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Monde arabe : frileuse Europe

Coopération sécuritaire et économique contre droits de l’Homme ?

Rabab Khairy Rabab Khairy
16 février 2011

L’Union européenne privilégie-t-elle la coopération sécuritaire et économique à la promotion des droits de l’Homme ? Sa relative discrétion durant les mobilisations populaires au Sud de la Méditerranée semble l’indiquer.

Les manifestations massives et soulèvements populaires dans le monde arabe ont pris la communauté internationale de court. Tout au long des événements, lors de la fuite de Ben Ali ou à l’apogée des manifestations contre le régime égyptien, l’Union européenne (UE) est demeurée frileuse à soutenir ces élans populaires pour la démocratie et la jouissance des libertés fondamentales.

C’était pourtant l’une des raisons d’être du Partenariat euro-méditerranéen [1]. Adopté en 1995, il marquait la volonté de l’UE de définir une nouvelle politique de coopération avec les pays de la rive méridionale et orientale de la Méditerranée, de construire un espace de paix, de stabilité et de prospérité en s’attachant à réduire l’immense écart de développement entre les deux rives du bassin méditerranéen. En 2004, l’UE définit plus précisément le cadre d’action de ce partenariat à travers sa Politique européenne de voisinage. Une communication de la Commission européenne indiquait ainsi que « les relations privilégiées entre l’UE et ses voisins reposeront sur des engagements à l’égard des valeurs communes, notamment la démocratie, l’Etat de droit, la bonne gouvernance et le respect des droits de l’Homme  » [2]. Mais même à travers les mécanismes mis en place pour garantir cette évolution, l’UE s’est montrée incapable de soutenir des processus de réformes nécessaires. Principalement par manque de volonté politique. Celle-ci s’est plutôt attachée à renforcer la coopération avec ces pays sur les plans sécuritaires (contrôle des flux migratoires et lutte contre le terrorisme) et économiques (pour l’instauration de politiques de libéralisation économique). Et parallèlement, en venir à s’accommoder pleinement des régimes autoritaires en place dans cette région.

On ne souligne que trop peu le lien qui existe entre les révoltes et la crise alimentaire

L’UE devrait donc commencer à exercer des pressions dans chacun de ces pays pour le respect des libertés fondamentales et pour que les sociétés civiles soient totalement libres de s’exprimer et associées à toutes les étapes de négociation de partenariat et de coopération. Cette politique incitative pourrait se mettre en place par l’introduction de conditionnalités significatives relatives aux aides publiques et économiques qu’elle offre à ses partenaires.

Mais si l’Europe doit accentuer sa pression en faveur d’une démocratisation, elle devrait au contraire la réduire en matière agricole. On ne souligne que trop peu le lien qui existe entre les révoltes de ce début d’année et la crise alimentaire qui resurgit actuellement. En particulier, l’effet déclencheur de la hausse des prix des denrées de base dans ces pays. Bruxelles y a sa part de responsabilité. Les réformes pro-marché de sa Politique agricole commune (PAC), ses objectifs en matière de production d’agrocarburants – qui concurrencent la production alimentaire – ou son inaction contre les spéculateurs des matières premières et agricoles fragilisent la petite agriculture dans le monde et la souveraineté alimentaire de nombreux pays.

Dans ce domaine, les pays arabes sont fortement dépendants. Pour avoir privilégié des cultures d’exportation, la Tunisie est aujourd’hui dépendante à 85% des importations pour sa consommation de blé. L’Algérie l’est à 75% pour sa consommation de céréales et le Yémen à 100% pour le riz. Dans ces pays, 40 à 50% des revenus sont destinés à l’achat d’aliments.

Dans un tel contexte où la population est composée en grande partie de jeunes sans emploi, où les libertés fondamentales sont bafouées et où les prix des denrées de base explosent, les révoltes et soulèvements étaient finalement plus que prévisibles.

[1Partenariat qui rassemble l’UE, le Maroc, le Liban, l’Algérie, l’Egypte, la Tunisie, la Jordanie, la Syrie, la Turquie, Israël, l’Autorité palestinienne, Malte et Chypre.

[2« Politique européenne de voisinage – Document d’orientation », 12 mai 2004.

Source : article publié dans dlm // demain le monde, n°6, mars-avril 2011 // www.cncd.be/dlm

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