×

Michel Roland, médecin du monde

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
7 août 2015

Médecin généraliste, professeur à l’ULB, fondateur des maisons médicales, Michel Roland préside désormais l’ONG Médecins du Monde. Rencontre avec un retraité actif en lutte contre les inégalités sociales et ardent défenseur de la couverture médicale universelle.

« La culture, la santé, l’action sociale et l’enseignement ne sont pas des matières à vendre !, estime d’entrée de jeu Michel Roland, médecin généraliste, professeur de santé publique et de santé sociale à l’ULB, aujourd’hui retraité actif et président de Médecins du Monde. Aussi, je suis très réservé sur le Traité transatlantique qui devrait lier l’Union européenne et les Etats-Unis. Ce traité va réduire les soins de santé à de simples marchandises circulant dans un marché ouvert. J’ai des soins à fournir, qui me les achète ?! C’est comme ça que cela va se passer. Cette marchandisation des soins est en route comme on peut déjà s’en rendre compte dans le domaine de l’imagerie médicale et de la biologie clinique.  » L’imagerie par résonance magnétique est un bel outil, très utile, mais également très coûteux, rappelle Michel Roland. Les hôpitaux qui investissent dans ce type d’équipement ont tendance à pousser leurs médecins à surprescrire l’usage de ces appareils pour en amortir le coût.

« L’autre dérive de cette marchandisation, poursuit l’expert, c’est la volonté de l’Europe de mettre les mutuelles en concurrence avec les assurances. Il est désormais possible de tracer le profil de risque d’une personne. On voit si elle fume, on évalue son âge, son taux de cholestérol, etc. Il existe des tables de calcul qui mettent un prix sur chaque risque et permettent d’élaborer des produits d’assurances basés justement sur le risque et non sur la solidarité comme le font les mutuelles. »

Une vision « juste et éthique »

Michel Roland est irrité par ces manœuvres de l’Union européenne pour affaiblir les mutuelles, car celles-ci constituent un maillon essentiel de notre sécurité sociale. Un système par ailleurs efficace et parmi les meilleurs au monde. « Dès sa création, la sécurité sociale poursuivait un objectif d’universalité, de solidarité et de planification sanitaire. On sortait de la guerre, les gens disaient “plus jamais ça” et voulaient une société plus juste et plus égalitaire, rappelle le président de Médecins du Monde. Aujourd’hui, si on n’y prend pas garde, notre modèle européen va se trouver en danger. La Belgique consacre 10,9 % de son PIB aux soins de santé, c’est une bonne proportion. Mais l’Europe demande à la Grèce, pour ne citer qu’elle, de ramener ses dépenses de santé à 6 % du PIB, c’est criminel ! Il est clair que l’offre de soins va diminuer, que les enfants seront moins vaccinés, que les malades seront moins bien pris en charge. Défendre les soins de santé, c’est un combat de tous les instants. »

Pendant 40 ans, dans l’ombre de son cabinet médical, Michel Roland a toujours gardé un œil sur l’état du monde et clamé, si nécessaire, haut et fort son avis. « Soigner, militer pour un monde plus juste, cela forme un tout, précise-t-il. Les médecins soignent les maladies, mais pas au-delà. Ils n’agissent pas sur l’état de santé global de la population qui dépend, quant à lui, d’une organisation juste, éthique et équitable de la société. »

Son premier combat, le médecin généraliste l’a mené dès 1972, à la sortie de ses études, quand il s’est lancé dans l’aventure des maisons médicales. L’idée était alors d’implanter dans les quartiers des centres de santé susceptibles de prendre en charge, à peu de frais, 90 % des demandes de soins. « Mai 68 n’était pas loin, se souvient-il. L’autogestion était expérimentée dans différents domaines : l’enseignement, la culture, le monde de l’entreprise avec Lip, le fabriquant français de montres. Nous voulions appliquer l’autogestion dans le domaine médical et ainsi participer au changement de société par la base.  »

Les premières maisons médicales voient le jour à Molenbeek, à Bruxelles et à Tournai. Suivra ensuite celle de Forest, animée par Michel Roland. Aujourd’hui, on en compte près de 140 en Belgique. Au départ, elles fonctionnent sur une base totalement égalitaire : les médecins et les autres membres du personnel touchent un salaire égal, il n’y a pas de hiérarchie et en assemblée générale, tous les travailleurs disposent de la même voix.

