×

Les femmes et l’agroécologie sont l’avenir du Sud

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
19 septembre 2014

Imagine demain le monde - Selon les Nations unies, entre 60 et 80% des aliments consommés en famille dans le Sud sont produit par des femmes. Mais, au quotidien, le pouvoir de décision reste souvent entre les mains des hommes. Davantage d’égalité entre les genres et un recours plus grand à l’agroécologie permettraient d’augmenter les rendements et de combattre la malnutrition.

Les femmes, avenir de l’homme dans le Sud ? Selon les experts, cela ne fait pas de doute.

1. Les femmes nourrissent les pays du Sud

Dans le Sud, ce sont les femmes qui remplissent les ventres. La FAO (Food and Agriculture Organization) estime qu’elles produisent 60 à 80 % des aliments consommés en famille, même si les femmes ne représentent qu’une petite moitié de la main-d’œuvre agricole.
« Les hommes se consacrent généralement aux cultures de rente qui payeront la maison ou les meubles, souligne Sophie Charlier, chargée de mission au Monde selon les femmes, tandis que les femmes se tournent vers les cultures vivrières qui servent principalement à l’alimentation de la famille, même si une partie de celle-ci peut être commercialisée sur des marchés locaux.  »
Responsables du foyer, un œil constamment rivé sur les enfants, les femmes s’adonnent essentiellement à des activités de proximité - entretien du potager familial et exploitation de petits élevages, poules, lapins - dont les produits garniront l’assiette familiale bien avant le lait, le riz ou le coton produits par les époux qui seront, en grande partie, revendus sur les marchés. « Les femmes nourrissent leur famille et leur rôle nutritionnel est d’autant plus déterminant qu’elles transforment les aliments et préparent les repas, renchérit Gilles Michelin, chargé de programme à Aide au développement - Gembloux. C’est sur elles que repose une bonne hygiène alimentaire : des repas équilibrés, bien préparés avec des mains et des ustensiles propres. Elles ont également un rôle éducatif important dans la transmission des bonnes pratiques alimentaires. »

Vendeuse de piment sur un marché sénégalais. La possibilité pour les femmes de gagner leur vie a des retombées positives pour toute la famille.  (Crédit : Le monde selon les femmes )

2. La faim reculerait si les femmes accédaient à un certain pouvoir de décision

Les inégalités de genre, très présentes au Sud, cantonnent les femmes dans des tâches réputées subalternes qu’elles exécutent avec des moyens sommaires, sans grand pouvoir de décision. « Les engrais, les meilleures terres, le matériel, l’eau sont captés par les hommes qui vont mobiliser ces ressources dans des cultures de rente, poursuit Gilles Michelin. Les femmes se contentent de ce qui reste, les moins bonnes terres, des outils rudimentaires pour entretenir leur potager.Leur marge de manœuvre est d’autant plus faible qu’elles doivent également s’occuper de la famille, chercher l’eau et le bois. Le temps consacré au potager est donc limité. Si elles avaient la possibilité de partager librement leur temps entre travail agricole et domestique, d’accéder aux engrais et à l’eau, le potager familial s’en porterait certainement mieux et dans la foulée l’alimentation de toute la famille.  »
En un mot, les inégalités de genre se traduisent bien souvent par des disettes. La FAO calcule que si les femmes accédaient aux mêmes ressources que les hommes, elles augmenteraient de 20 à 30 % leur production et feraient reculer de 12 à 17 % le nombre de personnes souffrant de la faim. Olivier De Schutter, ancien rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation, souligne pour sa part que les femmes, lorsqu’elles engendrent un revenu, se montrent plus disposées à le consacrer au bien-être de la famille. Ainsi les chances de survie d’un enfant augmentent de 20 % lorsque la mère contrôle le budget de la famille.

3. L’agroécologie est particulièrement adaptée pour obtenir des hausses de rendement

« Le grand principe de l’agroécologie, c’est de diversifier les productions et de recycler les éléments nutritifs, souligne Guy Mergeai, enseignant-chercheur à Gembloux Agro-bio Tech (ULg). Vu la disparition inévitable des énergies fossiles et de certains engrais, la poussée démographique et la diminution des surfaces agricoles, il faudra produire plus avec moins de moyens. L’agroécologie offre des moyens durables pour assurer la production en créant une plus grande biodiversité dans les potagers par l’association de plantes et d’animaux, la plantation d’arbres et la culture de plantes complémentaires. »
L’agroécologie rend également plus autonomes les agriculteurs qui consolident l’économie de leur exploitation en s’émancipant des groupes industriels distributeurs d’intrants (semences, engrais, pesticides) à un prix fixé selon leur bon vouloir.
« Les paysans se nourrissent eux-mêmes, reprend Gilles Michelin. Quand on sait que la plupart des personnes souffrant de la faim sont des paysans ruinés par les marchés, l’avantage est déterminant. Il l’est d’autant plus pour les femmes que la nourriture n’est pas répartie équitablement à l’intérieur des familles. Lorsqu’un aliment vient à manquer, la viande le plus souvent, ce sont les femmes qui en sont privées, tandis que les hommes continuent à recevoir leur ration.  »

