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Lutte contre le terrorisme : gare à l’effet boomerang

Arnaud Zacharie Arnaud Zacharie
4 janvier 2016

Imagine demain le monde - Les attentats de Paris représentent une attaque d’une extrême violence contre les sociétés européennes qui en ressortent traumatisées. Le sentiment d’insécurité permanente engendré par le terrorisme est un terreau propice aux réponses sécuritaires, comme l’ont démontré les réponses politiques apportées au lendemain des attentats : état d’urgence et niveau d’alerte maximum sur le plan intérieur ; mise en place d’une coalition internationale pour bombarder Daech sur le plan extérieur. Les forces politiques national-populistes et néo-conservatrices, qui voient dans ce contexte une opportunité de convertir ces réponses à court terme en politiques perpétuelles, ont avancé leurs propositions : surveillance systématique des populations, fermeture totale des frontières et « guerre totale » contre l’Etat islamique. Non seulement ces solutions découlent d’amalgames et d’analyses simplistes de la réalité, mais elles contribueraient en outre à faire le jeu des forces qu’elles sont censées combattre.

Les effets boomerang

Suite aux attentats du 11 septembre 2001, les réponses de l’administration Bush avaient été à la hauteur du choc provoqué par les attaques. Toutefois, en adoptant le Patriot Act sur le plan intérieur et en formant un « Axe du Bien » pour éradiquer Al-Qaïda et remodeler le Moyen-Orient sur le plan extérieur, l’administration Bush a en réalité fait le jeu des djihadistes : elle a réduit les libertés des citoyens américains, dégradé l’image de l’Occident dans le monde et, finalement, favorisé l’émergence de l’Etat islamique.

Daech est en effet un héritier de la branche Al-Qaïda en Irak créée suite à la « guerre préventive » en 2003. Telle une « prophétie auto-réalisatrice », l’intervention en Irak, motivée par la présence imaginaire d’armes de destruction massive aux mains d’Al-Qaïda, avait donné naissance six mois plus tard à Al-Qaïda en Irak. L’élimination en 2006 de son chef, Abou Moussab al-Zarqaoui, a ensuite donné naissance à l’Etat islamique en Irak, rebaptisé Etats islamique en Irak et au Levant en 2013, puis Etat islamique en 2014, après avoir pris le contrôle de la ville de Raqqa, à l’est de la Syrie, et rompu avec la direction centrale d’Al-Qaïda. Son chef, Abou Bakr al-Baghdadi, s’est proclamé calife d’un territoire s’étendant de l’est de la Syrie au nord-ouest de l’Irak, où il profite de l’exaspération des populations sunnites face aux exactions qu’elles subissent dans les deux pays.

« Nous sommes en guerre contre Daech » a déclaré le président Hollande le jour des attentats. « Monsieur le président, vous êtes tombé dans le piège », lui a répondu le lendemain l’écrivain belge David Van Reybroucke, en se référant au précédent de la doctrine Bush. Le bilan de quatorze ans de guerre anti-terroriste est en effet éloquent : alors qu’en 2001, il n’y avait que quelques centaines de terroristes djihadistes qui représentaient une menace au Moyen-Orient, on en décompte aujourd’hui une centaine de milliers. Il est dès lors à craindre que les mêmes politiques mènent aux mêmes résultats : les bombardements des villes contrôlées par Daech provoquent immanquablement la mort de nombreux civils innocents qui favorise le recrutement de nouveaux terroristes. Que ce soit en Syrie ou en Irak, les combattants de Daech vivent parmi les populations locales, dès lors condamnées à subir les bombardements. Comme le résume Jürgen Todenhöfer, le premier journaliste occidental à avoir côtoyé Daech en 2014 : « Je connais les combattants de l’Etat islamique. Les bombes occidentales sur Raqqa les rempliront de joie. (…) Pour chaque enfant tué, il y aura de nouveaux terroristes » [1].

La France et ses alliés ont d’autant moins les moyens de leurs ambitions militaires que les acteurs régionaux n’ont pas intérêt à voir disparaître Daech, car comme le souligne Olivier Roy [2], ils ont d’autres adversaires qui leur semblent plus importants : pour la Turquie d’Erdogan, ce sont les Kurdes qui pourraient sortir renforcés d’une victoire contre Daech ; le gouvernement chiite irakien n’est pas pressé d’intégrer la minorité sunnite et de partager le pouvoir ; les Kurdes cherchent à créer un Etat indépendant que favorise la division du monde arabe mais que pourrait contester un Etat central irakien reconstitué suite à la défaite de Daech ; l’Arabie saoudite voit dans Daech une opportunité d’affaiblir son principal ennemi, l’Iran, qui de son côté est opposé à l’Etat islamique, mais en étant conscient que son existence lui permet de jouer un rôle international capital et de redonner une légitimité à Bachar al-Assad, son allié en Syrie dont le principal ennemi a été l’opposition syrienne et qui cherche désormais, avec le soutien de la Russie, à se poser en ultime rempart contre le terrorisme islamiste pour redevenir fréquentable aux yeux des Occidentaux ; enfin, Israël se réjouit de voir le monde arabe empêtré dans des conflits internes et la question palestinienne devenir secondaire dans l’agenda international. Un contexte régional que rend encore plus complexe l’escalade entre la Russie et la Turquie, suite à la destruction d’un avion militaire russe par les forces turques au-dessus de la frontière syrienne.

