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Mali : la culture comme résistance et comme moyen de survie

Julien Truddaïu Julien Truddaïu
18 mars 2013

Que reste-il de la culture dans un pays en guerre ? Difficile de répondre à cette question tant parfois l’urgence semble ailleurs. Et pourtant. Qui mieux que l’ancienne ministre malienne de la Culture et du Tourisme Aminata Traoré pour en discuter ?

Il y a encore quelques mois, le Mali faisait figure de bon élève dans les classements de la Banque mondiale ou du FMI. C’était aussi une destination culturelle très prisée parce que riche en expressions et créations : un festival international de théâtre, des studios de musique accueillant des artistes du monde entier, un cinéma en devenir… Or depuis 2012, vu par la lorgnette du Nord, plus rien ou presque. La crise, la guerre.

« La culture, ce n’est pas la marge, c’est la page »

Militante féministe et culturelle infatigable, Aminata Traoré fut ministre de la Culture et du Tourisme sous la présidence d’Alpha Oumar Konaré entre 1997 et 2000. Cette femme de terrain demeure une figure incontournable de la société civile de son pays. Depuis l’an passé, elle ne cesse de commenter et dénoncer l’actualité de son pays. Dans ses interventions, la culture semble avoir disparu de ses préoccupations. « Vous avez peut-être raison de me titiller là-dessus, répond-elle, mais mes prises de position sont généralement fondées d’abord sur le souci de s’assumer, d’avoir les pieds solidement ancrés dans le terreau de la culture. Je distingue la culture matérielle, la dimension artistique et la dimension politique. Le combat pour le droit de penser librement, le droit de choisir est politiquement fondé sur la culture. J’ai l’habitude de dire que créer, c’est exister, créer, c’est résister.  » Elle poursuit en citant l’ancien directeur de l’UNESCO, Federico Mayor, qui disait souvent que «  la culture, ce n’est pas la marge, c’est la page ». « Justement, complète Aminata Traore, nous sommes ici en train d’écrire une nouvelle page de notre histoire. Nous aurions souhaité que cela se fasse autrement. »

Dans les informations que nous recevons du Mali, le contexte est trop souvent mal expliqué, faute de temps ou de priorité rédactionnelle. Madame Traoré rappelle que « dans les trois régions [1] qui étaient occupées jusqu’ici, les gens n’avaient pas tellement d’espaces de liberté. Les occupants et la charia qu’ils veulent imposer n’ont rien à voir avec nos pratiques religieuses qui sont, elles, une synthèse. Je prends souvent l’exemple du mariage. Ici, les gens se marient trois fois : il y a la cérémonie traditionnelle africaine, le mariage religieux à la mosquée et celui à la mairie. Ça illustre cette réussite de synthèse de trois registres qui s’interpénètrent. Quand les islamistes ont occupé Gao, ils ont interdit ces pratiques, tout comme toute une série d’expressions culturelles, notamment africaines.  »

La culture comme moyen de survie

La culture comme résistance et comme moyen de survie. C’est ce que la militante a initié dans son pays. « Nous accueillons depuis quelques années des ‘refoulés migratoires’ [2]. Au Centre Hampate Bâ, j’ai réussi à mettre à contribution des tas d’artistes. Certains des jeunes ont appris à peindre. Comme souvent, ils ne savent ni lire ni écrire, ils n’étaient pas en mesure d’exprimer le parcours qui les a meurtris. Par ce biais, ils ont réalisé des œuvres bouleversantes.  »

Depuis la crise et la guerre qui en a découlé, Aminata Traoré n’a pas désarmé. Notamment dans la mobilisation des femmes maliennes, actrices incontournables de la société civile du pays. «  Je dois sortir un bouquin qui s’appelle ‘Mille et une Maliennes debout’. Je me suis rendu compte qu’une des manières de faire participer les femmes, c’était leur proposer, après les réunions de discussion, de créer des chansons, à travers lesquelles elles extériorisent un certain nombre de problèmes. Une dizaine de chansons ont été composées ainsi. »

Le vrai pauvre, c’est celui qui a perdu son ancrage social, culturel...

