bessis [4]. Pour illustrer cela, je t’informe que, récemment, même un film fictionnel présentant une vision différente de celle des dominants a été largement décrié et jugé comme comportant des informations inexactes et fausses [5].

L’OCCIDENT S’ARROGE LE POUVOIR DE DESCRIPTION DE TOUT CE QUI SE PASSE DANS LE MONDE

Une fois les évènements décrits, les dominants se permettent de donner les seules problématisations valides : le pouvoir de problématisation des évènements du monde est rarement partagé, et quand il est contesté, on nous renvoie vers des alternatives infernales paralysantes [6]. Finalement, le pouvoir de médiatisation : la description et la problématisation ne deviennent éléments de construction d’idéologies adoptées que s’ils sont médiatisés et publicisés. Et puis, en te martelant la tête, tu finis par croire que ce qu’on te dit est valide.
Bien sûr, je sais que toi aussi tu te méfies comme moi, mais même en nous méfiant, les idées finissent par nous traverser les pores de la peau.

Tu me connais maintenant, on peut se
tutoyer encore plus facilement : je
n’imagine pas un seul instant que ces
pouvoirs se construisent ni dans des
ateliers clandestins, ni dans une quelconque
officine au service des dominants ;
le pire c’est que ça se fait tout
seul. Comme ça. Oui j’exagère parce
que je dois avancer dans mon article et
que je n’ai pas le temps d’aller dans
l’analyse, mais retiens bien que j’insiste
sur le fait que ce n’est pas un complot.

Pourquoi je te parle de ces pouvoirs ?
Si tu suivais un peu, tu devrais te rappeler
que je devais répondre à la question
de la section précédente. Pourquoi
parle-t-on de la corruption (qui est,
comme je te l’ai suggéré, une notion
bien complexe) de façon aussi simplifiée
ou simpliste ? Tu fais le lien toi aussi ?
C’est bien ça, en gros, les pouvoirs de
description, de problématisation et de
médiatisation trouvent en la corruption
un allié de poids pour être renforcé. Si je
confisque les idées et les mots qui décrivent
ce qu’est un truand, qui disent
les problèmes que j’ai avec les truands,
je peux médiatiquement décrire les
truands et, si nécessaire, les décrire
comme des truands. Tu en concluras
par toi-même que je suis bon. Reste à
savoir que désigne le « les » dans « les décrire comme des truands » ? Tu me fais plaisir là, car tu poses des questions
(im)pertinentes. Ce « les » remplace les
adversaires idéologiques, politiques,
etc. du moment. Ainsi en est-il des
exemples que je t’ai cités plus haut. Il
n’est évidemment pas question de faire
de la corruption un fléau à combattre
dans l’absolu, ça pourrait fragiliser plein
d’amis car parmi les dominants, il y en
a évidemment qui sont largement corrompus [7].
Bon je peux avancer un peu
maintenant ? Je te rappelle mon hypothèse
 : la non corruption fait partie des
valeurs confisquées par des dominants
de l’Occident (au départ) et de plus en
plus par des dominants des pays du Sud
en vue de renforcer certains rapports
de domination. Mais, comme tu sais,
ces gens-là sont des gens bien et civilisés :
ils ont décidé d’éviter de plus en
plus de parler de corruption, il paraît
que c’est stigmatisant (d’autant plus que
les populations d’ici commencent à
prendre cette valeur au sérieux et commencent
à parler de personnes politiques
corrompues, ici même ; affreux
boomerang). Alors quoi ? Alors oui. Il
fallait positiver. Comme le dit l’air de
l’époque. On a transformé cela. On ne
parle plus tellement de corruption [8]. Il
paraît que ça ne fait pas distingué. On a
transformé la lutte contre la corruption
en une version plus positive : lutte pour
la bonne gouvernance. Ça fait classe
non ? Oui je sais, la bonne gouvernance
n’est pas que cela. C’est cela aussi. Ça
n’a pas été inventé dans des officines,
mais cette fois, on sait comment ça a
été inventé : dans les bureaux des institutions
internationales. Ils ont juste été
un peu maladroits : quand on parle de
bonne gouvernance, ça sous-entend
que la gouvernance n’était pas bonne
avant, voire mauvaise. Voire. Meilleure
gouvernance aurait été plus approprié
peut-être. Ou peut-être pas [9]. La forme
change, l’idée reste quasi la même.
D’ailleurs, comme tu as de la chance, je
suis tombé ce matin sur une information
qui va dans le sens d’exemples renforçant
ce que je te dis et que je vais devoir
partager avec toi : au Gabon, un communiqué
officiel a annoncé l’achat par
l’État gabonais, pour cent millions
d’Euros, d’un immeuble à Paris pour le
président Ali Bongo [10] au nom de la
« bonne gouvernance » et de la « transparence
 » [11]. Annonçant cela comme une
pratique de bonne gouvernance, ce dominant [12]
ne peut pas être accusé de corruption
pour cela et dans le contexte actuel,
n’y pense même pas. Et d’autres
exemples existent un peu partout, où au
nom de la bonne gouvernance, parfois
de lutte contre la corruption, on va un
pas plus loin : on emprisonne, on arrête,
on juge des adversaires politiques sous
le regard des politiques occidentaux,
parfois d’ONG, attendris par la rapide
appropriation – par des amis ou des « qui
vont devenir des amis » – de la lutte pour
les valeurs « universelles ».