Même si l’idée peut sembler séduisante, la « guerre contre Daech » est loin d’être gagnée et le bombardement des villes qu’il contrôle a toutes les chances de se révéler contre-productif. Dans le même esprit, la privation des libertés publiques et la stigmatisation des populations de confession musulmane en Europe feraient le jeu de l’Etat islamique. La fermeture des frontières aux immigrés relève quant à elle d’un amalgame évident : les réfugiés ne représentent pas un danger, ils le fuient, notamment en Syrie où on décompte en moyenne plus de cent morts par jour depuis 2011. En outre, l’Europe n’est en rien la principale victime du terrorisme global : le nombre de victimes dans le monde a été multiplié par neuf au cours de la dernière décennie, majoritairement en Irak, au Nigeria, en Syrie, en Afghanistan et au Pakistan. Plusieurs groupes ont ces derniers mois fait allégeance à l’Etat islamique et proclamé leur territoire province du califat (« wilayat ») dans plusieurs pays (Libye, Egypte, Yémen, Algérie, Nigeria, etc.). C’est donc un enjeu mondial qui requiert une coopération internationale plutôt que des replis sur soi identitaires et sécuritaires.

Les réponses au terrorisme global

Sur le plan intérieur, les partis traditionnels ont tendance à rallier les idées des partis d’extrême-droite qui rêvent d’exploiter le contexte de terreur pour fermer les frontières aux immigrés, abolir les accords de Schengen et se replier derrière les frontières nationales, où les libertés seraient restreintes au nom de l’impératif sécuritaire. C’est pourtant la réponse inverse qui s’impose : continuer à pouvoir se divertir et manifester, garantir les libertés publiques constituent la meilleure riposte aux attaques terroristes. Ce n’est en outre pas moins, mais plus d’Europe et de coopération qui sont nécessaires : les dysfonctionnements entre services nationaux de renseignement ont démontré par l’absurde l’urgence d’un service de renseignement intégré à l’échelle européenne, tout comme la crise de l’asile a démontré la nécessité d’une véritable politique migratoire européenne. La violence des actes terroristes ne doit par ailleurs pas masquer la question sociale qui les sous-tend : la discrimination à l’embauche, le décrochage scolaire, les conditions carcérales ou les ressorts de la radicalisation sont des problèmes urgents à affronter, tout comme le financement de la justice.

Sur le plan extérieur, la victoire contre le terrorisme global nécessite d’autres moyens que les bombes. Sur le plan diplomatique, l’Etat islamique doit son expansion à son alliance avec les populations sunnites réprimées en Irak et en Syrie. Sa stratégie d’expansion territoriale a atteint ses limites, car la zone où la population arabe sunnite voit en lui un défenseur est limitée par les Kurdes au nord, les Chiites irakiens à l’est, les Alaouites à l’ouest et le Liban et la Jordanie au sud. Tous les moyens diplomatiques doivent dès lors être mobilisés pour aboutir à une réconciliation nationale et à des gouvernements représentatifs de toutes les communautés en Irak et en Syrie. Sur le plan de la politique étrangère, les erreurs ayant favorisé la situation actuelle sont légion, mais une des plus graves a été l’alliance avec les pétromonarchies autoritaires arabes qui ont favorisé le terrorisme djihadiste. Il est donc urgent de réviser ces alliances douteuses et d’opérer une transition énergétique pour sortir de la dépendance envers le pétrole. Sur le plan économique, il convient de lutter contre la criminalité financière et les réseaux de contrebande qui rapportent des centaines de millions de dollars à Daech. Enfin, sur le plan du développement, Thomas Piketty [3] souligne que le Moyen-Orient représente la région la plus inégalitaire du monde, avec les deux-tiers du PIB régional concentrés dans les pétromonarchies qui n’abritent que 10% de la population, dont une part considérable est réduite au semi-esclavage. Promouvoir le développement et la démocratie au Moyen-Orient permettrait dès lors que les valeurs de démocratie et de justice sociale ne semblent pas de simples slogans pour les populations locales, mais une réalité.
La lutte contre le terrorisme global est moins un sprint sécuritaire et militaire qu’une course de fond démocratique et sociale.

Tags: Irak Syrie

[1J. Todenhöfer, « I know ISIS fighters. Western bombs falling on Raqqa will fill them with joy », The Guardian, 27 novembre 2015.

[2O. Roy, « Les attentats à Paris révèlent les limites de Daesh », New York Times, 16 novembre 2015.

[3T. Piketty, « Le tout-sécuritaire ne suffira pas », Le Monde, 24 novembre 2015.

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