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Les forêts congolaises en question

Véronique Rigot Véronique Rigot
1er mars 2007

Soucieux d’envisager l’apport potentiel de ces immenses ressources naturelles, nous avons rencontré une délégation du RRN, Réseau national Ressources naturelles lors de leur passage à Bruxelles pour la conférence internationale sur la gestion durable des forêts congolaises. L’occasion de faire le bilan avec les premiers concernés, mais également de nous associer à Greenpeace qui fait campagne pour les forêts congolaises.

Après la stabilisation politique en Afrique centrale, place à la relance socio-économique !

La RDCongo est particulièrement bien dotée en ressources naturelles, qu’elles soient minières, hydriques ou ligneuses. Si elles ont toujours attisé les convoitises internationales, alimentant les déstabilisations politico-militaires de la région, l’heure de la paix a enfin sonné et les ressources naturelles peuvent devenir aujourd’hui un instrument de la relance économique et de stabilisation régionale.
Dans cette optique, le Ministre belge de la Coopération au Développement réunissait à Bruxelles les 26 et 27 février dernier, bailleurs internationaux, décideurs politiques, scientifiques, représentants du secteur privé et organisations non-gouvernementales de diverses nationalités pour une Conférence Internationale sur la gestion durable des forêts congolaises.

Le Réseau des Ressources Naturelles, pour en finir avec le pillage ?

Le Réseau Ressources Naturelles (RRN) est un réseau national congolais, composé d’associations locales autour d’un point focal par province congolaise. Toutes ces organisations sont opérationnelles sur le terrain et appuient les communautés locales à la base. Le réseau est coordonné à Kinshasa.
« Le Réseau Ressources Naturelles s’est donné comme préoccupation de faire un monitoring des pratiques illégales dans l’exploitation des ressources naturelles à travers tout le territoire national  » nous explique Joseph Bobia, Coordinateur national du Réseau Ressources Naturelles. « Mais, pour réussir sa mission, il fallait procéder à la sensibilisation des communautés locales pour qu’elles participent efficacement dans la collecte des données sur ces pratiques illégales et pour dénoncer et décourager les pillages des ressources naturelles. »

Quel bilan faites-vous de la conférence internationale sur la gestion durable des forêts ?

« Il y a eu beaucoup de discours, mais très peu de débats en profondeur » constate amèrement Joseph Bobia. Néanmoins, c’est avec une certaine satisfaction qu’il observe que le communiqué final officiel fait écho à certaines des préoccupations exprimées dans la déclaration rédigée par la société civile. Forte de ce constat, la délégation du RRN souhaite attirer l’attention sur les faiblesses de l’Etat congolais, l’impact de l’exploitation des ressources naturelles sur l’environnement naturel et sur les conditions de vie des communautés locales, et souhaite rappeler ses deux principales préoccupations : participer à l’élaboration d’un plan de zonage national, qui déterminera la destination des terres en participation avec la population, et maintenir un moratoire suffisamment longtemps pour permettre une gestion durable et responsable des ressources naturelles, au bénéfice de toutes les parties -l’Etat, les communautés locales et les investisseurs privés.

L’administration forestière se déplace grâce aux véhicules des exploitants

« Peu informée de ses droits, la population est extrêmement pauvre et vulnérable, tout comme l’administration ! » s’exclame Théophile Gata, Conseiller en foresterie pour le RRN. Un processus de révision de la légalité des titres forestiers existants est en cours, mais traîne, et pendant ce temps, les exploitants industriels continuent de sur-exploiter la forêt... « Et même si l’Etat prend des décisions pour protéger la forêt et les gens qui en dépendent, il faudra encore que ces mesures soient respectées et mises en œuvre !  », continue-t-il.
L’Etat congolais n’a pas la maîtrise des informations et des données concernant la gestion forestière. Les exploitants industriels, quant à eux, ont ces données, et s’en servent à leur faveur. Le RRN constate également que l’administration forestière est actuellement dépendante des exploitants industriels pour ses déplacements. Un comble pour une administration qui est censée constituer un cadre pour l’exploitation et faire respecter une réglementation et un code à ces exploitants !
Un Etat plus structuré et disposant de capacités techniques et humaines suffisantes est une des conditions nécessaires à la gestion des ressources !

Quel est l’impact de l’exploitation des ressources naturelles ?

