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Débat

« Made in » ou … « Made how » ?

Michel Cermak Michel Cermak
25 juin 2014

Je porte une chemise fabriquée par une ouvrière qui gagne moins de 100€ par mois. Réalité lourde de culpabilisation. Les réponses politiques jusqu’ici sont peu convaincantes. Et si nous interdisions tout simplement la vente de produits fabriqués dans des conditions inhumaines ou polluantes ? Pour protéger les travailleurs dans le monde et en Belgique.

Le 15 avril dernier, le Parlement européen annonçait avoir dégagé une majorité favorable à l’obligation pour les entreprises en Europe d’apposer des étiquettes « Made in … », indiquant la provenance des produits non-alimentaires car ce n’est pas encore le cas partout en Europe pour tous les produits ! Le Conseil européen - les Etats membres - n’a pas suivi l’assemblée.

« Made in monde »

Dans une économie plus mondialisée que jamais, où les 18 composants d’un jean viennent de 12 pays, font 65 000 km soit une fois et demi le tour de la Terre avant d’arriver dans notre magasin, et où les entreprises peuvent changer de sous-traitant et de pays en un clic, quel sens y a-t-il à s’évertuer à définir un critère pour déterminer « le » pays d’origine d’un produit comme l’a tenté le Parlement européen ? Quelle information pertinente cela donne-t-il au consommateur ?

Le 24 avril 2013, 1 138 personnes trouvaient la mort au Bangladesh dans l’effondrement du Rana Plaza, abritant plusieurs usines textiles qui produisaient pour Benetton et Carrefour notamment. Une ouvrière qui travaille pour H&M ou Puma au Cambodge gagne l’équivalent de 73€ par mois, alors qu’il faut 285€ pour y vivre dignement, selon la Clean Clothes Campaign. Et lorsque ces travailleurs s’organisent et réclament un salaire vital, ils sont emprisonnés et même réprimés dans le sang.

Dumping social et environnemental

La mondialisation économique n’étant pas encadrée par des standards sociaux et environnementaux applicables s’est transformée en course à la compétitivité et met la pression sur nos conditions de travail, de santé et de vie. On appelle ça le dumping social et environnemental. Un dumping qui a lieu entre l’Europe et le reste du monde mais aussi entre pays de l’UE.

Dans une interview au Vif de mars 2013, suite aux nombreuses suppressions d’emplois chez Caterpillar Gosselies, ArcelorMittal et Ford Genk, Charles Michel, président du MR, se faisait le chantre du patriotisme économique, suggérant la création d’un label « Made in Europe », et proposait d’ « instaurer des droits de douane aux frontières de l’Europe, pour certains produits ». Trois mois plus tard, les socialistes belges proposaient quant à eux « une Europe du juste échange » incluant « des normes sociales et environnementales élevées dans les accords de libre-échange entre l’Europe et d’autres pays, et d’augmenter les tarifs douaniers en cas de non-respect des normes » afin de « contrer une concurrence déloyale qui détruit notre industrie et provoque des pertes d’emploi chez nous » (www.ps.be). Le « juste échange » est une notion qu’avait déjà utilisée Ecolo dans une résolution déposée en 2012 qui réclamait « l’instauration de droits de douanes sociaux et environnementaux au niveau européen  » pour protéger notre économie et nos travailleurs (www.ecolo.be). Le cdH, quant à lui, proposait pendant la récente campagne électorale « l’instauration par l’UE d’un mécanisme d’écluses sociales, sanitaires et environnementales pour mettre sur un pied d’égalité les produits européens et les productions extra-européennes » (www.embobiner.be).

Comment s’attaquer directement au cœur du problème et refuser tout simplement de consommer des produits issus des enfers sociaux et environnementaux dans le Sud et protéger notre modèle social et notre industrie ? Pourquoi tolérer dans nos achats des conditions de travail interdites dans les usines en Belgique ?

Pourquoi tolérer dans nos achats des conditions de travail interdites dans les usines en Belgique ?

Les mêmes exigences pour notre consommation que notre production
Plutôt que se perdre dans le débat manichéen entre libre-échange et protectionnisme, l’UE doit faire peser les restrictions non pas sur les pays tiers, mais sur les entreprises, en leur imposant de démontrer le respect des normes sociales et environnementales minimales [1] durant la production pour pouvoir vendre leurs produits sur le marché européen, qu’ils aient été fabriqués au sein ou hors de l’UE.

Aucune grande firme ne peut raisonnablement se passer de l’UE, premier marché de consommation au monde. Elle est le premier client pour les exportations en provenance de Chine, d’Inde, du Brésil ou de Thaïlande et un partenaire commercial majeur pour la plupart des pays du monde, ce qui lui donne une vraie capacité de négociation. Il n’y a donc aucune fatalité à laisser la mondialisation et le marché européen sans règles sociales et environnementales contraignantes.

Redonner des perspectives aux travailleurs

Pour éviter que cette politique de régulation par la consommation ne soit perçue par les pays à bas salaires comme une démarche protectionniste, un mécanisme de soutien devrait simultanément être instauré. Un fonds mondial pour la promotion des normes sociales et environnementales qui serait financé par l’instauration en Europe d’une « contribution anti-dumping » sur les produits ne respectant pas ces normes de production. Cela permettrait à la fois d’imposer aux firmes le respect de ces normes et de soutenir les pays en développement dans leur application progressive.

En plus de s’attaquer dans une même mesure au dumping intra- et extra-européen, cette solution aurait l’avantage non négligeable d’être compatible, si elle est bien formulée, avec les règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), contrairement aux « droits de douane sociaux et environnementaux » souvent évoqués dans ce débat. Cela permet d’éviter des représailles de la part des gouvernements qui se considéreraient, à tort, lésés. Ça permettrait aussi de ne pas devoir renégocier les accords régis par l’OMC, donc de mettre 160 pays d’accord dans une institution paralysée par les désaccords depuis 1995.

La course au moins-disant social laisserait alors la place à un partenariat pour une harmonisation « vers le haut » en matière de droits sociaux et environnementaux, au bénéfice des travailleurs et des citoyens de Belgique, d’Europe et du monde.

[1Sur le plan social, on pense par exemple aux normes fondamentales de l’OIT : pas de travail des enfants, de travail forcé ou de discriminations au travail, et la liberté d’association et de négociation collective. Au niveau environnemental, cela impliquerait au minimum le respect du protocole de Kyoto.

Les droits humains d’abord !



Disciplinons les multinationales, refusons une justice qui les privilégie.
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