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Accaparement des terres au Mali

Mali : la résistance des paysans dépossédés

Emmanuel Haddad Emmanuel Haddad
19 novembre 2013

Imagine - Cela fait trois ans déjà que les villageois maliens de Saou et Sanamadougou ont vu la société 3M s’emparer de leurs terres. Depuis, ces « irréductibles » résistent tant bien que mal à l’envahisseur. Et comptent sur une justice qui traîne les pieds.

« L’opérateur économique malien de classe exceptionnelle, Modibo Keita, a révolutionné l’agriculture malienne avec des équipements ultra modernes de dernière génération et de tous genres (moissonneuses-batteuses, épandeuses d’engrais, tracteurs, décortiqueuses, chambres froides...) avec l’exploitation de 830 hectares dans la zone de Sanamadougou  », raconte le journaliste envoyé par le journal local L’Enquêteur. Face aux machines déployées dans les champs de la société Moulin moderne du Mali (3M), de l’entrepreneur malien Modibo Keita, le journaliste est comme un enfant qui a reçu un nouveau jouet. Peu importe si, sur ces champs « ultra modernes », situés dans la zone de l’Office du Niger (ON), quelque 400 familles du village de Sanamadougou cultivaient auparavant du mil (ou millet, céréale à la base de l’alimentation des populations du Sahel) depuis des générations, qu’elles aient perdu leur unique source de revenu du jour au lendemain et qu’elles soient en procès depuis le 23 février 2012 pour faire cesser les travaux de la société 3M sur ce que ces cultivateurs continuent d’appeler
leurs terres.

Une révolution violente

Car la « révolution agricole » promise au Mali n’aura pas lieu sans victimes collatérales. « Un jour, après que Modibo Keita se fut installé sur nos terres, nous avons décidé de nous y rendre quand même pour semer le mil. Il y avait des femmes, des enfants et même des vieillards. Les gendarmes ont frappé tout le monde. Trente et un d’entre nous ont été arrêtés et enfermés pendant plus de deux mois. Depuis, nous n’avons plus accès à nos terres », explique à Imagine l’un des villageois de Sanamadougou. C’était le 18 juin 2010, deux femmes ont fait des fausses couches, suite aux coups reçus par les forces de l’ordre, et un vieillard a succombé plus tard à ses blessures.
Plus de doutes depuis pour Chantal Jacovetti, membre de la Coordination nationale des organisations paysannes (CNOP), une organisation affiliée à la Convergence malienne contre l’accaparement des terres (CMAT), le PDG de la société 3M a accaparé par la violence les terres des villageois : « Modibo Keita a déjà un bail sur 7 400 hectares de terres situés à 30 kilomètres de Saou et Sanamadougou, mais il veut tout ! Et il s’est implanté sur les terres déjà cultivées par les villageois  », estime-t-elle.

Une paysannerie « archaïque »

« Ces terres n’étaient pas travaillées !, réfute le directeur général adjoint de l’Office du Niger, l’agence publique chargée d’aménager les quelque deux millions d’hectares irrigables de l’ON. La culture du mil est une culture archaïque ! L’Office du Niger cherche à sécuriser la population en passant de cultures dépendantes de la pluie à des cultures irriguées, tout au long de l’année », explique Boubacar Sow, depuis le siège de l’ON à Ségou.

Et face aux villageois qui revendiquent le droit coutumier – reconnu dans le chapitre III du Code domanial et foncier du Mali – pour conserver leurs terres, Boubacar Sow est limpide : « On ne peut pas parler de droit coutumier dans l’ON, car ces terres sont enregistrées au nom de l’Etat depuis 1932. Ce sont les colons français qui ont fait l’ensemble des travaux topographiques. Avant, il n’y avait rien. »

Rien ni personne ? « Nos villages existent depuis mille ans  », entend-on à Sanamadougou. Selon Amandine Adamczewski, du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD), «  la zone de l’ON était certes très peu peuplée, mais certains villages, à droite de la route qui mène au projet de Modibo Keita, existaient déjà avant l’arrivée des colons et les paysans y pratiquaient la culture de mil et l’élevage ». Une préexistence qui, une fois prouvée, pourrait ouvrir le droit à des compensations. Le problème est qu’il faudrait remonter à l’origine même de la création de l’Office du Niger, explique le socio-ethnologue malien Hamidou Magassa. « L’enregistrement des terres de l’Office du Niger au nom de l’Etat, décidé par les Français, c’était du colonialisme juridique. Les Français auraient dû dès l’origine négocier avec un droit coutumier qui existait déjà.  »

Faire du Mali « un pays émergent »

Pas de place pour un retour historique quand l’agriculture doit être un tremplin pour sortir le Mali de la crise et en faire « un pays émergent », comme l’a souhaité le ministre de l’Agriculture Baba Berthé, lors d’un déplacement à l’Office du Niger en avril 2013. Car depuis que l’ON est devenue, en 1994, une entreprise publique à caractère industriel et commercial, elle distribue à tour de bras des baux pouvant aller jusqu’à 99 ans aux investisseurs étrangers les plus offrants. « L’idée, c’est que l’Etat n’a pas assez de moyens pour aménager ces terres, donc nous avons fait beaucoup de publicité pour attirer des investisseurs privés , explique Boubacar Sow.

