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Les mineurs étrangers non accompagnés, des ados au cœur de la crise

Stéphanie Triest Stéphanie Triest
29 mars 2016

MICmag - Suite à l’augmentation du nombre de MENA (Mineurs étrangers non accompagnés) arrivés en Belgique ces derniers mois, la Croix-rouge a ouvert un nouveau centre spécifiquement réservé à ce public à Bellevaux-Ligneuville. Une première pour l’organisation. Comment répondre aux besoins de ces adolescents en errance ? Comment s’est organisée la vie du centre dans l’urgence ? Retour sur les multiples défis que comporte l’accueil de ce public spécifique.
Un article en complément de l’infodessinée du 7e numéro de MICMAG.

L’année 2015 a livré ses derniers chiffres : 35 476 personnes ont introduit une demande d’asile en Belgique contre 17 231 en 2014, soit près du double, d’après les statistiques d’asile publié en décembre passé dans le rapport mensuel du Commissariat général aux réfugiés et aux apatrides (CGRA). Derrière l’anonymat des chiffres, un public peu visible, particulièrement touché par la crise. L’administration les appelle les MENA, les « mineurs étrangers non accompagnés », ces ados arrivés seuls sur le sol belge.

Toute proportion gardée, ce groupe a grandi bien plus rapidement que celui des migrants adultes. Ils sont passés de 537 en 2014 à …. 3099 l’an dernier, selon les déclarations des jeunes enregistrées à l’Office. Et encore, ce chiffre ne concerne que les jeunes ayant introduit une demande d’asile. Ce n’est pas le cas de tous les MENA. Au total, ce sont 5000 jeunes isolés qui ont été « signalés » par le Service des Tutelles du SPF Justice en 2015. En effet, en principe, chaque MENA doit se voir attribuer un tuteur à son arrivée pour l’accompagner dans ses démarches administratives. Mais en pratique, les tuteurs font défaut. Et neuf cents mineurs sont actuellement en attente.

L’accueil des MENA : l’idéal… et la pratique

En 2015, ces ados sont venus d’Afghanistan (65 %), de Syrie (15 %) et d’Irak (6 %), mais aussi de Guinée, de Somalie. L’explosion des arrivées confronte Fedasil, l’agence fédérale en charge de l’accueil des demandeurs d’asile, à un défi aigu, vu la particularité du parcours des Mena, plus complexe que celui d’un adulte. Première étape. Le temps de vérifier si le jeune est réellement mineur et isolé, d’identifier son profil social et psychologique, il est placé dans un centre d’observation et d’orientation.

Avant d’être orienté vers une seconde structure, après deux à quatre semaines. Hors cas particulier, ce sera une structure collective, un centre géré par Fedasil ou l’un de ses partenaires, comme la Croix Rouge, où il pourra suivre un parcours scolaire. A partir de 16 ans, selon son profil, le jeune peut être dirigé vers une « initiative locale d’accueil » d’un CPAS, où il sera plus autonome, tout en étant accompagné. Pour Fedasil, « la continuité dans l’accompagnement est nécessaire durant toute la période d’accueil. L’intérêt de l’enfant est primordial. On part de la situation du jeune et de ses besoins spécifiques ».

Car les MENA constituent un public particulièrement fragile. Récemment, l’agence policière Europol livrait un constat alarmant : 10 000 enfants migrants non accompagnés ont disparu en Europe sur les 18 à 24 derniers mois, selon ses estimations. L’agence craint que nombre d’entre eux soient exploités, notamment sexuellement, par le crime organisé. « Tous ne seront pas exploités à des fins criminelles, il y en a qui auront rejoint des membres de leur famille. C’est juste que nous ne savons pas où ils sont », explique Brian Donald, un responsable d’Europol cité par l’Agence France Presse, le 31 janvier dernier.

En Belgique, en pratique, vu l’explosion du nombre de MENA, les structures ad hoc affichent complets. Fedasil a créé 2300 places pour eux dans son réseau, dans des centres d’accueil spécifiques mais aussi, face à l’urgence, en ouvrant des ailes pour MENA dans « des centres classiques », pour demandeurs d’asile adulte, explique Benoît Mansy, du service communication de Fedasil.

