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Colombie

Luis Guillermo Pérez : « Nous n’accepterons pas le statu quo »

Céline Boileau Céline Boileau
1er octobre 2012

Entre 2002 et 2010, le DAS, principal service de renseignement colombien, a mené des actions d’espionnage et menacé des membres de la société civile colombienne trop critiques envers l’administration Uribe. Une procédure a été ouverte devant le Congrès colombien. Entretien avec Luis Guillermo Pérez Casas du Collectif d’avocats José Alvear Restrepo (CCAJAR).

A quoi se réfère le scandale des « chuzadas », les écoutes illégales ?
Au nom de sa politique de « sécurité démocratique », le gouvernement d’Uribe [1] a organisé des écoutes et la persécution de juges, de journalistes, d’opposants politiques et d’ONG colombiennes, notamment le CCAJAR. Il avait pour objectif de détruire nos organisations. Le Département administratif de sécurité (DAS) a monté une véritable opération d’espionnage, l’Opération Transmilenio. Il a intercepté toutes nos communications, suivi tous nos déplacements, enquêté sur nos proches et sur nos finances. Pour nous discréditer auprès de nos donateurs étrangers, il a prétendu que le CCAJAR faisait partie de la structure diplomatique des FARC [2]. Il a même fabriqué de fausses preuves pour nous poursuivre en justice.

J’ai décidé que je mourrai en Colombie, je ne repartirai plus en exil

Pourquoi le DAS s’en est-il pris à vous personnellement ?
Parce que j’ai été avocat dans de nombreux cas très sensibles, notamment celui du massacre de Mapiripan [3], qui a impliqué directement des hauts responsables militaires. Les menaces dont j’ai été victime dans le contexte de ce dossier m’ont obligé à quitter la Colombie. A partir de là, j’ai été très suivi par le DAS. A la veille d’une importante réunion auprès du Bureau du Procureur de la Cour pénale internationale, où nous allions remettre une importante communication sur les crimes contre l’humanité commis en Colombie, ma maison a été cambriolée, mon ordinateur et mon disque dur ont été volés. De nombreux indices indiquent que ce n’était pas un simple vol mais une mise en garde. J’ai porté plainte auprès de la police belge pour ce cambriolage et à la suite de cette plainte le juge d’instruction a demandé une commission rogatoire internationale auprès de la justice colombienne. Celle-ci n’a toujours pas accepté ladite commission. Il y a pourtant de nombreuses preuves qui semblent indiquer que le DAS a également agi en Europe. (voir l’encadré)

Quelles ont été les conséquences judiciaires de cette affaire ?
Malgré les pressions politiques sur les juges, plus d’une cinquantaine de policiers du DAS ont été poursuivis. Même s’ils n’ont jamais voulu dénoncer leurs donneurs d’ordre par crainte de représailles, certains ont avoué leur culpabilité et beaucoup ont été condamnés. Jorge Noguera, directeur du DAS et proche d’Uribe, qui se disait « prêt à mettre sa main au feu qu’il était innocent », a été condamné pour homicide. Sa successeur à la tête du DAS, Maria Pilar, n’a échappé à la prison qu’en s’enfuyant au Panama, avec la complicité du DAS et le soutien d’Uribe, et en y obtenant l’asile politique. Aujourd’hui, si Uribe échappe encore à la justice, c’est grâce à son immunité. Pour que la Cour suprême puisse le poursuivre, il faudrait que la chambre d’accusation de la Chambre des députés décide d’ouvrir une instruction contre lui. En somme, il reste protégé par une « chambre d’impunité ».

Le DAS a été dissous en octobre 2011. Vous sentez-vous toujours menacé ?
Bien sûr ! L’an dernier, 49 défenseurs et défenseuses des droits humains ont été assassinés en Colombie. La Commission interaméricaine des droits de l’Homme, elle-même, a dû exiger que cinq magistrats de la Cour constitutionnelle reçoivent une protection policière ! J’ai décidé que je mourrai en Colombie, je ne repartirai plus en exil. Nous accepterons la prison s’ils arrivent à nous faire condamner, nous accepterons même la mort s’il le faut ; mais nous n’accepterons pas que des crimes restent impunis, nous n’accepterons pas le statu quo.

Tags: Colombie

[1Álvaro Uribe Vélez, né en 1952 à Medellin, a été président de la République de Colombie de 2002 à 2010.

[2Forces armées révolutionnaires de Colombie, guérilla communiste active depuis 1964

[3Massacre commis en 1997 par des paramilitaires avec la complicité de l’armée colombienne et qui a fait au moins une cinquantaine de morts.

Source : Article publié dans Altermondes (www.altermondes.org), n°30, juin 2012 et dans dlm-demaine le monde, n°14, juillet 2012.

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