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Monsanto en terrain conquis… En Belgique et ailleurs

Benjamin Van Cutsem Benjamin Van Cutsem
6 avril 2016

Alors que la Commission européenne a provisoirement postposé sa décision d’autoriser une prolongation de 15 ans pour l’utilisation de l’herbicide controversé qu’est le glyphosate, la Belgique – comme 17 autres pays européens – réitérait son soutien à ce prolongement. Ce faisant, la Belgique fait le jeu de Monsanto, multinationale spécialisée dans les biotechnologies agricoles, en donnant implicitement légitimité à ses pratiques dont les impacts environnementaux se relèvent des plus désastreux, ici comme ailleurs.

Le glyphosate est une composante à part entière de nombre d’herbicides. Il est utilisé massivement dans l’agriculture à grande échelle et est intimement lié à la production des OGM Roundup Ready de Monsanto. Pourtant, depuis mars 2015, le glyphosate est classifié par l’Agence internationale de recherche sur le cancer de l’OMS (Organisation mondiale de la santé) comme un produit à forte probabilité cancérogène, générateur de maladies neurologiques ou de diminution de la fertilité. Son impact sur les écosystèmes est également décrié puisqu’il génère la réduction de la biodiversité, la pollution des sols ainsi que celle des eaux.

Des parlementaires européens reconnaissent le caractère nocif du glyphosate

La commission environnement, santé publique et sécurité alimentaire du Parlement européen semble en avoir pris conscience. En effet, sa résolution adoptée à une large majorité le 22 mars 2016 insiste sur le fait que « tant que les craintes subsisteront sur le caractère cancérigène et de perturbateur endocrinien du glyphosate, […] la Commission [européenne] ne devrait pas renouveler son autorisation. [1] » La polémique liée au manque de fiabilité des conclusions émises le 12 novembre 2015 par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) – contredisant les résultats de l’OMS en statuant qu’il était « improbable que le glyphosate présente un danger cancérogène pour l’Homme  » – est à l’origine de cette revendication. [2] Ce qui n’a toutefois pas empêché la Belgique d’apporter son soutien au renouvèlement d’approbation du glyphosate.

Sourde oreille du gouvernement fédéral belge

Ce faisant, la décision défendue par le ministre fédéral belge de l’Agriculture crédibilise les investissements agro-industriels. Sous couvert de renforcer les conditions de mise sur le marché de produits contenant le glyphosate, Willy Borsus « enfume » les conclusions de l’OMS au profit des analyses de l’EFSA. Pourtant, si la Commission européenne a décidé de postposer le processus de renouvellement du glyphosate, c’est bien parce que les nombreuses consultations et avis d’experts n’ont pu déboucher sur une position unanime quant au caractère inoffensif du glyphosate. De plus, bien que la décision fédérale belge favorable au glyphosate s’appuie sur une concertation entre le ministre fédéral de l’Agriculture et celle de la Santé publique (Maggy De Block), cette position n’est-elle pas contradictoire avec la volonté affichée par le ministre fédéral de l’Agriculture de mettre en œuvre des « mesures générales en vue de réduire la consommation [des produits phytopharmaceutiques], dans le cadre du plan fédéral de réduction des pesticides, […] en vue de protéger et mieux informer les utilisateurs amateurs […] [3] » ?

Les dérives de l’industrie agro-alimentaire

Le glyphosate n’est au final qu’un exemple parmi d’autres d’instruments de l’agrochimie permettant de satisfaire les dérives de l’industrie agro-alimentaire. La course au rendement, sans grande considération pour la qualité des productions et leurs valeurs nutritionnelles, a tant un coût environnemental que social ou sanitaire. De plus, la mondialisation de l’industrie agro-alimentaire tend aujourd’hui à chercher de nouveaux « eldorados » d’expérimentation au-delà de réglementations restrictives qui limiteraient l’accès au marché pour les investisseurs dans le secteur agricole.

Si nombre d’associations et ONG accueillent avec satisfaction la décision de report de la décision de la Commission européenne sur le prolongement de l’autorisation d’usage de glyphosate, il n’en demeure pas moins qu’une mobilisation continue est nécessaire pour que l’ensemble du secteur paysan, tant au Nord qu’au Sud, puisse enfin être délesté des effets secondaires de l’agro-business. Les alternatives existent, elles permettent de produire autant à l’hectare pour autant que l’on assure le maintien de la fertilité naturelle des sols. Aujourd’hui le glyphosate est utilisé pour limiter le travail agricole et permettre l’agrandissement continu des fermes. Il vise aussi à diminuer les coûts liés à des travaux de la terre dont l’utilité est de plus en plus souvent remise en cause par de nouvelles recherches.