Une cohabitation loin d’être idéale, comme l’a souligné Bernard Devos, le délégué aux Droits de l’enfant, dans la présentation de son rapport 2014-2015 au parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Le titre de ce rapport est révélateur : « Les enfants migrants, une situation terrifiante ». Dans une interview accordée au Soir le 20 janvier, il reconnaît les efforts réalisés ces dernières années, mais il estime que l’accueil reste insuffisant : « Certains me disent qu’ils sont logés et nourris mais cela ne suffit pas pour un enfant ». Il s’inquiète pour ces mineurs de plus en plus nombreux et de plus en plus jeunes. Une évolution confirmée par Benoît Mansy : « 20 % d’entre eux ont moins 15 ans. » Enfin, Bernard Devos s’inquiète particulièrement du sort des filles, mélangées à de nombreux garçons. « Elles ne représentent que 5 % des MENA. On ne peut donc pas créer des centres uniquement pour elles. Mais il leur faut une prise en charge spécifique. Certaines ont vécu des harcèlements, des viols…  »

De l’Afghanistan à Ligneuville

C’est dans ce contexte extrêmement tendu, que la Croix-Rouge a ouvert son premier centre d’accueil uniquement réservé aux MENA, le 15 octobre 2015, à Ligneuville. Un projet-pilote. 46 garçons y vivent désormais, après un passage dans un premier centre d’observation. Et derrière ce chiffre, bien sûr, à chaque fois un nom et une histoire particulière. Ils s’appellent Sayfullah, Ali, Mohib… Leur âge ? « De onze, douze ans pour le plus jeune à dix-sept ans. La majorité vient d’Afghanistan, il y aussi trois Albanais, un Pakistanais, un Yemenite, un Erythréen, deux Somaliens, un Soudanais, deux Syriens, explique Laurie, jeune éducatrice récemment engagée à Ligneville, comme l’ensemble de l’équipe.

Unaï, éducateur lui aussi, nous explique pourquoi les MENA arrivent plus nombreux et mais aussi plus jeunes que par le passé : « Certains ont été séparés de leurs parents en chemin. Cela arrive à la frontière turque. Les passeurs choisissent les groupes, ils se foutent de séparer les familles, il faut aller vite. Si cela se trouve, certains parents se trouvent ailleurs en Europe, sans que l’on puisse savoir où. Un téléphone, ça se casse, ça se perd », en particulier lors d’un parcours chaotique. « Il y a des parcours très différents, à l’instar des niveaux sociaux de ces adolescents. Ceux qui ont les moyens viennent en camion, par la route. Les autres marchent beaucoup. Des jeunes ont traversé l’Afghanistan, la Hongrie... Certains ont conscience des raisons pour lesquelles ils sont en Belgique. Obtenir l’asile, faire des études. Pour d’autres, c’est moins évident  ». Les parents les ont poussés à prendre la route pour leur réserver un avenir meilleur ou les mettre à l’abri. Des traumatismes ? « Pour certains, ça ne fait pas de doute, explique Laurie. L’un souffre de maux de tête violent, il ne supporte pas le bruit ». Unau complète : « Certains ont vécu des évènements traumatisants, mais n’en montrent aucun signe ». D’autres ont vécu des choses moins traumatisantes mais sont visiblement marqués. Quels évènements ? Des violences physiques infligées à leurs proches voire, la perte d’un frère, d’une sœur, d’un parent. Difficile d’entrer dans la particularité du parcours de chaque jeune, le temps d’une visite éclair, en regard du long travail mis en place par les éducateurs pour créer une relation de confiance. « Ce n’est pas facile. Il y a quelques semaines par exemple, nous avons reçu une visite de la police, raconte Yan. Rien d’alarmant, mais certains jeunes l’on très mal vécu. C’est lié à leur passé.  »

" Par ailleurs, les éducateurs de la Croix-Rouge n’interfèrent pas dans la procédure, souligne Laurie. A son arrivée, chaque Mena doit se voir attribuer un tuteur et expliquer la procédure d’asile. « Et ses chances de l’obtenir, complète Yan. 95% pour les Syriens, 45-50% pour les Afghans et … ». Une hésitation. « Pas grand-chose pour les Albanais. Il y en a trois ici. Nous n’avons pas encore été confrontés à un départ. Mais certains jeunes ont dix-sept ans ou presque. Tant qu’ils sont mineurs, ils ne peuvent pas se faire expulser mais après, s’ils se voient assigner un tuteur, ça peut aller très vite. »

Dans l’urgence, s’ajuster au jour le jour

À Ligneuville, l’équipe de la Croix-Rouge se compose d’une quinzaine de profesionnels. Chaque éducateur est le référent de cinq, six mineurs, en plus de sa propre casquette : gestion technique pour Yan, relation avec le voisinage ou l’école. C’est le cas de Laurie. Le 5 janvier, tous seront scolarisés. Pour le moment, quinze MENA suivent des cours à l’Institut Notre-Dame de Malmédy, quinze dans une autre école. « C’est difficile. Il faut créer des classes passerelles dans des écoles où il n’y en a pas. C’est du budget, des professeurs à trouver, ça prend du temps ». À l’Institut, les MENA vont dans une classe d’accueil spécifique, créée pour eux. Dans l’autre école, ils sont dispersés parmi les autres élèves.

