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Nations Unies : l’annonce de l’atteinte de l’OMD sur l’eau est une insulte

Véronique Rigot Véronique Rigot
14 avril 2012

Début mars, l’OMS et l’UNICEF annonçaient que l’objectif du millénaire consacré à l’eau était atteint. Une mascarade.

En septembre 2000, la communauté internationale adoptait la Déclaration du millénaire et s’engageait à réduire l’extrême pauvreté de moitié à l’horizon 2015 en définissant 8 Objectifs du millénaire pour le développement, les fameux OMD. Parmi ces objectifs, un est consacré à l’environnement, dont une cible pour mesurer cet objectif est dédiée à l’eau. Elle dit que les Etats s’engagent à « réduire de moitié, d’ici à 2015, le pourcentage de la population qui n’a pas accès à un approvisionnement en eau potable ni à des services d’assainissement de base ». L’année de base pour la comptabilisation de ce pourcentage est 1990.

L’eau n’est donc qu’un sous-objectif de ces OMD, mais l’annonce de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et de l’UNICEF le 6 mars [1] a été interprétée par un journaliste de l’AFP visiblement très pressé, voire peu informé, et est devenue : « Les Objectifs du millénaire pour le développement atteints avant terme [2] » , une généralisation pour le moins abusive.

La mascarade tient surtout en une méprise totale des réalités humaines derrière les chiffres de l’accès à l’eau. Tout d’abord, précisons que la cible mentionne bien «  l’accès à un approvisionnement en eau potable et à des services d’assainissement de base  ». Or l’atteinte de l’objectif ne concerne que l’accès à l’eau. Les experts de l’accès à l’assainissement au sein même de l’OMS et de l’UNICEF prévoient que l’accès à des services d’assainissement de base ne sera atteint probablement que vers 2026.

Un manque de nuances…

Quand bien même ils se prévalent d’atteindre l’objectif d’accès à l’eau - la cible était fixée à 88% de la population mondiale, et l’OMS et l’UNICEF estiment qu’ils ont atteint les 89% en 2010 -, l’annoncer en bloc revient à nier les disparités régionales. Certains pays émergents sont en effet en train d’investir massivement dans des canalisations de distribution d’eau. L’accès à l’eau dans les grandes villes qui se développent notamment en Chine n’a rien de comparable avec l’Afrique sub-saharienne, où l’OMS reconnaît que la situation sanitaire est pire aujourd’hui qu’en 1990, avec une moyenne de 40% de la population qui n’a pas accès à l’eau. Une « moyenne », insistons sur ce terme, qui signifie que dans certaines régions, ce sont bien plus que 40% qui n’ont pas accès à l’eau.

Annoncer l’atteinte de l’objectif, c’est aussi nier en bloc les disparités nationales. En effet, la réalité des villes, souvent dotées d’infrastructures, est loin d’être similaire à celle des campagnes. Et même au sein des villes, la réalité des périphéries n’est bien souvent pas celle des quartiers les plus aisés ou des centres. Les égouts à ciel ouvert des bidonvilles sont des images qui font le tour du monde.

Mentionnons également les camps de réfugiés et les déplacés, aussi bien en interne à l’intérieur des frontières d’un pays que dans les pays limitrophes ou plus éloignés. Pour les réfugiés palestiniens établis depuis des décennies dans les pays limitrophes, pour les populations kurdes, ou encore, bien plus proche, pour les milliers de clandestins chez nous, comment les statistiques prennent en compte l’accès de ces populations souvent non-recensées (et souvent sans droits) ?

Quel accès à l’eau ?

La question est légitime de savoir comment procèdent l’OMS et l’UNICEF ? Etant donné que les recensements ne sont pas à jour partout sur la planète, ils procèdent par estimations, sur base de la disponibilité de canalisations pour la distribution de l’eau. Comme moi, vous aurez probablement fait l’expérience, un jour, de voir une canalisation avec un robinet sans eau. Ou bien vous vous serez vite rendu compte que les robinets qui ont de l’eau ne sont pas toujours à proximité et facilement accessibles (en tous cas, pas à la maison). Et enfin, peut-être le pire, l’eau des robinets est souvent payante, parfois même à l’avance !

L’objectif de 89% fièrement annoncé s’appuie sur des estimations en fonction de kilomètres de canalisations… et perd tout son sens.

Enfin, la définition de l’accès à l’eau disponible sur le site web de l’OMS a de quoi laisser perplexe : « L’eau de boisson désigne l’eau utilisée à des fins domestiques, la boisson, la cuisine et l’hygiène personnel. L’accès à l’eau de boisson signifie que la source est située à moins d’un kilomètre de l’endroit de son utilisation et qu’il est possible d’obtenir régulièrement au moins 20 litres d’eau par habitant et par jour.  » Cela concrétise les ambitions pour le développement : moins d’un kilomètre signifie que vous aurez au maximum 20 minutes à marcher entre votre source et votre maison (en moyenne), ceci chargé de 20kg (=20 litres) par jour pour votre usage personnel. Si vous avez des enfants, des frères, un père, une mère qui ne peut marcher et porter tous ces kilos avec vous, la quantité d’eau augmentera en conséquence…

Pour tous ces gens, en particulier pour toutes ces femmes, et parce que l’eau est un droit humain fondamental, indispensable à la survie, il est insultant d’entendre les agences des Nations Unies se féliciter de l’atteinte des Objectifs du millénaire avant leur terme.

En ces temps de crise, on a certainement besoin de communication positive. On a surtout besoin de respect des droits humains !

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