Pesticides et pays du Sud

Mais Monsanto et ses alliés ont encore de beaux jours devant eux. Profitant d’absences ou de failles législatives et réglementaires dans les pays en développement, il est facile pour eux d’investir en force dans les zones rurales des pays du Sud. « [Outre] des programmes massifs de dons de produits souvent dangereux et stockés dans des conditions peu adaptées [ou] la mise en vente de produits frelatés ou venant de pays voisins sans législation sur des marchés non contrôlés  [4] », les multinationales de l’agro-business peuvent encore envisager de contourner toute limitation de prolongement de l’usage de glyphosate et autres composantes chimiques en Europe « [en se débarrassant] à bas prix vers les pays en développement de leurs stocks de pesticides interdits par les législations des pays industrialisés.  [5] »

Des conséquences lourdes sur les populations locales

Sans informations spécifiques sur ces produits, sans formations ni protections corporelles adaptées lors de leurs usages, les agriculteurs et toutes les populations rurales du Sud y sont les plus exposés.

« L’OMS estime à trois millions par an le nombre des personnes empoisonnées par des pesticides, la plupart dans des pays en développement. Chaque année, quelque 20 000 d’entre elles périssent des suites de cet empoisonnement.  [6] » Ces empoisonnements sont le fait d’absorbions directes par l’épiderme ou par l’inhalation de poussières volatiles contaminées. De plus, l’infiltration des pesticides dans les sols et les nappes phréatiques entraîne des empoisonnements chroniques dont les communautés locales sont les premières victimes.

Des instruments juridiques internationaux existent pourtant

Rappelons que des axes directeurs et des dispositions juridiques quant à l’emploi, la gestion, le négoce, l’emmagasinage et le maniement des pesticides sont repris par des organisations internationales et inscrits dans des conventions internationales. Ces derniers devraient donc être mis en œuvre à l’échelle mondiale.

La Convention de Rotterdam, entrée en vigueur le 24 février 2004, instaure notamment la procédure de consentement préalable et informé (prior informed consent, PIC) par laquelle des informations approfondies doivent être échangées et qu’un accord explicite doit être donné avant qu’une substance dangereuse ne soit importée. Elle permet ainsi aux pays de statuer en totale souveraineté de la dangerosité des produits chimiques utilisés dans le secteur agricole ainsi que de leurs capacités propres d’en assurer la gestion en pleine sécurité.

Toutefois, depuis plus d’une décennie, par la logique commerciale imposant dans nombre de pays des cultures transgéniques à large échelle, les multinationales de l’agro-alimentaire – Monsanto en tête – multiplient les pressions à l’encontre des paysans désireux de se dégager d’un modèle agricole néfaste tant environnementalement que sanitairement ou socialement. [7]

En Europe, la Commission n’a pas dit son dernier mot

Malgré l’existence de rapports scientifiques démontrant la nocivité du glyphosate pour les populations, rien ne garantit que la Commission européenne interdise au final son usage. Son verdict devrait tomber au mois de juin 2016. Entretemps, le texte adopté par la commission environnement, santé publique et sécurité alimentaire sera soumis au vote en session plénière du Parlement européen entre le 11 et le 14 avril prochain.

Sur base du principe de précaution inscrit dans les textes européens, il serait logique de protéger les citoyens et non les intérêts de l’industrie chimique. Rien n’est moins sûr : le fait que les membres d’une commission permanente du Parlement européen décident en grande majorité la non-reconduction de l’utilisation du glyphosate ne signifie pas nécessairement que cette décision sera effective. En témoigne, en décembre dernier, l’autorisation donnée par la Commission européenne à l’importation de maïs OGM pour la nourriture animale et humaine en Europe alors que, quelques jours auparavant, la majorité des députés de la commission environnement, santé publique et sécurité alimentaire du Parlement européen s’y étaient opposés. [8] Comprenne qui pourra…

[1Draft motion for a resolution pursuant to Rule 106(2) and (3) of the Rules of Procedure on the draft Commission implementing regulation renewing the approval of the active substance glyphosate in accordance with Regulation (EC) No 1107/2009 of the European Parliament and of the Council concerning the placing of plant protection products on the market, and amending the Annex to Implementing Regulation (EU) No 540/2011 (DD044281-01 – 2015/0000(RSP)), 15 mars 2016.

[2Marie Calmet, Les parlementaires européens demandent une étude indépendante sur le glyphosate, www.actu-environnement.com, 24 mars 2016.

[3Communiqué de presse du Ministre fédéral de l’Agriculture, La Belgique durcit les règles d’approbation du glyphosate, http://borsus.belgium.be/fr/la-belgique-durcit-les-r%C3%A8gles-d%E2%80%99approbation-du-glyphosate, 4 mars 2016.

[4Association Agronomes et Vétérinaires sans frontières, Pesticides et pays du Sud : une situation alarmante, 2015, 4 pages.

[5Idem.

[7Lire à ce sujet Pierre-Ludovic Viollat, Les transnationales mettent le vivant en coupe réglée : Argentine, un cas d’école, Le Monde diplomatique, avril 2006.

Les droits humains d’abord !



Disciplinons les multinationales, refusons une justice qui les privilégie.
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