L’agroécologie pourrait nourrir le monde de demain. Un bémol cependant : lorsqu’on cherche à l’introduire dans le potager familial, les inégalités de genre s’en trouvent encore exacerbées. L’engrais « maison », par exemple, le compost qui recycle les déchets ménagers et de culture, met un an à mûrir. Il est ensuite enfoui dans le sol où il libérera ses éléments nutritifs durant des années. Comment encourager les femmes à faire un compost sans leur garantir un accès de très longue durée à leur terre ?
Dans le même esprit, comment les encourager à aménager un puits sur leur parcelle ou à planter des arbres de bordure qui capteront l’azote atmosphérique et fourniront un précieux engrais ? Les chiffres de la FAO sont sans appel, l’immense majorité des femmes sont plongées dans la précarité foncière, seules 10 à 20% d’entre elles sont des exploitantes agricoles. Olivier De Schutter estime que lorsque les femmes sont privées de droit à la propriété, la malnutrition des enfants augmente de 60 % (et de 85 % quand elles n’ont pas accès au crédit).

En Bolivie, les délégations paysannes comptent trois personnes dont au moins une femme pour assurer la formation de tous.  (Crédit : Le monde selon les femmes/Sophie Charlier )

« Le lisier représente un très bon engrais, reprend Sophie Charlier. Celui-ci se trouve dans les pâturages, parfois loin des champs. Comment les femmes pourraient-elles le répandre sur leur champ, si elles n’ont pas accès, comme nous l’avons constaté au Sénégal, à une charrette ? Les femmes sont souvent aussi responsables de la sélection des semences. Elles trient la récolte et mettent de côté les graines des meilleurs plants. Cependant, en fin de saison, si les greniers sont vides et qu’elles n’ont pas accès aux moyens financiers, la famille consomme les semences. La perte de contrôle des femmes sur certaines décisions anéantit leur travail. Une approche féministe de l’agroécologie nous conduit donc à repenser complètement le statut des femmes et à revoir tous les éléments qui marquent leur vie, leur accès aux services de santé ou d’éducation, au crédit, au marché, leur place dans les institutions ainsi que la coresponsabilité entre l’homme et la femme de la famille. »
En effet, vu la lourdeur de leurs responsabilités et de leurs tâches, les femmes ont un temps de vie limité et, si l’on n’y prend pas garde, un accès réduit au savoir. Olivier De Schutter estime que la mise en place de services de base, qui allègent le travail des femmes, comme l’électrification rurale, l’organisation de gardes d’enfants, l’accès à l’eau courante, ne sont pas de simples mesures de confort, mais ont un impact immédiat sur la sécurité alimentaire des familles.
L’accès au savoir est également important. Les femmes ne suivront pas une formation si elles n’y ont pas une place explicite. « En Bolivie, reprend Sophie Charlier, pour assurer la participation des femmes dans les organisation paysannes, les délégations comptent trois personnes dont au moins une femme. C’est une manière de garantir leur participation. Il existe d’autres moyens, comme permettre aux femmes d’emmener leurs enfants avec elles. » La recherche, dont le rôle est déterminant en agroécologie, devra également s’adapter aux demandes des femmes.
« Les mères manifestent une préoccupation plus importante pour la nourriture familiale, conclut Olivier De Schutter. Elles privilégient les plantes faciles à faire pousser et à cuisiner, avec de bonnes qualités nutritives et gustatives, qui réclament peu d’intrants. Ce sont des demandes essentielles auxquelles il faudra répondre.  » Sophie Charlier ajoute : « Il est important que les femmes, grâce aux formations, puissent également participer à des échanges de bonnes pratiques avec les femmes d’autres régions ou d’autres pays. »

Lire aussi

Qui ? Jean-François Pollet
Adresse Quai du Commerce 9, 1000 Bruxelles
Téléphone +32 (0) 2 250 12 38

Inscrivez-vous à notre Newsletter