Or, depuis la crise alimentaire mondiale de 2008, les investisseurs étrangers se bousculent à l’entrée de l’Office du Niger. 100 000 hectares pour le projet Malibya, financé à 100 % par l’Etat libyen et abandonné depuis l’éviction de Mouammar Kadhafi. 26 132 hectares pour la Société sucrière de Markala (SOSUMAR), dont le principal actionnaire, le sud-africain Illovo, s’est retiré en juin 2012, suite à la mobilisation des organisations paysannes. 20 000 hectares pour le projet sucrier N’Sukala, financé par une société chinoise… « Si les prévisions des investisseurs se réalisent jusqu’en 2020, ce sont 387 498 hectares qui seront investis, avec moins de 10 % (31 863 hectares) des surfaces prévues pour la paysannerie, calcule Chantal Jacovetti. A terme, l’agriculture familiale risque de disparaître de l’Office du Niger », avertit-elle.

Agrocarburants vs culture vivrière

Ces projets agro-industriels qui prennent la place sont souvent destinés à la production d’agrocarburants fabriqués à base de canne à sucre, de pourghère [1], de tournesol, de soja ou de riz, des denrées alimentaires destinées à l’exportation. La révolution en cours éloigne l’ON du rôle de « grenier à riz du Mali  » qu’il remplissait jusqu’ici, dans un pays en proie à une insécurité alimentaire chronique. 60 % du riz consommé au Mali proviennent en effet du travail des 50 000 exploitants familiaux présents sur les 100 000 hectares cultivés dans la zone. Les cultivateurs de Saou et Sanamadougou produisaient du mil en excédent. Au point de faire un don de 60 tonnes de céréales à l’Etat malien pour les régions du nord en proie à la sécheresse, avant d’être évincés de leurs terres.

Car les exploitants familiaux vivent dans l’insécurité foncière. Ils disposent d’un contrat annuel sur une surface de 2,4 hectares en moyenne, renouvelable en fonction du paiement de la redevance en eau. Pas de droit de propriété ni de reconnaissance du droit coutumier sur ces terres enregistrées au nom de l’Etat. Donc pas de difficulté pour les transférer, au gré des aménagements des projets agro-industriels. En échange, «  l’investisseur privé doit prendre à sa charge les effets négatifs induits par ses aménagements », explique Boubacar Sow.

Les compensations sont au cœur du conflit foncier entre la société 3M et les villages de Saou et Sanamadougou, qualifiés d’« irréductibles » par Boubacar Sow. Le 29 mai, devant le juge assoupi du tribunal de Markala, à 30 kilomètres des deux villages, l’avocat de Modibo Keita les a rappelées : « 400 hectares de terres irrigables offerts à M’Bewani, 100 000 francs CFA distribués pour chaque hectare de terre occupée. Mais voilà, les villageois de Saou et Sanamadougou veulent le beurre et l’argent du beurre ! »

« Village sans terres »

Les « irréductibles », eux, nient l’existence de telles contreparties : « Nous n’avons rien vu, mis à part la visite de Modibo Keita pour nous proposer de l’argent et des motos contre nos terres », soutient le chef du village de Saou. Le vieil homme de 78 ans certifie que les seuls villages à avoir accepté le projet de Modibo Keita sont ceux qui ont été « achetés » à coup de francs CFA [2]. Une pratique pointée du doigt par Massa Koné, secrétaire général de l’Union pour le développement et la défense des droits des démunis. «  Il y a eu de la corruption à tous les niveaux. Sinon, comment expliquer que des gendarmes aient été mobilisés pour défendre un investisseur privé ? Comment comprendre la lenteur de la justice, qui repousse le verdict du procès contre la société 3M depuis 18 mois ? », questionne-t-il.

Le verdict du tribunal de Markala est tombé comme un couperet en juin 2013 : les travaux en cours peuvent se poursuivre. « Pourtant, le 22 mars dernier, le ministre de l’Administration territoriale a adressé une lettre au gouverneur de Ségou demandant "d’arrêter l’avancée des travaux de Modibo Keita sur les champs villageois et d’évacuer ceux déjà occupés illégalement », regrette Massa. Pendant ce temps, la faim gagne les villages de Saou et Sanamadougou. « Nous comptons sur la solidarité des villages voisins pour nous fournir du mil. Les plus jeunes partent à Bamako, la capitale, pour travailler. Mais si ça continue, on ne pourra bientôt plus se nourrir  », prévient un paysan de Sanamadougou. Outre la décision de faire appel, la Convergence malienne contre l’accaparement des terres organise l’implantation d’un « village sans terres », réunissant tous les paysans maliens victimes d’accaparement, aux pieds de la Cité administrative de Bamako.

[1Jatropha curcas (ou Curcas curcas) : une espèce d’arbuste de la famille des Euphorbiaceae, originaire du Brésil, appelé pourghère en Afrique.

[2Cent francs CFA valent 1,50 euro environ.

Source : article publié dans le magazine Imagine, septembre-octobre 2013.

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