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M. Auzanneau : « Se préparer à vivre avec une énergie chère »

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
30 novembre 2015

Lobbyiste, bloggeur, spécialiste du pic pétrolier, Matthieu Auzanneau vient de publier Or noir, une enquête fouillée sur l’histoire du pétrole et la fin de cette énergie bon marché. Pour lui, il est urgent d’engager la transition si l’on veut éviter le délitement de nos sociétés.

Dans votre livre Or noir, vous liez la croissance économique, non pas à l’innovation technologique, à l’audace des entrepreneurs ou à la bonne gouvernance, mais tout simplement à la disponibilité d’une énergie abondante et bon marché.

Le prix de l’énergie n’est pas le seul moteur de l’économie, mais il en est l’un des principaux. Le pétrole abondant et quasi gratuit a entraîné 30 ans de forte croissance économique. Cette période s’est terminée lorsque les prix de l’énergie ont remonté. Ce furent les Trente Glorieuses et le premier choc pétrolier.

Le premier choc pétrolier qui est communément attribué à la décision prise par les pays arabes d’augmenter les prix du baril. Vous, vous y voyez plutôt les conséquences du pic pétrolier américain.

Les Etats-Unis ont franchi leur pic en 1970. Cette année-là, la moitié du pétrole américain avait été pompée et la production allait inexorablement décliner. Il est surprenant de constater que l’irruption d’une limite physique, celle de la disponibilité du pétrole conventionnel, va déclencher une avalanche de phénomènes sociétaux, politiques et même militaires. On connaîtra rapidement deux chocs pétroliers, un changement fondamentaldu fonctionnement de l’économie mondiale et une évolution de la géostratégie américaine qui va concentrer son attention sur le golfe Arabo-persique, la seule région du globe qui soit capable de compenser le déclin de la production américaine. Un phénomène écologique a induit des phénomènes humains massifs, profonds et particulièrement chaotiques.

La production mondiale de pétrole conventionnel a atteint son pic en 2008. Vous parlez d’un troisième choc pétrolier qui a provoqué, cette année-là, l’effondrement du système
financier international.

Depuis 2003, au début de la guerre d’Irak, le prix du pétrole n’avait cessé d’augmenter, passant de 30 à 140 dollars. Ce renchérissement du cours du baril est tout à fait lié au franchissement du pic du pétrole conventionnel. Cette hausse a alimenté une inflation que la banque fédérale américaine a tenté de juguler en augmentant les taux d’intérêt. La hausse du prix de l’argent a ruiné les ménages américains endettés, d’autant que ceux-ci devaient affronter en même temps l’explosion de leur facture énergétique et l’augmentation des traites de leur emprunt hypothécaire. Ce fut la crise des subprimes.

La même année, en 2008, des émeutes de la faim ont secoué la plupart des grandes villes du Sud. La hausse du prix du pétrole avait entraîné une hausse des prix des denrées alimentaires.

Certains ont vu dans ces émeutes un point de délitement des sociétés du Sud qui a provoqué les printemps arabes. Il y a un lien évident entre le confort d’une société et la disponibilité d’une énergie abondante et pas chère. Sans vouloir agiter le spectre de Mad Max, nous entrons dans une période historique extrêmement périlleuse. La Syrie a franchi son pic pétrolier en 1996, le déclin de sa rente pétrolière n’explique pas tout, mais il a fortement contribué à l’implosion du pays. On a une idée des périls qui nous guettent maintenant que le pic est dépassé.

Pourtant, le prix du pétrole n’a jamais été si bas.