« Nous refusions le centralisme autoritaire et même dictatorial des pays de l’Est, explique Michel Roland. Nous refusions également le libéralisme hédoniste qui place l’individu au centre de tout. Nous avions une vision globale, collective et politique de la société. Les maisons médicales étaient pour nous une façon concrète de développer cette vision.  »

Pour que la logique des maisons médicales soit complète, il fallait qu’elles prennent en charge tous les problèmes de santé, absolument tous, au risque, parfois, de se retrouver aux marges de la loi. « Nous avons pratiqué des avortements de manière illégale durant une vingtaine d’années. Nous acceptions les toxicomanes et leur prescrivions de la méthadone. Nous avons mené des combats assez durs, notamment en matière d’euthanasie. Aujourd’hui, ces questions éthiques sont encadrées par la loi. Il y a 40 ans, pratiquer une interruption volontaire de grossesse, c’était se mettre en opposition face à la loi, face à la gendarmerie et à l’ordre des médecins.  »

Une couverture médicale universelle

Aujourd’hui, ce jeune retraité de 66 ans poursuit son engagement au travers de l’ONG Médecins du Monde, dont il s’est vu confier la présidence il y a un an. « Les soins de santé primaires, la santé reproductive et la santé des migrants sont les préoccupations centrales de notre organisation qui compte une cinquantaine de salariés et près de 500 bénévoles », explique Michel Roland.

En Belgique, l’organisation offre notamment des soins aux exclus de la sécurité sociale : quelques indépendants qui n’ont pas réglé leurs lois sociales, des sans-domicile non inscrits, des sans-papiers... « Il y aurait entre 100 000 et 150 000 sans-papiers en Belgique, dont 60 000 à 90 000 rien qu’à Bruxelles, précise le Dr Roland. Environ 7 % de la population de la capitale qui n’a pas accès aux soins, c’est énorme. Aussi, on voit revenir des maladies disparues comme la tuberculose, alors que notre société pourrait assurer gratuitement des soins de santé pour tous. Cela coûterait probablement moins cher aux pouvoirs publics, car on éviterait le départ d’épidémies et prendrait en charge les maladies plus tôt, quand elles sont encore faciles à soigner.  »

Par ailleurs, l’infatigable praticien milite activement pour promouvoir la couverture universelle. « Cette protection met tous les soins à la disposition de tous de manière totalement gratuite, rappelle Michel Roland. Pour l’instant, la couverture universelle n’existe nulle part. Chez nous, pour trois euros remboursés par les mutuelles, le patient doit en débourser un. Cela reste raisonnable, mais cela décourage encore les plus précarisés.  »

A la tête de Médecins du Monde, qui mène également des missions au Sud – en Haïti et au Congo, et sur les routes sahariennes des migrations, au Maroc, en Tunisie, au Mali et au Niger –, il rêve d’étendre la couverture universelle à la planète entière. « C’est tout à fait possible. Le plus important, c’est de se baser sur une médecine généraliste, pas trop technique ni trop coûteuse. On peut soigner tout le monde, comme on pourrait nourrir la planète entière, à condition de manger moins de viande. Cette viande qui nous fait déboiser la forêt amazonienne pour cultiver le soja qui nourrira ensuite notre bétail. » Et revoilà Michel Roland qui se remet à penser au Sud. « J’utilise mon métier de médecin comme un levier pour envisager un changement global de société », conclut en souriant cet infatigable docteur au chevet du monde.

Lire aussi

La baisse de la part des salaires
Géostratégo

La baisse de la part des salaires

La mondialisation néolibérale s’est accompagnée de la déformation du partage des revenus au détriment des salaires. Cette baisse de la part des salaires a des conséquences économiques et sociales négatives. C’est pourquoi le rééquilibrage du partage des (...)


  • Arnaud Zacharie

    3 mai 2019
  • Lire
Afrique. Quid du médicament de rue ?
Du Nord au Sud et à l’envers

Afrique. Quid du médicament de rue ?

Trois médicaments sur dix en circulation en Afrique sont falsifiés selon l’Organisation mondiale de la santé. Le phénomène a pris une telle ampleur qu’il a poussé la Fondation Chirac à lancer une campagne de sensibilisation sous le slogan « le médicament (...)


  • Jean-François Pollet

    2 avril 2019
  • Lire
Qui ? Jean-François Pollet
Adresse Quai du Commerce 9, 1000 Bruxelles
Téléphone +32 (0) 2 250 12 38

Inscrivez-vous à notre Newsletter