Au départ, lorsque le centre a ouvert, il n’y avait pas d’école ni d’activités sportives, pas de connexion internet pour joindre, lorsque c’est possible, la famille restée au pays. C’était un sacré défi de gérer un groupe d’adolescents dans ces conditions, se rappelle Unaï. « Il y a la langue qu’ils ne comprennent pas, les papiers... Peut-être voulaient-ils aller en France ou en Allemagne ? Certains ne connaissaient même pas la Belgique ». Puis ils arrivent à Ligneuville. Peu à peu, un équilibre se met en place.

Ici, ils sont accueillis dans l’ancien l’hôtel Georges, en bordure de la grand ’route, à côté de l’église. La campagne, un contexte favorable pour accueillir des ados ? « L’accueil n’a pas toujours été chaleureux, tempère Laurie. Il y a eu des coups de klaxons, des parents pas contents que le bus vers l’école soit rempli le matin. » À l’inverse, des voisins sont venus proposer un coup de main. Une quinzaine familles ont proposé d’accueillir un jeune pendant les fêtes de fin d’année, pour passer le réveillon. Le bâtiment loué par la Croix-Rouge présente des avantages. Au moment d’ouvrir le centre, « nous avons pu racheter des meubles. Mais il a fallu faire des réparations, colmater les fuites, raconte, sourire en coin, Yan, le chef technique Nous avons dû travailler dans l’urgence, improviser, s’ajuster au jour le jour. »

La Croix-Rouge est-elle équipée pour accueillir ce public, ces ados aux parcours déjà bien chargés, eux qui ont perdu leurs repères et dont pour beaucoup, les perspectives d’avenir restent incertaines ? Unaï, répond après un silence. « A-t-on le choix ? C’est sûr, la Croix-Rouge pallie un manque. Mais sans cela, quelle alternative ?  ». De son côté, Fedasil travaille à la création de nouvelles places, et notamment, c’est inédit, via l’hébergement de MENA en familles d’accueil. Un mécanisme qui prend du temps avant de livrer des résultats. Benoît Mansy explique : « Côté néerlandophone, le processus est plus avancé. Une cinquantaine de familles ont été identifiées. Côté francophone, les choses sont plus lentes à se mettre en place ». Un appel aux candidats doit être lancé en ce début d’année 2016.

Crise, vous avez dit crise ?


Depuis l’été, les termes de « crise de l’accueil » et de « crise des réfugiés » se sont imposés dans l’agenda politique et médiatique belge et européen. Après avoir été un temps contesté, chez nous, aux premières heures. Parce qu’il implique un débat sur les causes de cette crise : l’afflux provoqués par les conflits internationaux, en Syrie notamment, et/ou, les mécanismes de pré-accueil eux-mêmes ? Crise des réfugiés et/ou crise de l’accueil ? Le choix des mots n’est jamais anodin. Quelques éléments pour objectiver cette question. En Belgique, même si nous nous en rapprochons, le flux d’arrivées n’atteint pas le pic enregistré en 2000 : 42 691 demandes introduites au CGRA. En Europe, selon l’Organisation internationale pour les migrants (OIM) et l’ONU, plus d’un millions de migrants et de réfugiés sont arrivés par mer et par terre dans six pays situés aux frontières de l’Union en 2015, avec 1 005 504 arrivées enregistrées au 21 décembre. C’est le plus important flux migratoire depuis la Seconde Guerre mondiale. Il passe majoritairement par la Grèce (816 752 arrivées au 21 décembre 2015) et la Méditerranée. La Grèce qui a enregistré un pic en octobre : 48 000 arrivées en moins d’une semaine. Des chiffres à comparer cependant aux afflux que connaissent des pays comme la Jordanie ou le Liban, où vivent entre 1,2 et 1, 5 millions de réfugiés syriens, rappelle la Croix-Rouge, dans son magazine trimestriel.

Source : MICmag, février 2016.

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