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Burundi

Maggy Barankitse, Maman nationale

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
28 novembre 2016

Imagine demain le monde - En 1993, elle a vécu de près les massacres interethniques au Burundi, son pays. Pour conjurer le sort, elle crée la Maison Shalom, qui accueille des orphelins hutus et tutsis. Ce projet de grande ampleur (école, hôpital, restaurants...), qui emploie 600 personnes et fait vivre 60 000 paysans par le biais de ses 27 coopératives, est fermé sous la pression des milices depuis le 23 novembre 2015. En fuite au Rwanda, Maggy est menacée par le pouvoir en place. Mais elle se bat.

« Je suis furieuse, s’exclame d’emblée Marguerite Barankitse. Comment peut-on monter ainsi une milice et massacrer son propre peuple ? » De passage en Belgique à l’occasion d’une grande conférence à l’UCL, Marguerite, Maggy pour les intimes, ne mâche pas ses mots. « Ce président est un malade mental, il n’a plus les capacités nécessaires pour prendre des décisions. »

Le « président », c’est Pierre Nkurunziza, ancien chef d’une guérilla hutue, désigné à la tête du Burundi en 2005 par le Parlement burundais, réélu en 2010 à cette même présidence au suffrage universel. Un chef de l’Etat qui souhaite se maintenir au pouvoir coûte que coûte. En violant la Constitution de son pays, et malgré l’opposition massive de son propre peuple et de la communauté internationale.

« Même ses compagnons de lutte lui ont déconseillé de se représenter, s’indigne Maggy. L’Union européenne lui a demandé de retirer sa candidature, tout comme l’Organisation de l’unité africaine. Moi-même, je lui ai écrit trois fois pour l’inviter à renoncer. »

Mais en juillet 2015, Pierre Nkurunziza s’est fait réélire lors d’élections contestées, avant de lancer une campagne de répression pour écraser ses opposants.

Massacres à l’évêché

« Aujourd’hui, au Burundi, il y a des meurtres commis dans les campagnes et des enlèvements dans les villes, dénonce avec fermeté la militante. Il n’y a plus de radios, elles ont été fermées sur ordre du pouvoir. Il n’y a plus de défenseurs des droits de l’homme, ils ont tous été liquidés ou poussés à l’exil. Il n’y a plus personne pour dénoncer les crimes en cours. Les milices enlèvent à tour de bras dans les quartiers, puis elles tuent et enterrent discrètement. Il y a des fosses communes, on le sait car certaines commencent à sentir très mauvais. Deux cent mille Burundais ont par ailleurs fui le pays. Combien n’ont pas pu échapper à leurs bourreaux ? Quand on pourra enquêter, on sera sidéré du résultat !  »

Pour Maggy Barankitse, cette vague de violences en rappelle d’autres, tout aussi douloureuses. C’était le 22 octobre 1993, « un dimanche », précise-t-elle. La veille, le premier président démocratiquement élu du Burundi, Melchior Ndadaye, avait été assassiné. Maggy s’était réfugiée à l’évêché de Ruyigi, dans l’est du pays. Elle est tutsie, ses compagnons sont hutus.

Ils se croient à l’abri, l’évêché est un sanctuaire et la présence sur place de réfugiés issus des deux ethnies facilite, en principe, le dialogue avec toutes les milices.

Ce jour-là, plusieurs Tutsis armés se présentent à la porte. C’est Maggy qui va à leur rencontre pour parlementer. Mais ils sont ivres de haine. Ils la ligotent alors à une chaise et l’obligent à assister à l’exécution de 72 personnes. Cachés dès l’arrivée des miliciens, 25 enfants échappent miraculeusement au massacre.

Maggy a alors 36 ans. Elle est très croyante, pénétrée, selon ses mots, « de la conscience triomphante de la providence ». Elle est institutrice et a déjà adopté sept enfants. Elle ajoutera à sa fratrie les 25 petits rescapés de l’évêché. Et avec l’aide de la coopération allemande, elle décide de créer l’année suivante une maison d’accueil pour tous les enfants, la Maison Shalom. Dans un Burundi déchiré par la guerre, cette petite institution sans équivalent dans le pays ressemble à un havre de paix. «  Je voulais former une nouvelle génération de Hutus et de Tutsis qui soient capables de porter la lumière du pardon sur les collines burundaises, explique Maggy. On s’est entretués en 1972, en 1988 et en 1993, il faut qu’une génération ose briser le cycle des violences. Aujourd’hui, 80 % de mes collègues à la Maison Shalom sont d’anciens enfants de l’institution, ils sont devenus juristes, médecins, économistes ou psychologues.  »

En exil et poursuivie par la justice

Portée par le charisme de Maggy, la Maison va connaître un incroyable succès pour devenir, peu à peu, un gigantesque complexe de soins et de formations qui abrite un orphelinat, un hôpital, une école d’infirmières, des restaurants et un cinéma. La Maison Shalom emploie 600 personnes et fait vivre 60 000 paysans par le biais de ses 27 coopératives qui soutiennent leurs activités.

« Mais la Maison est à l’arrêt depuis le 23 novembre 2015, se désole sa responsable. Tout le monde est parti sous la pression des milices. C’est un immense gâchis. »

Le 14 mai 2015, au lendemain du coup d’Etat manqué, qui était destiné à empêcher le président Nkurunziza de briguer un troisième mandat, Maggy a pris la fuite. Des tueurs engagés par le pouvoir sont alors lancés à ses trousses. Mais ses amis organisent son exil dans des conditions pour le moins rocambolesques.

Les frontières terrestres sont étroitement surveillées par des milices. Maggy quittera donc le Burundi par avion. « Tout le monde connaît mon visage, raconte-t-elle. J’ai dû modifier mon apparence, mettre des lunettes, des tresses, un pantalon. A l’aéroport, j’ai franchi la frontière sans bagage, en disant que j’accompagnais quelqu’un à l’embarquement. Puis je suis montée en douce dans l’avion pour Bruxelles. Les douaniers se sont rendu compte de ma disparition alors que l’avion avait déjà décollé.  » Un mois plus tard, elle rejoignait le Rwanda où elle est désormais installée.

Celle que Pierre Nkurunziza éleva, dès qu’il accéda au pouvoir, au rang de « maman nationale » dans le stade comble de Bujumbura, est aujourd’hui accusée d’outrage à la magistrature suprême, de destruction des infrastructures de l’Etat et d’appel à la désobéissance civile. « Quand j’ai lu l’acte d’accusation, poursuit-elle, intarissable dès lors qu’il s’agit de se moquer du pouvoir en place, je me suis demandé si ces gens avaient toutes leurs facultés. Je dois rembourser 52 milliards de francs burundais (30 460 000 euros). Ils sont devenus fous ! » Sans se départir de son large sourire, Maggy conclut en rappelant sa foi dans la paix. « Le président ne parviendra pas à nous séparer. Des Hutus et des Tutsis se sont levés ensemble pour dénoncer sa troisième présidence. Le train de la réconciliation est en marche depuis des années. Il ne s’arrêtera plus et nous ne ferons plus demi-tour. »

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