Au mois de janvier, un important groupe d’artistes maliens, pour la plupart mondialement connus [3], se réunissent et produisent une chanson réclamant la paix dans leur pays. « Je les en félicite, mais j’aurais aimé que cette forme de création repose sur une dénonciation qui touche le cœur du problème. Cela aurait pu être une démarche qui éduque, qui informe, qui galvanise les efforts. Cela ne peut pas être seulement, comme beaucoup le font, une simple soirée pour la paix. Les véritables causes de la situation actuelle doivent être analysées et comprises. C’est mon combat ici. Je travaille avec les peintres Ismael Diabaté et Abdoulaye Konaté pour expliquer les choses par l’art. Il existe un grand débat entre les artistes qui se disent neutres et ceux qui s’engagent.  »

Caravane de poètes

Certain-e-s se souviennent peut-être du projet « Tombouctou 2000 » que mena l’ancienne ministre à l’aube du troisième millénaire. Une caravane de poètes venus des quatre coins de l’Afrique, qui relia Gorée à Tombouctou où eut lieu un festival de théâtre et de musique. A cette occasion, Aminata Traoré plaida pour un tourisme à visage humain pour le Nord du Mali. L’idée était d’utiliser le tourisme comme outil de développement, sans piétiner la culture locale ni paupériser une population déjà très démunie. « C’était pour moi une manière de prévenir ce que nous vivons aujourd’hui. Le projet impliquait les trois régions dont on entend beaucoup parler aujourd’hui. Tombouctou devait être le symbole de cette réconciliation des Maliens avec leur territoire. Les artistes présents ont compris que l’Afrique, aujourd’hui, est à la croisée des chemins dans le cadre de cette globalisation malheureusement inégalitaire et violente, et qu’il fallait que par la culture, nous puissions continuer à résister et à proposer des alternatives. Par exemple, nous avions eu tout un débat sur la langue. Il n’y a de démocratie que si les citoyens peuvent s’exprimer dans leur langue. La faillite de nos démocraties provient aussi de cette exclusion d’une immense majorité de citoyens à travers des constitutions écrites dans la langue de Shakespeare ou de Molière.  »

Déjà en 2000, prenant la parole à l’arrivée de la caravane à Tombouctou, Aminata Traoré analysait : « L’Afrique n’est pas en agonie, elle lutte, pour récupérer son identité, imposer sa propre image et, surtout, rester fidèle à elle-même. Car il y a conflit et télescopage entre les images de l’Afrique qui sont véhiculées dans le monde et nos propres schémas de socialisation. Un seul exemple : il n’est question que de la pauvreté de l’Afrique, de sa dépendance financière, technologique. Nous finissons par intérioriser cette image, par être incapables de réagir. Dans notre culture, cependant, la pauvreté véritable, c’est autre chose : est vraiment à plaindre celui qui vit seul, qui ne peut compter sur la solidarité de personne. Le vrai pauvre, c’est celui qui a perdu son ancrage social, culturel...  » [4]

Peut-être, dans les vieilles pierres de la ville du Nord Mali, ces mots résonnent-ils encore ?

[1Gao, Tombouctou et Kidal.

[2Les migrants ayant « tenté leur chance » au Nord, souvent renvoyés en charter.

[3Une quarantaine d’artistes ont participé à cette initiative, dont Amadou & Mariam, Toumani Diabaté, Bassekou Kouyaté, Fatoumata Diawara et Oumou Sangaré. La chanson, intitulée « Mali Ko » (« pour le Mali », en langue bambara) a été co-écrite par l’Ivoirien Tiken Jah Fakoly.

[4Le Soir, Jeudi 16 décembre 1999.

Source : article publié dans DLM | Demain le monde, n°18, mars-avril 2013.

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