L’impact s’observe sur l’environnement, mais également sur les activités locales. Les colons pénétrant en RDCongo par le sud-ouest (province du Bas-Congo), y ont surexploité la forêt. Si le phénomène de déforestation observé n’atteint pas, à l’échelle nationale, l’ampleur des saccages de la forêt amazonienne, certaines régions congolaises souffrent de déforestation sévère. « Il faut penser à des programmes de reboisement, non pas au niveau des ONG –dont ce ne doit pas être la mission, et qui n’en ont ni les moyens ni les capacités-, mais au niveau de l’Etat ou de la coopération entre Etats », nous explique Joseph Bobia.
L’exploitation minière, quant à elle, cause actuellement bien plus de dégâts qu’on ne l’imagine aux forêts congolaises. Pour faciliter les accès aux sites d’exploitation minière, des zones sont déboisées. Par ailleurs, les routes tracées facilitent l’accès aux braconniers et aux exploitants illégaux, qui vident la forêt de ses richesses de biodiversité (abattage des essences les plus rares et disparition d’une partie de la faune).
Les conflits de compétences entre le Ministre des Mines et le Ministre de l’Environnement ne sont pas non plus pour faciliter le respect de l’environnement et des intérêts des populations locales, ce dernier proposant actuellement de gérer l’environnement direct des mines (processus de réhabilitation des sites et remise en l’état originel).

Et sur les activités agricoles ?

« La loi congolaise exclut les activités agricoles dans les forêts classées ou allouées à l’exploitation  », souligne Théophile Gata. Or certaines concessions englobent des villages ! Ces populations vont-elles être interdites de cultures vitales en régions enclavées, vont-elles être expropriées ?
« L’habitat des communautés locales sur les concessions érigées en réserves naturelles ne doit pas poser problème  », nous explique-t- il. Pour Greenpeace, « le zonage doit se faire avec la participation et le consentement des populations locales, et il faut travailler avec elles pour que l’impact humain soit minimal dans les zones les plus sensibles. Il ne doit en aucun cas s’agir d’opposer la conservation et les Hommes  ».
On comprend donc mieux l’importance d’un plan de zonage national, préalable à l’attribution de nouvelles concessions. La société civile demande un zonage répondant aux principes du consentement libre et informé, développé de manière participative -à l’aide notamment de programmes de cartographie (programme établi avec Rainforest Foundation). Ce zonage est indispensable à toute gestion durable et risque de passer à la trappe si l’Etat et la société civile n’y veillent pas. Les exploitants, opérant aujourd’hui dans leur quasi-totalité sans même un plan d’aménagement [1], promeuvent à terme une approche fragmentée, par concession, totalement incompatible avec les discours actuels sur la gestion durable des forêts.

Quel message souhaitez-vous faire passer ?

La délégation s’accorde : « Nous sommes pour un moratoire de 10 ans, permettant un renforcement des capacités de gestion à tous les niveaux (Etat, société civile, …) !  ». Elle se félicite des positions des Ministres congolais et belges en faveur de la maintenue du moratoire et d’une gestion durable des forêts en RDC. Mais la durée du moratoire est un élément crucial. Si la Belgique se prononce pour le maintien du moratoire jusqu’à ce que les conditions du décret de 2005 soient remplies (elles pourraient déjà l’être en 2007 : publication du décret-adjudication, nouvelles règles d’exploitation, révision de la légalité terminée – plan d’allocations à trois ans pour les futures concessions), le Ministre congolais parlerait, quant à lui, de 3 ans. Une période bien trop courte aux yeux de la délégation du RRN, compte tenu des circonstances congolaises.
Pendant cette période de moratoire, la société civile congolaise demande un programme de formation, d’information et de renforcement des capacités de l’administration forestière, des élus, des populations locales,… Il faut vulgariser les codes minier et forestier car la population n’est pas informée de ses droits et obligations. Mais ce travail d’information doit aussi se faire au niveau des assemblées nationale et provinciales, les nouveaux députés devant être formés, non seulement pour une remise à niveau sur leurs rôles, leurs tâches, le suivi des paiements,… mais également sur les codes forestier et minier. Elle demande également de participer au processus de zonage, et la transparence nécessaire à une gestion responsable des forêts.

En parlant de « gestion responsable », les entreprises sont-elles en ligne de mire ? Ou bien leurs responsabilités sociales ?