QUAND ON PARLE DE BONNE GOUVERNANCE, ÇA SOUS-ENTEND QUE LA GOUVERNANCE N’ÉTAIT PAS BONNE AVANT, VOIRE MAUVAISE

Alors, tu me diras : et que faire avec tout
ça quand on travaille dans une ONG
ici ? Beaucoup et peu. Déconstruire, déconstruire
et déconstruire. Je te le dis
trois fois pour les trois pouvoirs que je
t’ai cités tout à l’heure. Je ne tiens pas
spécialement à ce que tu le lises, mais
si ça peut t’aider, il y a, par exemple,
l’ONG ITECO qui a fait une première
tentative pour déconstruire les discours
sur la corruption [13]. Où j’ai appris par
exemple, que la corruption n’est pas une
question de culture ou bien qu’il n’est
pas prouvé que le système démocratique
est le plus efficace pour lutter contre la
corruption. J’ai aussi compris comment
l’ONG Transparency International a
construit sa légitimité et son pouvoir à
partir d’un indice largement décrié scientifiquement.
Et pour construire cette légitimité
et asseoir ce pouvoir, cette
ONG le fait précisément par les descriptions,
problématisations et médiatisations
dont je t’ai parlés [14]. Peut-être
que les ONG devraient également continuer
à résister au kit « Transparency
International » et aux grilles de lecture
simplistes du contexte, qui commencent
à être largement à portée de mains.
Nous sommes certes poussés par le
vent pour épouser l’air du temps, sous
peine de disparaître. Mais comme dirait
l’autre, si nous pouvions nous éviter
les destins de girouettes, ça serait au
moins ça de gagné sur l’époque.

[1Je t’avoue néanmoins mon manque de connaissance du contexte thaïlandais.

[2Le fameux
exemple d’Ariel Sharon traitant feu le Président Yasser Arafat de corrompu et justifiant ainsi
l’impossibilité de négocier avec un corrompu des accords de paix.

[3« Lexique de la corruption pour
les novices », Ch. Chatelle et Ch. Allal in Antipodes num 187 « corruption et transparence », déc.
2009, www.iteco.be

[4« L’Occident et les autres », Sophie Bessis, La Découverte Poche, 2003 ; dont la quatrième de couverture commence par « l’Occident gouverne le monde depuis si longtemps
que sa suprématie lui paraît naturelle ». Ça promet pour toi, comme lecture sur la plage en été, je t’envie.

[5Informe-toi sur la polémique née du film « Hors-la-loi » parlant de la guerre
d’Algérie, polémique née même avant qu’il ne soit projeté à Cannes en 2010, et donc essentiellement pas encore vus par les protagonistes de la polémique.

[6Rappelle-toi le pouvoir paralysant de la belle expression « la rue arabe gronde » dont tu peux trouver une excellente analyse dans un livre édité par le CETRI « La “rue arabe” au-delà de l’imaginaire occidental », Asef Bayat, Etat des résistances dans le Sud 2010 – Monde arabe Vol. XVI-2009/4, www.cetri.be

[7Ne me pose pas la question du « qui » s’il te plaît, tu peux poser cette question à plein
de personnes autour de toi qui ont foison d’exemples à te donner

[8En tous cas, les dominants
des dominants n’en parlent plus, exception faite d’un certain ex-ministre belge au sujet de la RDC.

[9Se rendant compte de la boulette, dans les institutions internationales, on « lutte » maintenant
pour enlever l’adjectif « bonne » pour parler uniquement de gouvernance à améliorer.

[10Tu sais
Ali – le fils de son père – Bongo

[11In Le Canard enchaîné, mercredi 26 mai 2010, page 3.

[12Certes pas occidental mais ami et protégé de la France.

[13Et plein de vraies découvertes
pour moi au sujet des idées reçues sur la corruption et autres in Antipodes num. 187 « Corruption
et transparence » déc. 2009, www.iteco.be

[14Tu permets ou pas, je triche un peu avec toi : je fais
une publicité pour un article que j’ai commis moi-même. Mes circonstances atténuantes, c’est que
cet article était une expérience où j’ai beaucoup appris sur le sujet.

Source : dlm // demain le monde #2, juillet-août 2010 //www.cncd.be/dlm

Lire aussi

Jair Bolsonaro, le nouveau président brésilien, pourrait rencontrer des résistances à sa volonté de tailler en pièces l'Amazonie.
Brésil

Jair Bolsonaro pourra-t-il détruire l’Amazonie ?

Elu en octobre, intronisé en janvier, Jair Bolsonaro, le nouveau président brésilien, va-t-il amplifier le saccage de l’Amazonie ? Cet ancien militaire, nostalgique de la dictature, ouvertement raciste et homophobe, n’a cessé de clamer durant sa (...)


  • Jean-François Pollet

    1er avril 2019
  • Lire
Élections en RDC : une alternance historique contestée

Élections en RDC : une alternance historique contestée

Selon les résultats provisoires de la commission électorale congolaise, le futur président de RDC devrait être l’opposant Félix Tshisekedi. Il s’agit dès lors de la première alternance présidentielle issue des urnes depuis l’indépendance du pays. (...)


  • Antoinette Van Haute

    10 janvier 2019
  • Lire
Qui ? Chafik Allal
Adresse Quai du Commerce, 9 - 1000 Bruxelles
Téléphone +32 250 12 30

Inscrivez-vous à notre Newsletter