 . La diminution des réserves pétrolières pousse l'industrie à lancer des extractions plus chères et plus techniques comme les forages ultraprofonds en haute mer. (Crédit : D.R. )

On connaît un moment très déroutant. La hausse des prix a permis de lancer des extractions plus techniques, plus chères : des forages ultraprofonds au large du Brésil, et peut-être plus tard en Arctique, l’exploitation des sables bitumineux au Canada, des pétroles de schiste aux USA. La concurrence de ces nouveaux pétroles a entraîné une guerre des prix. C’est absurde, c’est un non-sens qui ne reflète pas les services rendus par l’énergie et sape notre capacité à entrer en transition, à inventer des sociétés économes en énergie.
Toutes les conditions sont cependant réunies pour que les cours remontent brutalement.
Les prix bas ont pratiquement arrêté la production de pétrole de schiste aux USA, idem pour les sables bitumeux du Canada. La capacité de l’industrie à compenser le déclin est aujourd’hui sapée, l’offre va inexorablement diminuer et les prix remonter.

Que faire pour se préparer à la fin du pétrole bon marché ?

Il faut mettre la sobriété au centre des problématiques politiques. L’abondance énergétique que nous avons connue jusqu’à maintenant est un phénomène très récent dans l’échelle de l’histoire humaine et pourtant les gens ont spontanément envie de croire que les progrès techniques rendront cette abondance perpétuelle. C’est oublier que la disponibilité de l’énergie est un phénomène physique et non une création du génie humain. Il faut donc amorcer une transition énergétique, considérer les conditions à remplir pour maintenir la cohésion des sociétés face aux chocs à venir. Le débat politique
se déroule jusqu’à présent dans l’instantanéité, sans prendre en compte les intérêts des générations futures ni la situation des populations qui, à l’opposé de la planète, sont profondément dépendantes du pétrole pour alimenter nos sociétés de consommation.

Vous parlez des pays en développement. On voit qu’au Sud, les rentes pétrolières ne se traduisent pas par un développement économique et social qui bénéficierait aux populations.

Le pétrole représente la plus importante source de profits que l’on connaisse, il est également la plus importante source de corruption. Une administration publique ne peut pas être à la fois efficace et corrompue. Prenons l’exemple de l’Algérie. Si l’on compare sa gestion de la chose publique avec celle de ses voisins, le Maroc et la Tunisie, on voit que c’est l’administration algérienne qui se porte le moins bien. J’ai envie de dire que le pétrole corrompt partout, même aux Etats-Unis, où la démocratie s’est transformée en ploutocratie. Huit années de pouvoir pour un président comme George Bush illustrent l’effet délétère de l’or noir.

Qu’est-ce qui empêche nos sociétés d’entrer en transition ?

Quand j’étais journaliste, ce qui m’a le plus frappé sur les questions d’environnement, c’est que le frein le plus puissant envers un monde plus juste, sobre, équitable et durable, est le déni. L’opinion publique a une capacité étonnante à nier la réalité des problèmes. On continue, en Europe, à miser sur une croissance économique qui se nourrirait de toujours plus d’énergie, alors que l’on sait que la production dans la mer du Nord est en déclin. On a sous les yeux les éléments rationnels qui nous permettraient de prendre en compte les limites de la croissance, mais seule une infime minorité de personnes acceptent de considérer que la volonté ne peut pas tout et qu’il faut se préparer à vivre avec une énergie chère.

Propos recueillis par Jean-François Pollet

Or Noir, La Découverte 2015

Or noir, la grande histoire du pétrole

Cette brique de 713 pages retrace la petite et la grande histoire du pétrole. Fourmillant d’anecdotes (la fortune des frères Nobel faite sur le pétrole azéri, l’invention du moteur à explosion qui permet de valoriser l’essence, un sous-produit dont l’industrie pétrolière ne savait que faire, les petites phrases lancées par Bush Junior aux représentants du patronat américain), Or noir met en évidence le lien entre l’abondance de l’énergie et la croissance économique, et analyse le poids pris par le pétrole dans pratiquement tous les conflits qui ont éclaté depuis 1859, année où Edwin Drake a réalisé le premier forage pétrolier de l’histoire, sur les bords d’une rivière de Pennsylvanie aux USA.

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