La société civile est souvent présentée comme « opposée » aux industriels. Il convient de préciser que la société civile s’oppose à toute forme de destruction de la forêt et à toute dégradation des conditions de vie des personnes qui en dépendent (y vivent ou en vivent).
« Ce programme de monitoring du RRN n’était pas contre les investissements dans les domaines des ressources naturelles qui apportent un plus au développement de la RDC. Il encourage tout investissement qui fait profiter au pays et à sa population. C’est aussi une façon de demander aux firmes qui opèrent sur le sol congolais dans le domaine des ressources naturelles de bien accomplir leurs responsabilités sociales vis-à-vis des communautés locales établies sur les sites d’exploitation. », nous explique Joseph Bobia.
Pour ce faire, une condition sine qua non : la transparence dans la gestion des contrats. « Ces firmes, continue-t-il, sont aussi tenues de publier ce qu’elles paient au trésor public congolais et ce dernier est tenu de publier ce qu’il reçoit de ces mêmes entreprises. La préoccupation est de parvenir à une transparence dans l’exploitation des ressources naturelles pour qu’elles servent effectivement au développement de la population congolaise et du pays lui-même. »

La menace de l’exploitation industrielle des forêts

« Les forêts congolaises sont le deuxième massif de forêts tropicales humides au monde après l’Amazonie », précise Philippe Cornélis de Greenpeace Belgique. « Elles couvrent plus de 60% du territoire national, et quarante millions de personnes dépendent de ces forêts pour leur alimentation, leurs plantes médicinales ou leur approvisionnement en énergie ! »
Les forêts tropicales africaines formaient auparavant une ceinture verte continue traversant l’Afrique du Sénégal à l’Ouganda. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas, mais paradoxalement, c’est grâce à la faiblesse de l’Etat (manque d’infrastructures) et à l’enclavement que les forêts congolaises ont été relativement épargnées par l’abattage industriel du bois. Même si les statistiques cachent des disparités entre régions, le taux de déforestation au Congo reste relativement modeste. « Au Congo, nous explique Greenpeace, la coupe est sélective, c’est-à-dire qu’elle consiste à prendre le meilleur et laisser le reste". L’exploitation industrielle des forêts congolaises se concentre ainsi sur une douzaine d’essences de grande valeur commerciale, qui représentent environ 90% de la production. Une douzaine d’exploitants détiennent plus de la moitié des titres de coupes, sur une superficie de quelque dix millions d’hectares. Ces compagnies forestières sont congolaises, belges, françaises, allemandes, italiennes, portugaises et libanaises. Les compagnies asiatiques sont encore peu présentes.
Pour prélever ces essences, de vastes zones de forêts sont ouvertes et la création d’un réseau de pistes pour la machinerie servant à débarder les grumes favorise l’accès des braconniers à la forêt.
Greenpeace craint qu’une fois les projets de réhabilitation des infrastructures réalisés, les volumes de coupe effectifs – et l’impact sur les forêts – augmentent considérablement.

Le nouveau Code forestier de la RDC prévoit que les forêts classées représentent au moins 15% du territoire national (contre 7,7% à l’heure actuelle). « L’identification de ces forêts classées doit démarrer rapidement, insiste Greenpeace. Les forêts du Congo revêtent également une importance capitale dans le cadre de la protection du climat au niveau mondial. Dans le cadre du financement des alternatives à l’exploitation industrielle du bois, le défi présenté par les changements climatiques peut offrir des ressources financières permettant d’éviter que les forêts ne soient sacrifiées sur l’autel des intérêts économiques à court terme. En tout état de cause, l’allocation des terres forestières doit se faire avec la participation et dans l’intérêt réel des Congolais et, plus particulièrement, des populations les plus directement concernées.  »

Notre défi : conservation et amélioration des conditions de vie !

Le CNCD-11.11.11 se joint à Greenpeace pour demander au gouvernement congolais, à la Banque mondiale et aux autres bailleurs de fonds la prolongation et le renforcement du moratoire sur l’octroi de nouveaux titres forestiers, afin d’éviter que le pillage des forêts congolaises ne prenne plus d’ampleur.
Nous demandons également d’assurer un examen strict et rigoureux de la légalité des titres forestiers existants. Ce processus doit aboutir à l’annulation de tous les titres accordés en violation du moratoire de mai 2002.
Le moratoire ne pourra être levé que lorsqu’un plan de zonage exhaustif et participatif définissant les types d’usage du sol aura été établi, qu’une gouvernance efficace dans toute la chaîne du bois aura été garantie, que le cadre légal aura été complété et que les nouvelles forêts classées auront été identifiées.
Conserver un des écosystèmes les plus précieux de la planète tout en améliorant la qualité de vie de populations les plus pauvres, voilà notre défi à tous !

[1Les plans d’aménagement sont des plans spécifiques de gestion durable et sociale propres à chaque concession.

Propos recueillis à Bruxelles le 28 février 2007.

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Qui ? Véronique Rigot
Adresse Quai du Commerce 9, 1000 Bruxelles
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