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Minerais du sang : il est temps de passer aux actes !

Stéphanie Triest Stéphanie Triest
19 mai 2015

A quelques heures du vote sur le projet de règlement « Minerais des conflits » en séance plénière du Parlement européen, ce mercredi 20 mai 2015, le bras de fer se poursuit, y compris au sein du groupe libéral ADLE. L’enjeu : obliger ou non les entreprises européennes à indiquer l’origine des minerais achetés à l’étranger. Et bannir le trafic en Colombie ou dans l’Est du Congo.

« Monsieur le Président, rares sont les jours où l’actualité de ma région ne révèle pas un nouveau drame humain. La semaine dernière, plus de cent quatre personnes ont été mis à mort dans le territoire de Béni dans le Nord Kivu, des femmes ont été éventrées et des bébés mutilés. (…) Comment me taire, quand, en l’espace de quinze ans, nous voyons ce que même l’œil d’un chirurgien ne peut s’habituer à voir ? Comment me taire, quand nous voyons que ces crimes contre l’humanité sont planifiés pour des motifs bassement économiques ? Comment me taire, quand ces mêmes raisons économiques ont mené à l’utilisation du viol comme stratégie de guerre ?  »

Ces mots, ils ont été prononcés par le Docteur Denis Mukwege, lors de la remise du prix Sakharov 2014 des mains du président du Parlement européen, Martin Schultz, le 26 novembre dernier. Des mots accueillis par une standing ovation des eurodéputés à l’unisson, dans un rare moment d’émotion traversant tout l’hémicycle. La larme à l’œil, parfois, comme le chef de groupe libéral Guy Verhofstadt (voir ci-dessous), tous ont salué le travail du médecin contre les violences sexuelles infligées aux femmes dans l’Est du Congo.

Les libéraux Sophia in 't Veld & Guy Verhofstadt en train d'applaudir le lauréat du Prix Sakharov Denis Mukwege. . Les libéraux Sophia in 't Veld & Guy Verhofstadt en train d'applaudir le lauréat du Prix Sakharov Denis Mukwege. (Crédit : © European Union 2014 - European Parliament )

Denis Mukwege, qui dans ce même discours acclamé à Strasbourg et dans une lettre adressée aux parlementaires européens, plaide en faveur du caractère obligatoire de la traçabilité de quatre minerais : l’or et les « 3T » à savoir l’étain, le tungstène et le tantale (dont on extrait le célèbre coltan) sont utilisés en masse par l’industrie électronique pour la fabrication de nos téléphones portables, tablettes, écrans plats et autres objets de consommation courante. Une manne exploitée par des groupes armés dans l’est de le République démocratique Congo. Qui attisent le climat de violence et permettent de financer ces groupes, responsables notamment d’innombrables sévices sexuels vis-à-vis des femmes dans la Région des Grands Lacs.

Mettre un point d’arrêt à ce commerce des minerais du sang, c’est tout l’enjeu au cœur du projet de règlement qui passera une étape importante ce mercredi 19 mai, en séance plénière du Parlement européen. Aujourd’hui, la belle unanimité affichée devant les caméras lors de la visite du docteur Mukwege est un lointain souvenir. Le parlement se déchire entre tenants du caractère obligatoire de la traçabilité et défenseurs de la libre-entreprise. Toute la question est maintenant de savoir à qui l’on imposera de prendre des mesures dites de « diligence raisonnable », à savoir de prendre toutes les dispositions en leur pouvoir pour éviter que les minerais achetés ne financent les conflits armés. Si les débats parlementaires ont déjà permis une première avancée par rapport à la première proposition de la Commission européenne, qui prévoyait une approche entièrement volontaire, la version actuelle ne s’imposerait qu’à… dix-neuf entreprises, à savoir les fonderies et raffineries situées sur le territoire européen ! D’un côté, sociaux-démocrates, verts et gauche radicale, ainsi qu’une partie du groupe libéral ont soumis une série d’amendements pour obtenir plus d’ambitions. De l’autre, le Parti populaire européen, les conservateurs et eurosceptiques campent sur une position de laisser-faire, avec l’appui d’une autre frange du groupe libéral.

Dernière tentative pour arracher un compromis, la responsable du dossier au sein du groupe libéral propose d’élargir l’obligation aux importateurs de minerais et de métaux. Soit à peine 540 entreprises, à comparer avec les 800 000 qui transforment les minerais, selon Louis Michel. L’ex-ministre belge des Affaires étrangères et ex-commissaire européen au Développement a pris position en faveur de l’obligation des entreprises d’informer sur l’origine de leurs produits. Il a déposé un amendement dans ce sens. Une voix au sein du groupe libéral qui montre que la bataille n’oppose pas les défenseurs des intérêts des entreprises aux autres, mais que ces intérêts ne peuvent prospérer au détriment des droits humains, y compris au-delà des frontières de l’Union. Une question de constance démocratique et de volonté politique, au-delà des émotions de circonstances.

Minerais du sang : il est temps de passer aux actes ! . Minerais du sang : il est temps de passer aux actes ! (Crédit : ccfd-terresolidaire.org )

La bataille est serrée, le défi est taille. Il ne reste que quelques heures pour faire pencher la balance en faveur d’une traçabilité à toutes les étapes de la chaîne, de l’achat des matières premières à la transformation en produits finis. Quelques heures aux Parlementaires européens pour transformer en actes concrets leur démarche symbolique de l’an passé, en suivant l’avis de « leur » Prix Sakharov, le Docteur Mukwege.

Parce que les commerce des minerais qui composent nos nombreux objets électroniques doit cesser de financer les guerres, tout simplement.

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